Les élus locaux l'ont répété maintes fois : Lille 3000 n'organise pas seulement des fêtes et des expositions pour la beauté de l'art. Subventionnée à hauteur de plusieurs dizaines de millions d'euros depuis sa naissance en 2004, l'association est un outil de promotion conçu pour générer des retombées « en matière de communication et de tourisme », dans la perspective du « développement à l'international d'une grande métropole », précisait une convention d'objectifs, passée en 2010 avec la métropole.

Le but est-il atteint ? Concernant le rayonnement du grand Lille, impossible de répondre sans enquêtes d'opinions régulières, dans différents points du territoire français et des pays voisins. Or, Lille 3000 n'en a jamais commandé. Pour ce qui est des retombées sonnantes et trébuchantes, les nuitées enregistrées par les hôtels, chambres d'hôtes et autres structures d'accueil, sont généralement considérées comme fiables, quand il s'agit de mesurer l'impact d'un événement quelconque. Compilés par l'Insee et les offices du tourisme, ces chiffres distinguent, de surcroît, les séjours professionnels et les nuitées d'agrément. Autrement dit les touristes.

Surprise ! Les données disponibles semblent insensibles aux événements organisés par Lille 3000. L'effet sur le tourisme local est imperceptible. Depuis une douzaine d'années, le nombre de nuitées enregistrées par la métropole fluctue entre 2,2 millions et 2,5 millions. On pourrait s'attendre à ce que les périodes de grandes opérations de Lille 3000 correspondent à des pics de fréquentation. Bombaysers au dernier trimestre 2006, Europe XXL de mars à juillet 2009, Fantastic au dernier trimestre 2012 et Renaissance au dernier trimestre 2015... Ce n'est pas le cas.

Pas d'effets notoires sur le nombre de nuitées

L’année 2015, par exemple, présente un bilan très mitigé avec 2,382 millions de nuitées. Le recul par rapport à l'année précédente (2,389 millions) est certes très faible, mais c'est avant tout parce que les visiteurs professionnels ont sauvé la saison (+2 %). Les nuitées d'agrément, elles, ont reculé de 5 % en 2015, et cela « durant quasiment toute l'année », précise l'édition 2015 de L'économie touristique en Nord-Pas-de-Calais. Le graphique de la fréquentation mois par mois est sans équivoque : aucun effet Renaissance n’est visible. D'octobre à décembre, les courbes 2014 et 2015 sont rigoureusement parallèles, celle de 2015 à un niveau légèrement inférieur. Si des visiteurs sont venus de Paris ou de Belgique, ils sont repartis le soir… ou dormi sous les ponts.

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Source : Tour d'horizon de l'économie touristique - MEL Indices - Edition 2015

Pour les années antérieures à 2013, les données sont moins complètes (il n'y a pas de chiffres pour 2007, 2010 et 2011), mais elles vont dans le même sens. Lille 3000 se voit dans la rue, pas dans les chiffres. Selon l'Insee, 2012 (Fantastic) est une année « dans la moyenne » pour le tourisme en Nord-Pas-de-Calais. « Quand je suis à l'étranger, on me parle de Lille 3000, assure Luc Doublet, ancien dirigeant de l'entreprise Doublet et président bénévole de l'office du tourisme de Lille jusqu'en 2014. On ne le mesure peut-être pas très bien, mais la structure améliore le rayonnement de la métropole à l'international. » Le rayonnement, peut-être ; la fréquentation, pas vraiment. Les nuitées des étrangers ont reculé de 21% entre 2005 et 2011.

Faut-il laisser sa chance à Lille 3000 en estimant que le tourisme lillois a atteint un plateau ces dernières années, après avoir fortement bénéficié des retombées médiatiques des premières saisons ? Vérification faite, ce n’est pas le cas. L’année 2004, durant laquelle Lille fut couronnée Capitale européenne de la Culture, a été un cru exceptionnel (2,4 millions de nuitées, +27 %). Mais le soufflé retombe dès 2005, avec 2,14 millions de nuitées. La fréquentation stagne ensuite jusqu'en 2009 avant de repartir lentement à la hausse. Il a fallu attendre 2016 pour repasser la part des 2,4 millions de nuitées. Et encore ! C'était grâce à un bond des séjours professionnels (+15 %), qui a sauvé un fort recul des séjours touristiques (-17 %). Selon l'office du tourisme, cette baisse spectaculaire était liée à l'annulation de la braderie. Preuve, s'il en fallait une, que les nuitées réagissent instantanément aux grands événements touristiques.

La Braderie plébiscitée, Lille 3000 beaucoup moins

Les métropolitains, au moins, plébiscitent-ils Lille 3000 ? Ce n'est pas certain. Deux universitaires grenoblois mentionnent une enquête d'opinion éloquente, dans une étude de 2012 de l'Observatoire des politiques culturelles. 40 % des personnes interrogées sur les pratiques culturelles de la métropole européenne de Lille (MEL) disaient avoir participé à au moins un événement des manifestations de Lille 2004. La proportion tombe à 25 % pour l’opération Bombaysers de 2006 et à 21 % pour Europe XXL de 2009. La braderie de Lille, quant à elle, cartonne à 83 % dans le même sondage. Les fêtes traditionnelles, ducasses ou parades de géants, font globalement aussi bien que Lille 2004. Quatre sondés sur dix en ont fréquenté une sur les cinq années écoulées. Malheureusement, l'enquête n'a pas été prolongée après 2012...

En 2014, toutefois, une autre enquête menée par la Sofres confirme ces résultats. Lorsqu’on interroge les habitants du Nord-Pas-de-Calais sur leurs événements régionaux favoris, la braderie de Lille arrive à nouveau en tête, suivi par le carnaval de Dunkerque, la course cycliste Paris-Roubaix, l'enduro du Touquet, les Journées du patrimoine, la Fête de la musique et... Lille 3000. Les manifestations culturelles montées sous l’ombrelle de Lille 3000 n’arrivent qu’en avant dernière position, juste devant le marathon Lille-Lens.

Contacté, le cabinet de Martine Aubry ne répond pas davantage à nos interrogations pour cette enquête que pour les précédentes. La culture est une chasse gardée de la maire de Lille. Et celle-ci garde un mutisme total. Il faut chercher du côté associatif pour recueillir des éléments d’explication et d’analyse. « Cela ne me surprend pas, commente Thomas Werquin, président du groupe de réflexion lillois Axe Culture et professeur associé à l'université du Littoral-Côte-d'Opale (Ulco). L'évaluation des retombées concrètes n'a jamais été un sujet. Je suis bien placé pour en parler. C'est à moi que Laurent Dréano, alors coordinateur général de Lille 2004, a fait appel en février 2005 pour mesurer l'impact des manifestations culturelles, ce qui était le sujet de ma thèse ! »

Aucune évaluation sérieuse des retombées économiques

Jeune doctorant, Thomas Werquin comprend très vite que la ville a mis en avant des chiffres totalement fantaisistes. Les neuf millions de visiteurs de Lille 2004, par exemple, englobent les quelque deux millions de flâneurs de la Braderie - « arrondis à trois millions pour faire bonne mesure  ». La fréquentation de l'aéroport de Lille-Lesquin censée avoir augmenté de 10 % en 2004 ? « Quand j'ai appelé pour vérifier, l'aéroport a démenti, poursuit Thomas Werquin. La fréquentation était en baisse ! La hausse de 10 % concernait seulement Air France et n'avait rien à voir avec Lille 2004. La compagnie avait simplement récupéré la clientèle d'un autre transporteur en faillite ».

Par la suite, l'équipe de Lille 3000 n'a plus cherché à évaluer les retombées économiques de ses manifestations ce qui est pour le moins léger. A la décharge de l'association, ni la métropole, ni la ville, ni l'opposition municipale ne lui ont demandé de comptes. Les conventions d'objectif sur la promotion de Lille semblent avoir été oubliées d'un commun accord... On ne trouve pas davantage de précisions sur la mixité des populations touchées par les grandes manifestations culturelles. Et cela bien que la ville insiste sur le rôle de Lille 3000 dans la diffusion de la culture dans tous les milieux. Normal : dans le Nord comme ailleurs, il est rare que les visiteurs d'une exposition soient interrogés sur leur profession. Et quand mesure il y a, les résultats sont passés sous silence... car ils ne corroborent guère les discours officiels.

Parmi les rares données existantes figurent celles issues d’une enquête de Market Audit sur la saison Renaissance de 2015. Le cabinet d’études marketing a sondé 1500 visiteurs français : 61 % étaient diplômés bac+5, 71 % se disaient habitués des expositions, 75 % habitaient la métropole et 6 % seulement se déclaraient « touristes » - ce qui ne veut pas forcément dire qu'ils sont venus exprès d’un autre département. Inutile de préciser que ces résultats n’ont guère été médiatisés. Autre cas : l'exposition Happy Birthday (octobre 2013-janvier 2014) est censée avoir attiré plus de 110 000 visiteurs. Or dans le bilan d’activités 2014 de Lille 3000, elle ne génère que 28 000 euros de recettes. Soit... 7000 entrées à tarif réduit ! Même en tenant compte des visiteurs qui ont acheté un pass’ valable pour plusieurs expositions, il y a matière à s'interroger.

Faute d’interlocuteur côté municipalité, il faut à nouveau se contenter de parcourir la communication officielle sur le site Internet de la ville pour tenter de comprendre. « Depuis 2004, beaucoup d’entreprises, qui ont découvert dans Lille un territoire énergique, n’hésitent plus à y investir ou y installer leur siège, peut-on lire. Cette dynamique a permis d’accompagner l’implantation d’industries culturelles et créatives porteuses d’avenir et d’emplois ». On retrouve là le discours classique sur l'effet d'entraînement des grands équipements et des grandes manifestations culturelles qui infusent et irriguent tout le tissu économique, jusqu'aux commerces de détail. Est-ce conforme à la réalité ? Difficile de l’affirmer.

En 2013, une publication de la revue Méditerranée pointait la « faiblesse des emplois culturels dans la métropole lilloise ». Cette année-là, Marseille était Capitale européenne de la Culture. Cette revue d'études universitaires entendait relativiser les déclarations enthousiastes sur les retombées probables de ce label. Pour appuyer leur démonstration, les chercheurs ont pris l'exemple de Lille pour étayer leurs dires. Ils ont ainsi relevé que le secteur culturel pesait, en 2012, deux fois moins dans l'économie locale de la capitale des Flandres que dans celle de Lyon. « L’investissement dans un grand événementiel culturel (autrement dit Lille 2004, ndlr) n’a pas profondément changé cette fragilité structurelle », concluaient-ils.

Concernant l'emploi dans le commerce de détail, ce tableau n'est pas meilleur. Thomas Werquin boucle actuellement une enquête sur le tissu économique de l'ensemble Lille-Roubaix-Tourcoing, menée à partir des cotisations des employeurs recensées par l'Agence centrale des organismes de sécurité sociale (Acoss). « Entre 2008 et 2016, résume-t-il, le commerce de détail se contracte de 8,3 %. La crise n'explique pas tout puisque, sur la même période, Toulouse et Bordeaux enregistrent des hausses de 10 % à 12 %. Lyon est à + 9 % et Marseille-Aix à + 4 %. »

Bref, d’où qu’on regarde, l'impact économique des grandes manifestations culturelles organisées sous l’ombrelle de l’association Lille 3 000 est impalpable. Qu’il s’agisse de la fréquentation des hôtels, de la création d’emplois dans le secteur de la culture ou sur le commerce de détail. « Lille 2004 nous a fait gagner dix ans », répète souvent Martine Aubry. Dix ans par rapport à quoi ? C'est toute la question.