Plutôt que des cloches des beffrois sonnant à toute volée, l'alerte est venue de l'allocution du président Macron annonçant la fermeture des écoles, jeudi 12 mars dernier. Détenteur du sombre record de France de 6 800 enfants placés, le département du Nord, dont dépend la protection de l'enfance, a dû, comme tous les parents de France, se réorganiser en tenant compte du Covid-19. Enfants à occuper toute la journée, personnel réduit parfois de moitié, virus à tenir éloigné… L'équation est ardue.

Premier échelon de la protection de l'enfance : les « Unités territoriales de prévention et d'action sociale » (UTPAS). Ces quarante-cinq structures départementales réparties sur le territoire regroupent des éducateurs, des travailleuses de protection maternelle et infantile, des assistantes sociales. Sur ces structures, des équipes restreintes, de quatre à six personnes, ont été maintenues. En théorie... Malgré le confinement généralisé, elles poursuivent le suivi par téléphone des enfants placés dans les foyers ou les familles d'accueil, et interviennent physiquement en cas de problème urgent.

Elles continuent aussi d'exécuter les placements ordonnés par la justice... même si ces décisions vont fortement se réduire. Le tribunal pour enfants de Lille a décidé de suspendre les audiences qui suivent d’ordinaire de 15 jours les « ordonnances de placement provisoires » prises dans les situations d’urgence. Celui de Douai a, en revanche, décidé de les maintenir. Une divergence source d’inégalités pour les enfants et les familles, suivant le territoire où elles habitent.

Enfin, les personnels des UTPAS continuent la distribution des « lettres-chèques » pour que les familles puissent subvenir aux besoins de leurs enfants. Problème : celles-ci sont convertibles en liquide au trésor public qui, lui, a fermé ses portes.

Pour l'instant, la continuité de ce service public est assuré... Mais ce mardi 24 mars, 16 UTPAS avaient déjà totalement fermé et leurs équipes mises en quarantaine pour suspicions de coronavirus. « Des solutions sont en train d'être trouvées. Il est indispensable de maintenir ce service car toutes les associations caritatives ferment leurs portes et le soutien des familles est plus que jamais le rôle du département », assure Olivier Treneul, délégué central du syndicat Sud.

Redéploiements de personnels

A la Sauvegarde du Nord, principale association de la protection de l’enfance du département, l'absentéisme s'élevait à 50 % du personnel, et à l' EPDSAE , son équivalent départemental public, 40 % sur le pôle enfance. Cet absentéisme important s'explique par la nécessité pour certains salariés de garder leurs enfants ou par la fréquentation proche de personnes vulnérables. « La Sauvegarde a fermé certains de ses établissements liés à la protection de l'enfance, au handicap ou à l'insertion. Les travailleurs sociaux de ces structures sont mobilisables pour renforcer les équipes des foyers », explique le directeur général Frédéric Rouvière.        

L'EPDSAE compte aussi sur ces redéploiements d'effectifs. Et notamment sur les professionnels des services d'action éducative en milieu ouvert (AEMO) : les visites des éducateurs dans les familles ont été partout remplacées par un suivi téléphonique, sauf en cas d'impérieuse nécessité. « Pour deux ou trois semaines, cela ne devrait poser de problèmes qu'à la marge. Mais la question de la continuité physique des AEMO en situation de crise se posera si le confinement dure six, huit semaines », concède Frédéric Rouvière. Dans une situation de confinement, les difficultés éprouvées par les familles ne manqueront pas de s'exacerber. « On a déjà eu des parents qui appelaient pour prévenir qu'ils n'allaient pas tenir », prévient Olivier Treneul.

Recrutements en urgence et appels à la solidarité

Ce redéploiement ne semblait pas être encore opérationnel vendredi dernier dans une Maison d’enfants à caractère sociale (MECS) des Flandres de la Sauvegarde. « Sur 6,8 éducateurs, nous sommes seulement trois à être présents, dont un qui finit son CDD ce soir. J'ai fait 51 heures de travail la semaine dernière. Cette semaine, un seul collègue, qui n'est pas de l'association, est venu nous donner un coup de main. Pour calmer les enfants, on a mis en place un tableau de bons points avec des critères d'hygiène, de solidarité, de comportement. On a promis au gagnant une belle surprise », raconte un éducateur.

A l'EPDSAE, une opération de recrutement de renforts a rapidement été menée sur les réseaux sociaux. « On a tout de suite anticipé les difficultés à remplir nos plannings. Notre publication a fait 41 000 vues sur Facebook et nous avons transféré entre 50 et 60 CV dans les services. Il y a des questions RH qui s'accumulent : les heures supplémentaires, les congés, les gestes pour remercier les salariés qui sont restés sur le terrain... On statuera sur ces questions à la fin de la crise », assure Sandra Prévoteau, directrice des affaires générales et de la communication.

Réserve sociale

Cette mobilisation d’une « réserve sociale », calquée sur la réserve sanitaire, semble s'organiser au niveau du département, en plus du niveau associatif, avec des appels lancés aux travailleurs sociaux des clubs de prévention et aux étudiants en travail social. Elle est désormais relayée au niveau national : Christelle Dubos, secrétaire d'Etat auprès du ministre de la Santé et des Solidarités, a annoncé ce mardi la constitution d’une telle réserve en période épidémique.

Une autre association de protection de l’enfance, la SPReNE, cherche quant à elle à utiliser le moins de personnel possible afin de pouvoir assurer un roulement. Ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes. « Nous avons refusé la mise en place de plages de 60 heures d'affilée. D'accord pour réduire au maximum les personnes qui entrent et sortent, mais du coup, les éducateurs portent tout, le nettoyage, la cuisine... », explique Frédéric Szolga, délégué central Sud.

Pour l'instant, syndicats, directions d'association et Département s'accordent sur l'idée que la situation de crise est globalement gérée. Un consensus remarquable quand on se rappelle l’intensité des mouvements sociaux engendrés par la suppression en trois ans de 700 places en foyers et les réductions d’effectifs associées, dont Mediacités a rendu compte. Mais tous ces acteurs s'inquiètent de ce qui pourrait advenir si le confinement durait six ou huit semaines.

Solitude et peur de la maladie

Le branle-bas de combat organisationnel s'accompagne d'une grande inquiétude quant à la gestion sanitaire de la situation. Les éducateurs qui s'évertuent à faire respecter le confinement et répètent inlassablement les gestes barrières doivent composer avec les fugues des enfants. « Une jeune fille est revenue avec tous les symptômes du Covid. On l'a mise à l'isolement dans une maison, mais c'est un peu à l'arrache. Sur Lille, c'est compliqué avec les ados qui vont voir leur copine. C'est incontrôlable », s'inquiète Frédéric Szolga.

Les va-et-vient des éducateurs en horaires postés et les courses faites par les cuisinières sont autant d'entraves au confinement recommandé. « Avec les enfants en bas âge, il est difficile de tenir les distances. Dans les foyers, la table est parfois mise par tous les enfants. On n'a pas pensé les choses en amont, du coup on bidouille, et les gens psychotent au maximum », poursuit le syndicaliste de la SPReNE. Partout, l'absence totale ou partielle de masques, de gants et de gel hydroalcoolique nourrit les angoisses, même si le département affirme qu’il va accélérer la distribution de ces matériels. « La première semaine s'est bien passée mais si ça dure deux mois et demi comme en Chine, ça va être compliqué. Et si quelqu'un attrape le Covid à l'intérieur, qu'est-ce qu'on fait ? », s'inquiète un éducateur du Valenciennois.

Parmi les jeunes protégés par le département, on compte aussi des 55 mineurs non accompagnés, logés dans des studios dispersés, dont s'occupe l'association Trajet. « Quand l'épidémie a pris de l'ampleur, on leur a montré les gestes barrières. Pour eux, qui ont l'habitude de vivre ensemble, de retrouver des gens de leur communauté, la solitude va être la plus grande difficulté », explique Omar, l'un des éducateurs. Ils respectent pourtant scrupuleusement les consignes, appelant même les éducateurs pour leur demander la permission de faire les courses. « Pour l'instant, le problème est surtout celui de la continuité pédagogique : ils n'ont pas d'ordinateur, pas de wifi sur leur téléphone. Donc, on doit leur imprimer tous les devoirs et c'est très lourd. D'autant que seuls deux éducateurs restent en exercice sur les six salariés habituels », poursuit Omar.

Assistantes familiales, la peur de l'oubli

Un souci également prégnant chez les assistantes familiales. Avec la fermeture des écoles, elles doivent désormais s'occuper 24 heures sur 24 des enfants qui leur sont confiés. Lorsque les internats belges ont fermé leurs portes, le département a « rempli » au maximum les places disponibles dans les familles avec les enfants laissés sur le carreau. Elles doivent assurer la « continuité pédagogique » des enfants dont elles s'occupent et qui sont souvent en grande difficulté. « On me donne des feuilles dont je ne peux rien faire, car la petite fille de CE1 que j'accueille ne sait ni lire ni écrire. Je me suis rendue compte à quel point l'école devait être compliquée pour elle », déplore Nathalie. « Je m'occupe de deux petites filles qui ont des handicaps. Je dois toujours être présente pour elles, car la moindre activité peinture finit en catastrophe, et gérer en même temps la maison. Elles ne me lâchent pas d'une semelle », décrit Dominique, salariée de l'EPDSAE.

Elles racontent les situations de collègues plus ou moins difficiles : l'une d'elles, qui dormait la porte fermée à clé après des menaces de mort de l'enfant de huit ans dont elle s'occupe, se retrouve en face à face permanent alors qu'elle avait demandé que l'enfant soit réorienté. D'autres ont des difficultés à gérer leur stock de nourriture parce que les ados qu'elles accueillent mangent sans cesse. D'autres encore ont investi dans des jeux de société dont elles ne savent pas si cela leur sera remboursé par l'employeur, qui leur conseille habituellement plutôt d'être « créatifs ». Toutes redoutent 'épuisement, déplorent que rien n'ait été prévu pour les soulager, et craignent que les arrêts se multiplient.

« On porte toutes les casquettes : parents, prof, psychologues pour leurs parents... Je soutiens à mort les routiers, les livreurs, le corps médical, mais je crains qu'une fois de plus les assistantes familiales ne tombent aux oubliettes », termine Rita. Un numéro vert a été mis en place par le département, proposant des mesures de soutien en journée, et un appui aux situations complexes par les éducateurs des UTPAS. Des réorientations sont possibles pour les familles à bout, assure l'EPDSAE, qui en a déjà effectué une. Mais y aura-t-il les relais nécessaires, vue la pénurie de familles d'accueil dans le Nord, et malgré le recrutement de 200 familles d'accueil prévu en 2019 ? Cela reste à prouver.