Depuis un an, on entend beaucoup parler de Fosun en Auvergne-Rhone-Alpes. En juin 2016, Le Monde révélait que le conglomérat chinois, déjà propriétaire du Club Med, négociait avec la Compagnie des Alpes en vue de prendre une participation de 10 à 15% du groupe français qui gère les grands domaines skiables alpins. La nouvelle avait choqué plusieurs élus Les Républicains. Le président de la région Laurent Wauquiez et les présidents de trois départements alpins avaient alors affiché leur refus « de laisser la Compagnie des Alpes brader les stations de ski françaises » et demandé une « suspension » de l'ouverture du capital à des investisseurs étrangers. En visite à Pekin en février, Laurent Wauquiez avait retourné sa veste, assurant n'avoir aucune « opposition de principe » à l'arrivée de Fosun. Les documents Football Leaks, transmis à Mediacités par le consortium European Investigative Collaborations (EIC) et Mediapart, montrent que le géant chinois a également tenté d'entrer au capital d'un autre fleuron régional : l'Olympique Lyonnais.

« Fosun cherche à investir dans des clubs de football européens »

Club Med, Thomas Cook, Cirque du Soleil : Fosun a réalisé depuis 2010 plus de 15 milliards de dollars d'acquisitions à l'étranger. Le groupe s'intéresse aussi de très près au football. Des e-mails issus des Football Leaks nous apprennent que l'un des dirigeants du conglomérat chinois, Jeff Shi, s'est rapproché de la société portuguaise Gestifute, détenue par le sulfureux agent de joueurs Jorge Mendes, dès le mois d'octobre 2014. « Fosun cherche à investir dans des clubs de football européens, écrit-il. Nous cherchons un club doté d'un potentiel financier important, d'un haut niveau de compétitivité sportive, d'opportunités de croissance, et nous souhaitons des conseils sur ce sujet. » En novembre 2014, Jeff Shi est sollicité par la banque Raine Group pour reprendre le club anglais Everton. Sans succès. Mais ce dirigeant de Fosun recontacte la banque en mai 2015. « L'année dernière, vous m'avez recommandé plusieurs opportunités d'investissements dans des clubs de football, et je vous ai dit qu'il était encore trop tôt. Mais cette année, Fosun est prêt à faire des offres. » Jeff Shi précise ses critères : « Racheter ou jouer un rôle très actif dans un club de Premier League anglaise, de Liga espagnole, de Serie A italienne, de Bundesliga allemande, de Ligue 1 française ou de la Liga portugaise ». Parallèlement, les échanges avec Gestifute se poursuivent. Cela aboutit à l'achat par Fosun de 15 % du capital de la société de Jorge Mendes pour un montant de 18 millions d’euros en novembre 2015.

En décembre 2015, le Crédit Agricole réalise un document confidentiel nommé « Project Simba - investment opportunity », à l'usage exclusif de Fosun International. Y sont détaillées les possibilités d'investissements du géant chinois au sein de l'Olympique Lyonnais. Fosun est invité à devenir un « actionnaire clé », aux cotés de ICMI, la société du président du club Jean-Michel Aulas, et de Pathé.

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Extrait du document "Project Simba" © EIC.

Le document évoque un investissement allant de 25 millions d'euros à 40 millions d'euros. Il est précisé que la part de Fosun dans OL Groupe « ne devra pas dépasser les 30% du capital total ou des droits de vote, afin de ne pas déclencher l'obligation de lancer une offre publique d'achat ». Fosun pourrait ainsi détenir 25,5 % du capital et 22,4% des droits de vote pour un investissement de 32,5 millions d'euros. En simulant un remboursement de l'opération Osrane au 30 juin 2016 (OL Groupe a lancé en 2013 une émission obligataire pour compléter le financement de son projet de grand stade), la part de Fosun au capital tombe à 13,5 % du capital et 12,6% de droits de vote.

Le document précise par ailleurs la stratégie d'expansion du groupe dans l'empire du Milieu : « À court terme, il s'agit de renforcer la visibilité de l'OL en Chine, puis à moyen terme, de partir à la conquête des fans chinois et de construire une présence locale dans les principales villes ». Les revenus publicitaires, les partenariats avec les entreprises chinoises, la vente de produits estampillés Olympique Lyonnais et les revenus de billetterie générés par la Chine doivent rapporter à l'OL 10 à 20 millions d'euros annuels d'ici à 2020.

Extrait du document "Project Simba" © EIC.
Extrait du document "Project Simba" © EIC

Le « Project Simba » parvient à Jeff Shi le 26 janvier 2016, accompagné d'un autre document concernant le club allemand du Werder de Breme. Dans ce dernier, il est précisé que « le Werder est ouvert à l'examen d'une participation minoritaire pour maintenir l'équipe à son meilleur niveau en Bundesliga et dans les coupes européennes ». L'entrée de Fosun au capital est envisagée à hauteur de 10%. Le Werder a reconnu depuis dans la presse allemande l'existence de discussions avec le conglomérat chinois, qui n'ont pas abouti. Finalement, en juillet 2016, Fosun rachète l'équipe de Wolverhampton, pour 45 millions de livres (53 millions d'euros environ). Jeff Shi a pris la direction du club, qui évolue en deuxième division anglaise. Il n'a pas répondu à nos sollicitations. Contacté par Mediacités, Olivier Blanc, directeur général adjoint de l'OL, a refusé de s'exprimer sur le sujet et rappelé que le club avait noué depuis un partenariat avec le fonds chinois IDG. Le 13 décembre 2016, l'Olympique lyonnais a en effet officialisé le rachat de 20% de son capital par IDG, pour un montant de 100 millions d'euros.

L'OL n'aura sans doute pas à regretter Fosun. Car le conglomérat ressemble de plus en plus à un colosse aux pieds d'argile. En mars 2017, le groupe chinois a annoncé le départ de son directeur général, lisait-on dans Le Parisien. Dans son rapport annuel, Fosun fait état d'une hausse de 28% de son bénéfice net en 2016 à 10,2 milliards de yuans (soit 1,35 milliard d'euros). Mais sa dette atteignait 126 milliards de yuans, soit 16,72 milliards d'euros ! Fosun a d'ores et déjà indiqué son intention de mettre un terme aux « méga-acquisitions » d'entreprises à l'étranger, en cessant les rachats « irrationnels » dans le sport et le divertissement.

football leaks logoEn coulisses

Douze journaux européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs, ont publié du 2 au 24 décembre 2016 les Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du sport. Obtenus par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel et analysés par les journaux membres de l’EIC, ces 18,6 millions de documents ont permis de documenter de manière inédite la face noire du football, entre fraude et évasion fiscales, réseaux de prostitution, connexions mafieuses, ou encore exploitation de joueurs mineurs. Soixante journalistes, associés à huit informaticiens qui ont développé des logiciels spéciaux pour l’opération, ont enquêté pendant plus de six mois.

En janvier 2017, Yann Philippin, de Mediapart, Yann Fossurier, de France 3 Nord-Pas-de-Calais, et Sylvain Morvan, de Mediacités, ont enquêté ensemble sur le sulfureux repreneur du club de football de Lille, Gérard Lopez. Suite à cette première collaboration, l’EIC, via Mediapart, a ouvert l’accès aux documents Football Leaks à Mediacités et France 3 Nord-Pas-de-Calais pour explorer les coulisses du foot-business dans les Hauts-de-France. Ce travail a abouti à une série de cinq enquêtes, publiées entre le 25 et le 29 avril 2017. Du 22 au 24 mai, Mediacités publie une série d'articles sur le football lyonnais, à partir des documents Football Leaks.