Printemps 2016. Le Front de gauche est en état de mort clinique. Cette coalition de partis n’a pas produit les résultats attendus dans les urnes, aux départementales comme aux régionales. Pour porter sa candidature à la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon tente un coup : il lance un nouveau mouvement, La France insoumise. Plus besoin de cotiser à un parti, il suffit de cliquer pour rejoindre une plate-forme participative. A Lille, le militant Quatennens approuve cette stratégie. « Je n’en pouvais plus des cartels, des intérêts particuliers, de la soupe aux logos : plutôt que de rassembler, il fallait fédérer autour d’un programme », justifie-t-il.

Episode 4 - Une victoire à l’arrachée

La première grande convention nationale de la France insoumise a lieu dans le Nord, à Saint-André-lez-Lille, en octobre 2016. Adrien Quatennens fait tout pour se rendre indispensable. Il se démène et enrôle une centaine de volontaires pour assurer le service d’ordre, gérer les inscriptions, distribuer les repas, encadrer les débats. Il se mobilise avec la même énergie lors du meeting de Jean-Luc Mélenchon à Lille Grand Palais, en avril 2017. Cet activisme séduit le candidat à la présidentielle, touché par le dévouement du jeune Nordiste. Une proximité affective s’installe entre les deux hommes.

Au lendemain de l’élection présidentielle de mai 2017, la décevante quatrième place du général en chef (19,58 % des voix) ne décourage pas le lieutenant Quatennens. Et pour cause. Pendant les législatives, il va mettre ses capacités d’organisation… à son propre service. Il est candidat dans la première circonscription de Lille. Celle de Pierre Mauroy. Un bastion socialiste symbolique où s’affrontent 25 candidats. Parmi eux, l’homme de Macron dans le Nord, Christophe Itier, et l’homme de Martine Aubry, l’ancien ministre de la ville François Lamy.

Structurés en « groupes d’action », les militants de la France insoumise quadrillent le terrain. Tractent sur les marchés. Frappent à toutes les portes. « Adrien a beaucoup de succès auprès des personnes âgées - même celles qui votent FN - qui le trouvent hyper gentil, attachant et adorent son côté calme par opposition à Mélenchon », rapporte un compagnon de porte à porte, des étoiles dans les yeux. Le soir du premier tour, ils ne sont plus que deux. Adrien Quatennens (19,38 %) est loin derrière Christophe Itier (39,61 %), qui sort déjà le champagne. L’écart entre les deux - 3600 voix - semble impossible à combler.

L’outsider réunit son équipe de campagne dans son QG de l’Etoile Coffee, rue du Molinel à Lille. La nuit sera blanche. « A sept heures du matin, on avait établi un plan de bataille pour l'entre-deux tours », explique le Bonaparte en herbe. Bourreau de travail, Quatennens veut tout contrôler. « Même quand on était crevés, alors qu’on avait eu des échanges Telegram jusqu’à 4 heures du matin, il arrivait le matin en donnant l’impression qu’il était frais comme une rose », relate Françoise Papo, trésorière de sa campagne. « C’est une bête politique, il n’y a pas d’autre mot », ajoute-t-elle. Sa victoire, Quatennens l’arrache avec les dents : 46 voix devant un Christophe Itier dépité.

Episode 5 - L’insoumis adoubé par la télé

Le 20 juin 2017, les 17 députés de la France insoumise arrivent à pied au Palais Bourbon. Ils avancent sous un soleil de plomb. Suivant l’exemple de Mélenchon, la plupart tombent la veste et ouvrent leur chemise. Pas Adrien Quatennens, tiré à quatre épingles et cravaté. Ce look de bon élève, le benjamin du groupe parlementaire le cultive, contrairement à un François Ruffin rappelé à l’ordre à l’Assemblée nationale parce que sa chemise dépasse de son pantalon.

C’est ainsi que les Français le découvrent, démolissant avec méthode le projet de loi de la ministre du Travail Muriel Pénicaud en juillet 2017. Ce discours enlevé, rédigé seul sur un coin de table, intéresse les médias en quête de « gueules » après un renouvellement de l’Assemblée nationale un peu trop radical pour leur carnet d’adresses. « Je n’ai jamais suivi la moindre séance de média training. Mais partout où je vais, j’y vais avec une besace d’arguments », observe le député, qui fait tout pour ne pas apparaître comme un « gauchiste échevelé ».

Les Bourdin, Salamé et autres Toussaint, lassés des éclats de voix de Mélenchon, en font un habitué des plateaux radio et télé. Ce « bon client » devient même, en avril 2019, l’incarnation de La France Insoumise lors des débats sur les élections européennes organisés par CNews et LCI - alors qu’il n’est pas candidat. Une trajectoire fulgurante : en trois ans, le grand roux avec une chemise blanche est passé du statut de militant de base à celui de porte-parole du mouvement.

« Tous les ingrédients sont réunis pour perdre les pédales », admet-il. Evoquant avec férocité « les comportements de kakou » de certains collègues marcheurs à l’Assemblée nationale, le Lillois assure garder la tête « vraiment froide ». Désormais en disponibilité d'EDF, il peaufine ses discours, fourbit ses punchlines, ingurgite une quantité impressionnante de fiches par semaine. Et ne dévie jamais du programme de La France Insoumise. Son armature intellectuelle.

Episode 6 - Le premier apôtre

Jean-Luc Mélenchon et Adrien Quatennens se voient souvent en tête à tête. « Notre relation est délicate, très forte », affirmait le fondateur de La France Insoumise à Libération en juin 2018. « Il m’inspire une confiance totale (...) Il est mille fois moins fantasque que moi… et c’est une belle vertu. » Une protection un peu encombrante ? A l’instar de ces fauves politiques au destin national, faudra-t-il un jour tuer le père ? « Ma loyauté lui est acquise, proteste Adrien Quatennens. Je me sens une forme de filiation. J’ai le sentiment de lui devoir beaucoup. »

Lors d’un meeting de La France Insoumise au théâtre Sébastopol, le 30 octobre 2018, le fils spirituel va jusqu’à décrire le vieux leader comme « celui qui nous a ouvert la voie, celui qui marche devant nous ». Cet attachement personnel lui donne une légitimité au sein du mouvement. Paradoxalement, c’est aussi son point faible. Le jeune député est décrit par ses détracteurs comme un disciple incapable de désobéir au chef, un doctrinaire rigide sans autonomie. En un mot, un apparatchik. « Quatennens a un petit côté moine soldat qui ne déroge pas à la ligne, ça finira par lui jouer des tours, prédit un proche de Martine Aubry. Il est brillant mais reste trop théorique. Il doit encore apprendre que les choses ne se font pas d’un coup, apprendre le temps long, comme le font les élus locaux. »

« Cette adhésion totale au discours de Mélenchon m’étonne », grimace Hugo Vandamme, son ex-colistier communiste. « Adrien pense-t-il vraiment tout ce qu’il dit ? Je n’en suis pas sûr », tacle-t-il. Même interrogation chez Amandine Fouillard. Candidate aux législatives dans le Nord, cette féministe a quitté La France Insoumise en octobre 2018, dénonçant l’autoritarisme de certains cadres du mouvement. « Adrien est toujours très à l’écoute. Mais voit-il le manque de démocratie au sein du mouvement ? Mystère… », s’étonne-t-elle, sans vouloir trancher.

Episode 7 - Le beffroi de Lille en ligne de mire

Deux ans après son élection surprise, Adrien Quatennens doit apprendre à exister par lui-même. Pour être davantage que le « mannequin » photogénique décrit avec ironie par Martine Aubry, le député doit faire ses preuves sur le terrain. Quoi de mieux pour cela qu’un ancrage local ? « Il est tout à fait lucide sur le fait que son élection comme député est un miracle et que ça ne va pas durer », observe Nicolas Lebas, maire de Faches-Thumesnil. Ex-adversaire aux législatives, l’élu UDI prête un local municipal à l’Insoumis pour ses permanences parlementaires. « Comme il n’y a pas grand monde, on boit souvent un café ensemble. Je le sens curieux du fait communal : il se rend compte que la contestation a ses limites, il a envie d’incarner l’insoumis du possible », développe le centriste.

Le candidat de La France Insoumise au beffroi sera connu d’ici quelques semaines. Adrien Quatennens fait partie des principaux prétendants. « Beaucoup de gens viennent me voir en s’adressant à moi pour des demandes qu’on adresse normalement à un maire. Si je l’étais, ça solutionnerait peut-être le problème », glisse-t-il, l’air de rien. Ou encore, sourire en coin : « Je vois bien ce qu’on pourrait faire si on était aux affaires à Lille. »

Stratège, il décortique avec gourmandise un sondage récent sur les intentions de vote des Lillois pour les municipales : « En additionnant nos 14 % et les 13 % des Verts, on est devant Martine Aubry », calcule-t-il. Battre l’ancienne ministre du Travail serait un fait d’armes qui donnerait à Quatennens une réelle épaisseur politique. Et qui lui éviterait de réintégrer EDF si, d'aventure, il devait être battu aux législatives de 2022…

Ira ou ira pas ?

Officiellement Adrien Quatennens assure que rien n’est décidé. Mais ça saute aux yeux : il est très motivé par le poste. Lors de nos entretiens, il ne cache pas son envie de mettre les mains dans le cambouis. Comme s’il était en campagne, il passe en revue ses possibles concurrents. Martine Aubry ? « Elle n’a plus envie et d’ailleurs elle le dit. » Marc-Philippe Daubresse, candidat LR ? « Son profil ne correspond pas à Lille. Il est plus adapté à Lambersart. » Valérie Petit, possible candidate En Marche ? « Avant de penser à Lille, elle a encore beaucoup à faire à l’Assemblée. » Violette Spillebout, autre prétendante LREM et ex-dircab d’Aubry ? « Cela donne l’impression d’une revanche personnelle. Sa campagne n’imprime pas beaucoup. » Le chef Mélenchon tranchera sur une candidature Quatennens après les Européennes. En attendant, le suspense alimente la chronique locale. Et permet au jeune député d’exister sur la place lilloise.