Si la victoire à l’arraché de Martine Aubry restera comme historique dans les mémoires, rien ne le montre à l’examen des comptes de campagne de la maire de Lille, auquel Mediacités s’est livré. En tout et pour tout, Martine Aubry a déclaré 171 605 euros de dépenses. Soit à peine plus que pour les municipales de 2014, où la candidate socialiste avait dépensé 164 000 euros. Cette campagne modeste a été essentiellement financée par un emprunt bancaire de la candidate (156 000 euros). Les dons (21 215 euros) et versements des candidats colistiers (3 400 euros) pèsent de façon très marginale.

Martine Aubry aurait pourtant pu dépenser plus de deux fois plus. A Lille, les listes qualifiées au second tour pouvaient en effet aller jusqu’à 373 000 euros. Sa liste s’est calée sur le plafond des dépenses remboursables par l’État (appelé « demi-plafond »), qui était de 177 548 euros. Du reste, son principal concurrent, l’écologiste Stéphane Baly, a agi de même puisqu’il a dépensé 177 000 euros (soit 6 000 de plus que la maire de Lille). En revanche, Violette Spillebout, la candidate La République en marche (LREM), a dépassé ce palier. Avec 233 000 euros de dépenses, elle a mené la campagne la plus coûteuse à Lille comme nous avons déjà eu l’occasion de le raconter.

Une campagne à l’ancienne

Pour s’occuper de leur communication électorale, la liste socialiste s’est presque exclusivement appuyée sur l’agence R Com’rigaux. Mediacités a comptabilisé pas moins de 35 factures pour cette société, d’un montant total de 43 800 euros. Ce prestataire s’est chargé de la conception des documents de propagande – et notamment du programme « Lille en commun, Lille en confiance » pour 12 000 euros. Détenue par Francis Rigaux, cette agence est un partenaire habituel du Parti socialiste. Hors campagne électorale, la société a une activité beaucoup plus limitée.

En 2017, R Com’rigaux a travaillé pour les campagnes législatives d’Audrey Linkenheld et de François Lamy, comme l’avaient repéré nos confrères de DailyNord. La société a aussi longtemps délivré des conseils en communication pour le compte du conseil départemental du Nord lorsqu’il était dirigé par les socialistes. Depuis la victoire de la droite en 2015, en revanche, ses prestations semblent s’être interrompues.

La candidate Aubry a dépensé plus de 17 000 euros auprès de l’agence web Prosperis, basée à Croix, pour son site Internet. Son compte de campagne présente également 46 000 euros de dépenses d’impression. En revanche, aucune trace de factures relatives à l’animation sur les réseaux sociaux (pas de prestation de community manager, par exemple) ou à la réalisation de vidéos. La campagne a un goût suranné assez rare à l’heure du tout numérique.

Au-delà de ce constat étonnant, la faible mobilisation des moyens intrigue. La liste a fini la campagne avec 16 411 euros en caisse, signe qu’elle aurait pu dépenser plus. Peu de moyens exceptionnels ont été engagés en juin 2020, alors que se profilait un second tour beaucoup plus serré qu’attendu. Dans d’autres villes, les candidats ont multiplié les dépenses en mettant à profit le temps exceptionnellement long de l’entre-deux tours, en raison de l’épidémie de Covid-19. Tout juste l’équipe Aubry a-t-elle fait appel aux sociétés SelfContact pour l’envoi de 9 419 SMS le 24 juin - soit quatre jours avant le second tour - (3 955 euros) et Ciscom pour l’adressage de 12 300 courrier postaux (7 107 euros).

La ville de Lille en appui

Si le compte de campagne retrace une campagne en apparence calme, ce n’est pas le cas de l’après-élection. En plus des recours au tribunal administratif déposés par les écologistes et les marcheurs, l’équipe de Martine Aubry a dû répondre à un long signalement effectué par l’équipe de Violette Spillebout : 13 pages de questions, avec 80 pages d’annexes. La plupart des interrogations ont été prises en considération par le rapporteur de la Commission nationale des comptes de campagne. Mais la commission et le Conseil d’État, convaincus par les explications, ont rejeté presque tous les griefs.

L’équipe Spillebout insistait notamment sur l’absence de dépenses de locaux ou de salariés dans le camp Aubry. Pour les marcheurs, il est clair que Martine Aubry « a organisé et dirigé toute sa campagne depuis l’hôtel de ville ». Arnaud Deslandes, par exemple, le directeur de campagne, était directeur de cabinet et donc salarié par la ville jusqu’au 1er mars, soit deux semaines avant le premier tour. Dans sa réponse, l’équipe Aubry rétorque… qu’il était en congé à partir du 3 février. Quant au local de campagne, il lui a suffi d’utiliser le siège de la Fédération PS du Nord, rue Lydéric, et de recourir… à des salles louées à la municipalité.

Si les sortants profitent souvent des moyens municipaux pour mener campagne, ils n’en ont officiellement pas le droit, sauf à les payer. L’examen des comptes de la candidate Aubry montre que celle-ci a abondamment utilisé les moyens de l'hôtel de ville. Mais, en juillet, la ville lui a facturé de nombreuses prestations en retour. Mediacités a comptabilisé soixante factures (12 257 euros) pour des locations de salle, l’utilisation de personnels ou même de photographies. Pour sa propagande électorale, Martine Aubry a ainsi utilisé 90 photos créditées ville de Lille facturées sur la base d’une délibération votée en 2009. 

Comme on peut le voir sur le document ci-dessus, la facture bénéficie de ristournes. Sur 3 525 euros HT, la ville a retranché 1 312,5 euros (comme à toutes les associations sans but lucratif) et 705 euros au titre du nombre de photos utilisées. Tout cela est légal et a été validé par la Commission nationale des comptes de campagne. Mais le recours aux moyens municipaux est un avantage indéniable offert aux candidats sortants.

Droit de réponse

[Mise à jour du 17 novembre 2021] Suite à la publication de notre article, nous avons reçu le droit de réponse suivant d'Audrey Linkenheld et Charlotte Brun pour la liste "Lille en commun, Lille en confiance", emmenée par Martine Aubry :

20211117 Droit de réponse Mediacités

Réponse de l'auteur : Mediacités n'a jamais remis en cause la légalité du compte de campagne de Martine Aubry, qui a été validé par la CNCCFP comme par le Conseil d'Etat. Toutes les prestations de la ville de Lille ont été remboursées par la liste, sur la base de délibérations municipales. Toutefois, le nombre élevé de ces factures (soixante) surprend si on le compare aux pratiques relevées dans d'autres villes. A Lille, d'autres listes ont acheté des photos de la ville ou loué du matériel municipal. Mais aucune n'y a eu aussi massivement recours. Pierre Januel