«La politique, c’est de l’arithmétique et pour l’instant, elle nous est favorable. » Cette conviction, Damien Castelain la mettait en avant lors d’un entretien accordé au mensuel économique ECO121 en juillet 2019. Un an plus tard, elle demeure plus que jamais d’actualité. Ces dernières semaines, le président Métropole européenne de Lille (MEL) a manié la calculette avec virtuosité. Pour garder la tête de l’institution, il lui faut réunir 95 des 188 conseillers qui compose l’assemblée. Le 15 mars au soir, son groupe – Métropole passions communes (MPC) – revendiquait déjà 54 membres, pour l’essentiel des maires de petites villes élus dès le 1er tour. Au lendemain du 2nd tour, il pourrait en comprendre près de 65. Soit, de loin, le plus gros groupe politique de la MEL. Pas assez pour atteindre la majorité. Largement suffisant pour être incontournable.                 

 

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Réélu sans surprise dans son village de Péronne-en-Mélantois le 15 mars avec 320 voix sur la seule liste en compétition, Damien Castelain s’active en coulisses avec ses plus fervents soutiens (Michel Colin, maire de Lannoy ; Alain Bézirard, maire d'Erquinghem-Lys ; Sébastien Leprêtre, maire de La Madeleine… ou encore le sénateur Dany Wattebled, pourtant largement battu à Lesquin le 15 mars dernier). Les maires sont courtisés ; les hésitants recevraient de subtiles pressions pour qu’ils rallient le groupe en échange d’un traitement de faveur pour leur ville... ou de postes dans le futur exécutif. Selon les opposants à Damien Castelain, les promesses vont bon train. 

En fait, la campagne du président de la MEL en vue de sa réélection remonte à plusieurs années. C’est l’une des explications à l’absorption de la Communauté de communes des Weppes (le 1er janvier 2017) puis de celle de la Haute-Deûle (le 1er mars 2020) qui lui assure – selon nos comptages – 8 voix sur les 9 nouvelles villes rattachées. Et tant pis si la collectivité devient encore plus ingérable avec ses 95 communes aux intérêts si divergents ! Le président Castelain peaufine aussi son projet pour le mandat 2020-2026 « depuis plus d’un an », précise Michel Colin. Le document final, sur lequel nous reviendrons, présente huit axes forts. Le premier donne le ton : « Epauler les 95 maires ».

MPC 2020-2026

La ligne est claire : avec Damien Castelain, les petites communes ne seront pas oubliées et l’argent de la collectivité ne sera pas aspiré par les grandes villes. Le 12 juin, le groupe MPC effectuait une belle démonstration de force en réunissant une soixantaine d’élus à La Madeleine soutenant officiellement le projet. « Toutes les propositions ont été validées par les participants et les retours des élus qui en ont été destinataires [du projet par courrier] sont très très positifs », assure Michel Colin. Le match serait-il déjà plié ?

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Rudy Elegeest, seul rival connu pour la présidence

Face à Damien Castelain, un seul candidat est sorti du bois à ce jour : Rudy Elegeest, le maire de Mons-en-Baroeul (21 000 habitants), largement réélu dès le 1er tour. L’homme connaît bien la MEL pour y siéger depuis longtemps. A l’époque où Martine Aubry présidait la collectivité (2008-2014), il appartenait au « G10 », la garde rapprochée de la présidente. Rudy Elegeest jouit d’une réputation d'honnêteté intellectuelle et d’intégrité morale mais « souffre d’un déficit d’incarnation », comme l’admet même son entourage. Sans doute l’effet d’un style toujours mesuré et d’un caractère solitaire.

Rudy.Elegeest
Rudy Elegeest, maire divers-gauche de Mons-en-Baroeul et candidat déclaré pour la présidence de la MEL. Ici à Lille le 27 juin. Photo Sarah Alcalay.

A la MEL, il est l’un des rares à avoir exprimé son opposition sur des dossiers majeurs (le Grand Stade à l’époque Pierre Mauroy, le Biotope ou la baisse des moyens accordés aux transports sous Damien Castelain, etc.). L’appel de Warneton résume ses convictions. Ce 25 novembre 2019, dans la plus petite commune de la MEL (239 habitants), Rudy Elegeest martèle : « Il a manqué un récit, une ambition, une stratégie [à ce mandat]. On est revenus à un syndicat intercommunal, à une logique de guichet. » Une déclaration de guerre pour le camp Castelain. Une sortie diversement appréciée parmi les élus communautaires parce que jugée trop politique et clivante dans une enceinte qui a toujours fonctionné au consensus.

Rudy Elegeest aurait-il effectué un virage trop à droite en s’affichant ce jour-là aux côtés de Max-André Pick, le patron du groupe de droite (MCU) à la métropole, et de Francis Delrue, patron du Gidec, un groupe sans étiquette mais de sensibilité de droite ? « Mon positionnement est le même depuis toujours, se défend le maire de Mons-en-Baroeul. Je suis de centre gauche, sensible aux enjeux environnementaux et pro-européen. Et je n’ai jamais été encarté. » Autre critique à son encontre : il serait l’homme de paille de Gérald Darmanin. Une accusation qui n’est pas aussi simple, comme nous allons le voir.

L'ombre de Gérald Darmanin

A l’été 2018, le ministre de l’Action et des Comptes publics fait discrètement la tournée des maires de la métropole pour mesurer ses chances de décrocher la présidence. Rudy Elegeest lui indique que, pour le bien de la métropole, il votera pour le ministre s’il est candidat même s’il réserve « sa fidélité, son respect et son amitié à Martine Aubry ». Or Gérald Darmanin constate qu'il n'est non seulement pas en capacité de réunir une majorité derrière lui mais aussi que son profil est beaucoup trop clivant. En se lançant, il compromettrait toute alliance avec Martine Aubry et la gauche métropolitaine. Depuis, le ministre se fait donc discret. Et Rudy Elegeest s’impose comme candidat de substitution. « Gérald Darmanin ne me dicte rien », assure ce dernier. « Je tiens Gérald au courant de tout mais il n’est candidat à rien », renchérit Max-André Pick.

Discrètement, le maire de Mons-en-Baroeul a pris son bâton de pèlerin pour rencontrer les maires de la métropole un à un. Il a aussi pris la plume pour tenter de les convaincre du bien-fondé de son approche. « On ne peut pas continuer ainsi, assure-t-il. Il faut arrêter de nous disperser, tout articuler autour de la transition écologique et changer de gouvernance. Vous rendez-vous compte qu’il n’y a pas eu une seule réunion entre le président et ses vice-présidents de tout le mandat ! »

La méthode qu’il prône est novatrice : « Arriver avec un programme tout cru, ce n’est plus d’actualité », poursuit-il. Il a donc défini quelques lignes fondatrices (voir le document ci-après) et promet de travailler sur le projet de mandature après l’élection du 9 juillet, avec les nouveaux élus et aussi la population. Mais certaines des mesures qu’il défend irritent, comme lorsqu’il évoque la nécessité de construire davantage de logements ou de redistribuer la taxe professionnelle pour réduire les inégalités entre les territoires.

Vision Métropolitaine et méthode de travail - Rudy ELE GEEST

S’il y a eu un « moment Elegeest » au printemps, l’hypothèse du statu quo est revenu en force depuis. Dans les coulisses, beaucoup s’activent pour peser sur le cours des choses. Le maire de Marcq-en-Baroeul, Bernard Gérard, travaille activement à la constitution d’un nouveau groupe et prétend réunir déjà 15 à 17 élus. « Ce sera un groupe neutre, constructif et charnière, indique-t-il. La période économique difficile qui s’annonce impose un gouvernement d’union nationale à tous les niveaux de responsabilité. J’en appelle à la paix des braves. Les petites histoires, cela ne m’intéresse pas. »

Francis Delrue, battu à Baisieux, a écrit à ses anciens collègues et amis de la MEL pour leur implorer de se hisser à la hauteur des enjeux métropolitains et d’opter pour un autre président que Damien Castelain. Sans beaucoup de résultats… Guillaume Delbar, confortablement réélu ce dimanche et proche de Gérald Darmanin, a apporté un net soutien à Rudy Elegeest. « Je vais travailler à ce que la MEL change de siècle et de division et fonctionne de façon plus démocratique, a-t-il dit sur France 3 Hauts-de-France. J'ai eu l'occasion de dire à Damien Castelain qu'il n'avait pas été capable de fédérer et d'animer une équipe. »

Vers un 3eme tour pour rien ?

Ce soutien de poids sera-t-il suffisant ? Pas sûr. Car les logiques territoriales montent en flèche à la mesure de l’effondrement des partis politiques. Les Weppes, par exemple, sont réputées constituer un « Castelain land » ; les villes moyennes situées le long du grand boulevard pourraient être tentées de se regrouper pour éviter d'avoir trop à payer pour les grandes villes… Bref, la MEL court plus que jamais le risque de demeurer un syndicat intercommunal, où chacun négocie son propre intérêt, plutôt qu’une métropole pleine et entière.

« On s’achemine vers un 3e tour pour rien, avec un Damien Castelain élu avec les voix de tout le monde... en attendant le 4e tour », sourit le directeur de cabinet d’un maire de la métropole. Le 4e tour ? C’est-à-dire le moment où Damien Castelain sera convoqué au tribunal correctionnel et, peut-être, empêché d’exercer. Soutenir un candidat en attendant qu’il tombe ? « Ce serait le plus détestable des scénarios », estime Max-André Pick. « Pour ceux qui guignent le poste, il est beaucoup plus simple de prendre la suite comme héritier que comme traître », analyse notre directeur de cabinet. Seules inflexions envisageables : l’exigence qui serait imposée au président Castelain d’écarter son directeur général des services et ami, Bruno Cassette, de plus en plus ouvertement critiqué par les élus – y compris des très proches du président – pour le pouvoir jugé excessif qu’il concentre sur sa personne et sa gestion brutale des services.

Martine Aubry, à nouveau "faiseuse de roi"

Maintenant le second tour passé, tout va aller très vite. L’élection du nouveau président de la MEL se tiendra le 9 juillet. Soit le délai légal le plus court possible après l’installation des nouveaux conseils municipaux. Trop court pour favoriser des échanges et débattre sur un projet de façon transparente. A nouveau, tous les regards se tournent vers le beffroi de Lille. Une nouvelle fois, Martine Aubry sera la « faiseuse de rois », à défaut de pouvoir prétendre à un poste auquel, qui plus est, elle ne postule pas. En 2014, elle avait tranché en 24 heures en faveur d’une alliance avec Damien Castelain pour éviter de voir la MEL tomber à droite. Six ans plus tard, renouvellera-t-elle cette alliance ?

« J’aurais beaucoup de mal à comprendre qu’une femme politique d’envergure nationale comme Martine Aubry continue à le soutenir », veut croire Max-André Pick. Pour la maire de Lille, l’alternative est simple : poursuivre l’alliance avec un président pour lequel elle n’a que peu d’estime mais dont elle a beaucoup obtenu lors du mandat pour sa ville (les subventions à Lille3000, la piscine olympique à Saint-Sauveur, etc.). Ou opter pour Rudy Elegeest, un proche - sans être un intime - qui sera sans doute moins malléable mais plus à même de relancer une métropole que beaucoup jugent à l’arrêt ? « Martine aura une grande partie des clefs en main, reconnaît Rudy Elegeest. Après son choix, ce ne sera qu’un jeu de domino. » Sous-entendu : beaucoup de maires de petites villes se rallieront, comme d’habitude, au camp du vainqueur.