Rappelez-vous, c’était l’ été 2006 . Après avoir écarté le Brésil en quart de finale et le Portugal en demi, la France accédait, face à l’Italie, à la finale de la Coupe du monde disputée en Allemagne. Les Bleus de Raymond Domenech faisaient de nouveau rêver tout le pays. Et si l’équipe de France rééditait l’exploit de 1998 ? Et puis patatras ! A quelques minutes de la fin d’un match qui se règlera par une séance de tirs au but, Zinedine Zidane administre un violent « coup de boule » en plein thorax de l’italien Marco Materazzi. Si le geste de « Zizou » reste à jamais lié au souvenir de cette Coupe du monde, public et observateurs – au premier rang desquels Jean-Michel Aulas – retiennent aussi de cette compétition la nouveauté des stades allemands flambant neufs conçus selon une logique inédite.

« Dans les années 1990, quand on construit un stade, on ne prend en compte que la sécurité car les esprits sont encore trop marqués par les drames du Heysel et de Hillsborough [mouvements de foule qui feront respectivement 39 et 96 morts en 1985 et 1989]. Si on peut évacuer un stade en moins de huit minutes, il est validé, explique un expert de la sécurité de ces enceintes sportives. C’est ce que la France a fait pour la rénovation de ses stades en vue de la Coupe du monde 1998. En 2006, on commence à s’intéresser aux conforts des spectateurs, aux places VIP. Le but, c’est de favoriser le retour sur investissement. » A la Fédération française de football (FFF), tout le monde partage le même constat : les stades français, pourtant fraîchement rénovés, sont déjà vétustes. Surtout, ils ne rapportent pas assez d’argent comparativement au modèle allemand.

Les clubs français redoutent alors d’être distancés par les leaders européens voire dépassés par les portugais ou les russes. Ils sont à la recherche d’un sérieux coup de pouce pour ne pas courir le risque de devenir un championnat mineur. Des intérêts économiques privés vont alors s’en mêler et créer les opportunités de toutes pièces. Pour l’Olympique lyonnais, un homme dont le rôle n’a jusqu’à présent jamais été mis en lumière va être déterminant : Christophe Bouchet.

Christophe Bouchet et le contrat en or

Christophe Bouchet ou l’homme aux mille vies. Avant d’entrer en politique, le tout récent maire de Tours a été journaliste, écrivain, président de l’Olympique de Marseille (OM) ou encore directeur général de l’agence de marketing Sportfive (devenue aujourd’hui Lagardère Sports). Lui et Jean-Michel Aulas se connaissent « via le football », précise à Mediacités Christophe Bouchet. Leurs relations sont, au départ, plutôt tendues. « Ce qu’elles devaient être entre les présidents de Lyon et de Marseille, note l’ancien patron de l’OM. Ensuite, quand j’étais à Sportfive, nos relations ont changé. J’étais fournisseur, et lui, un client. » Sportfive gère en effet la régie publicitaire de plusieurs clubs de Ligue 1 dont l’OL. Jean-Michel Aulas a confié l’ensemble du développement commercial à cette agence créée par Jean-Claude Darmon, considéré comme le grand argentier du football français, et ami du président du club lyonnais.

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En septembre 2007, Christophe Bouchet décroche un contrat en or pour Sportfive. En plus de la régie publicitaire du stade de Gerland, l’entreprise s’occupera de la gestion du futur grand stade de l’OL. Oui, vous avez bien lu : la première pierre est très loin d’être posée à Décines et Jean-Michel Aulas n’a pas encore la certitude de pouvoir construire son grand œuvre, mais le business est déjà en marche. « J’avais besoin d’argent supplémentaire pour boucler le financement, se rappelle Jean-Michel Aulas. On a passé un deal avec eux pour la commercialisation des espaces publicitaires du grand stade. » Le président de l’OL touchera 28 millions d’euros de la part de Sportfive (en quatre versements). En échange, l’agence de Christophe Bouchet empochera 20% du chiffre d’affaires réalisé par l’OL sur les partenariats et « l’hospitalité » (loges, salons, séminaires) pendant dix ans à partir de l’ouverture du stade.

Sur le moment, c’est une bonne opération pour l’OL. Sur le long terme, en revanche, Sportfive se frotte les mains. Sur la première année pleine d’utilisation du nouveau stade, cela représente plus de 6 millions d’euros dans la poche de Lagardère. Autrement dit, à ce rythme, l’entreprise récupère sa mise en moins de cinq ans et peut espérer la doubler sur la durée du contrat ! « Je peux vous dire que le directeur de Lagardère Sports [qui a racheté Sportfive en 2006 pour près de 900 millions d’euros] se félicite de cet accord avec l’OL. On est son 1er client en Europe ! », souligne Jean-Michel Aulas.

L’Euro autour d’un apéro

On comprend a posteriori l’intérêt financier que représente la construction du grand stade de Lyon pour Sportfive et Christophe Bouchet. Mais en septembre 2007, le projet est encore loin d’être abouti. Les contestations locales nourrissent de plus en plus les inquiétudes sur la faisabilité de l’opération. En cette année 2007 toutefois, l’OL bénéficie de la nouvelle donne politique. Quelques mois avant la signature du contrat entre l’OL et Sportfive, Nicolas Sarkozy est élu président de la République. Il nomme Bernard Laporte secrétaire d’Etat aux Sports. Ou plutôt, il « pré-nomme » : celui qui est sélectionneur du XV de France n’entrera en fonction qu’en octobre, après la coupe du monde de rugby. Pourtant, l’actuel président de la fédération française de rugby n’attend pas cette date pour se mettre au travail. Il arrive même au gouvernement avec une commande passée pendant l’été par… Christophe Bouchet.

Bernard Laporte. photo : F.Schertzer/creative commons.
Bernard Laporte. photo : F.Schertzer/creative commons.

Les deux hommes se retrouvent à l’été 2007 dans le bassin d’Arcachon pour une discussion privée autour d’un apéritif. A cette occasion, Christophe Bouchet demande au futur secrétaire d’Etat de commander un rapport sur la construction de grands stades. Mediacités a retrouvé un proche de l’ancien patron de Sportfive, qui souhaite rester anonyme. Selon lui, « il fallait des stades neufs pour que le business de Sportfive se développe. L’entreprise est rémunérée à la commission. Donc, plus il y a de places VIP, plus il y a de sponsoring, plus elle touche d’argent à la sortie. »

Pour justifier ce rapport, quoi de mieux que la candidature de la France à l’Euro 2016 ? Depuis quelques mois, l’idée fait son chemin à la Fédération française de football. Jean-Pierre Escalettes en fait d’ailleurs « un objectif de [son] mandat de président », se souvient-il. A Sportfive, on y voit surtout une opportunité en or massif : « Il fallait un événement pour justifier la construction de ces grands stades : ce fut l’approche d’une grande compétition, l’Euro 2016. Sans cela, beaucoup de projets, notamment celui de Lyon, seraient tombés à l’eau », se rappelle notre source. Si l’ancien directeur général de Sportfive reconnaît avoir été « extrêmement moteur » dans cette opération grands stades, l’autre compère du rendez-vous du bassin d’Arcachon, Bernard Laporte, semble l’avoir oublié : « Je ne sais pas quel a été son rôle, mais Bouchet ne comptait pas à l’époque. Il n’était pas au ministère ! »

Dès sa prise de poste au gouvernement, Bernard Laporte s’exécute sur le rapport « grands stades », qui conclura que si la France veut obtenir de grandes compétitions, elle doit disposer de plus grandes enceintes sportives. « On a mis tout en branle pour créer un environnement favorable. Il y a eu un lobbying diffus, se souvient un ancien collaborateur du secrétaire d’Etat. Une compétition internationale, c’est le meilleur moyen pour convaincre des investisseurs, surtout en cette période économique morose. » Les grandes manœuvres se poursuivent début 2008 avec la création d’une « commission sur les grands stades » missionnée pour recenser les projets dans l’Hexagone et les difficultés qu’ils rencontrent. A sa tête, on retrouve l’ancien président de la Cour des comptes Philippe Seguin. Dix-neuf personnalités du football français la composent, dont Jean-Michel Aulas et Christophe Bouchet. Les deux – intéressés au premier chef par le projet lyonnais – nagent donc en plein conflit d’intérêts.

« Il y avait un enjeu économique à implanter l’idée des nouveaux stades dans les esprits »

Un membre du comité de rédaction du rapport Seguin résume la situation : « Un rapport, c’est le meilleur moyen pour implanter une idée dans la tête des gens et des gouvernements. Celui-ci sera le bras armé de la candidature à l’Euro ! » Et ce n’est pas un mais deux rapports qui sont publiés quasiment à la même date, en novembre 2008, pour promouvoir la réalisation des grands stades. Celui de Philippe Seguin, donc, et celui d’Éric Besson, le secrétaire d’État chargé de l’évaluation des politiques publiques, qui porte sur la compétitivité des clubs français.

L’économiste du sport Boris Helleu siégeait au comité de rédaction de ce second rapport. « Les deux comités ne devaient pas se marcher l'un sur l'autre. La commission Seguin, c’était les grands stades pour obtenir l’Euro. Nous, on menait une réflexion pour augmenter les recettes d’un club, détaille-t-il. Mais les deux rapports ont joué un rôle dans la candidature de l’Euro 2016 en permettant de coller aux exigences de l’UEFA sur les stades et en dotant les clubs d’enceintes capables de dégager plus de recettes ». Jean-Michel Aulas est interrogé dans le cadre de ce rapport. Il sera même l’une des premières personnalités convoquées, trois jours seulement après la mise en place de la mission, en avril 2008. « Un hasard du calendrier, selon Boris Helleu, pour qui Jean-Michel Aulas n’a pas émis de souhait particulier. Aucune commande, pas de message subliminal. »

Une rénovation de Gerland aurait pu suffire

Au sein de la commission grands stades, Jean-Michel Aulas campe sur ses positions. Il défend mordicus son méga-projet et n’envisage à aucun moment une rénovation du stade de Gerland. Or, pour obtenir l’Euro 2016, une réhabilitation du monument de Tony Garnier aurait pu suffire. Le rapport Seguin l’envisage, même si le projet « OL Land » est plus séduisant : « On aurait pu toujours bricoler avec de l’ancien mais on n’aurait pas avancé. De plus, le rayonnement de l’OL passait par un grand stade. A l’époque, il y avait un vrai enjeu économique à ce que l’idée des nouveaux stades s’implante dans les esprits », explique un membre de la commission Seguin.

Alors que sportivement l’OL commence à stagner , les conclusions des deux rapports sont unanimes : sans grands stades, la France peut dire adieu à l’Euro et les clubs de ligue 1 adieu au gotha européen qu’ils ont déjà tant de mal à atteindre. Une recommandation est même commune aux deux textes – jugée carrément prioritaire dans le rapport Seguin  : déclarer d’intérêt général les stades et leurs équipements connexes, que leur financement soit public… ou privé. Cette dernière précision n’est pas anodine. Elle est même capitale pour le futur stade de Lyon. Et uniquement pour lui.

« Olympique lyonnais : l’histoire secrète du grand stade » est une série de Mediacités en quatre épisodes. A retrouver :

> L’introduction

> Episode 1 : Comment Aulas a forcé les portes de la bourse

> Episode 3 : Gérard Collomb en service commandé pour l’OL

> Episode 4 : Dépenses publiques, pactole privé