"Si je gagne au loto, je monte mon quai de déchargement de déchets. Puis, je me prends une manade [un troupeau] de taureaux dans le Sud... Comme Nicollin ! » Au cœur du port Edouard-Herriot de Lyon, Fred  se sent comme un poisson dans l’eau. Chauffeur de camion-poubelle pour la Métropole, il vide chaque jour, ici, à l’usine d’incinération de Gerland, ses tonnes d’ordures ménagères collectées dans les rues de l’agglomération. Les déchets sont brûlés et leur combustion valorisée pour le chauffage urbain, l’électricité ou l’entretien de la voirie sous forme de mâchefers . « Derrière nous, ce sont les cendres. Elles sont nettoyées. Puis, elles serviront pour les routes, pour la couche juste en dessous du goudron », montre Fred, au pied de l’incinérateur.

Le temps d’un après-midi d’hiver, Fred a guidé Mediacités dans son univers. Un monde peuplé d’hommes, de détritus et de poubelles, où se croisent ripeurs (les éboueurs à l’arrière des camions qui ramassent et vident les bacs), politiciens et entrepreneurs du déchet. Des géants mondiaux, comme Veolia et Suez, aux sociétés plus « familiales » tel Pizzorno ou Nicollin . Des « semi » de 38 tonnes « d’OM » (pour ordures ménagères) sur le quai de transfert de Givors, jusqu’aux « ballottins » de plastique du centre de tri de Saint-Fons. Un monde à ciel ouvert, dur et physique. « On se sent un peu libres, mais c’est aussi un métier difficile, confie Fred, de nombreuses années de chauffeur au compteur. Quand tôt le matin, dans mon rétro, je vois toute la poussière des poubelles… Vingt ans à respirer les odeurs, pour les ripeurs, c’est pénible. » Dans cet univers méconnu, les marchés publics de la Métropole de Lyon se chiffrent en dizaines de millions d’euros pour les sociétés privées. « Les ordures ménagères sont une mine d’or », sourit Fred, l’air entendu.

Rondes de nuit. photos : A.Campi (We Report)

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A la Métropole, la direction de la propreté dégraisse

Avec plus de 2 000 agents publics, la direction de la propreté est l’un des plus importants services de la Métropole de Lyon. Depuis 2004, elle se divise entre la collecte des déchets ménagers (le ramassage de vos poubelles) et le nettoiement (nettoyage des rues, trottoirs et autres espaces publics). Historiquement, notamment pour des raisons de coût, le Grand Lyon a délégué une partie de la collecte à des sociétés privées jusqu’à atteindre 50% du volume de déchets collectés en 2007 (part inchangée en 2012 à l’occasion du renouvellement des contrats).

En 2017, le marché de la collecte est de nouveau réattribué et pour la première fois dans l’histoire du Grand Lyon, l’équilibre public-privé si cher à Gérard Collomb est rompu. Si, en termes de ressources humaines et de rondes, la balance est maintenue, au tonnage des ordures, la part du privé passe à 57% contre 43% pour le service public. Et cette variable est essentielle : les opérateurs de la Métropole que sont Suez, Nicollin et Pizzorno sont rémunérés par la collectivité au poids des déchets collectés. « Il y a un vieux débat entre régie et marché dans la Métropole. On prend acte qu’à Lyon, il y a toujours eu un partage, comme sur l’eau, observe Pierre-Alain Millet, conseiller communiste à la Métropole et adjoint à la maire de Vénissieux. Mais dans ce nouveau marché des déchets, un certain nombre d’éléments modifient l’équilibre entre service public et marché… »

Le premier est limpide : plus d’ordures dans les bennes des sociétés privées signifie moins de travail pour les agents publics. « Douze rondes ont disparu qui concernaient 38 agents. Une vingtaine de postes ont été supprimés mais personne n’a été licencié. Les salariés en question ont été redéployées à d’autres fonctions, en lien notamment avec la fin du fini-parti  », assure-t-on du côté de la Métropole. Une vingtaine de postes supprimés seulement ? Mediacités s’est procuré le projet de délibération du conseil métropolitain qui se tiendra lundi prochain, le 22 janvier 2018. Ce ne sont pas 20, mais 35 emplois de catégorie C qui sont proposés à la suppression au sein de la direction de la propreté.

Le détail des suppressions de postes au sein de la direction de la propreté se trouve à la page 7 du document ci-dessous.

 

Journées plus longues, rythmes plus soutenus et précarité plus importante : dans le privé, les conditions de travail des ripeurs et chauffeurs s’avèrent plus rudes. « Quand, dans le public, on fait entre 60 et 80 adresses par ronde et par jour, dans le privé, on peut être à 150. Le nombre de tonnes par travailleur est plus important. Nous, on finit à 11 heures le travail physique de collecte. Après, il y a divers travaux comme le nettoyage du camion. Eux, c’est 13 heures, et ils commencent plus tôt le travail », constate Lénaick Pedron, responsable de la collecte du sud de la Métropole au sein de la régie publique. « Chez, nous, il y a de l’abus, il y a trop d’absentéisme. Faut pas se voiler la face : on sait qu’on ne va pas se faire virer. Mais dans le privé, ils ont un gros turn-over. C’est je te prends, je te jette », lâche Fred, remonté.

2012 : Jeu inversé

Pour comprendre la lente privatisation des poubelles lyonnaises, remontons en mars 2012. Dans la rue, les éboueurs du Grand Lyon ne décolèrent pas. Pendant dix-sept jours, les syndicats appellent à la grève et dénoncent une « privatisation de la collecte des déchets ». En réalité, l’équilibre n’est pas remis en cause par le Grand Lyon. Pas encore. En 2007, comme en 2012, la part en tonnage du secteur privé reste bloquée à 50% mais le jeu a été inversé. Contrairement au marché de 2007, les communes périphériques sont désormais collectées en régie, quand une grande partie de Lyon et Villeurbanne passent aux mains des sociétés privées. Après la grève, les élus du Grand Lyon votent ce changement et octroient les 1er, 2ème, 4ème, 5ème, 6ème et 9ème arrondissements de Lyon ainsi que Villeurbanne à Sita, filiale du groupe Suez. Les 3ème, 7ème et 8ème arrondissements de Lyon sont attribués à la société varoise Pizzorno, nouvelle venue sur la collecte lyonnaise. En échange, le Grand Lyon s’engage à confier de nouveau Lyon et Villeurbanne à la régie publique en 2017 – une promesse qui ne sera pas honorée. Le président de l’époque Gérard Collomb déclare alors en conseil communautaire que « l’équilibre 50/50 entre la régie et les entreprises privées n’a jamais été remis en cause. Car la régie et le privé doivent se challenger mutuellement ».

Cliquez sur les années. Infographie : N.Certes.

Cinq ans plus tard, la donne a changé. Les syndicats, vent debout en 2012, ne regrettent plus l’inversion de la carte de la collecte. Le travail pour la régie dans les communes périphériques s’avère finalement moins intense qu’à Lyon et Villeurbanne, plus denses et plus encombrées. Pour autant, ils réclament toujours des meilleures conditions de travail. La nouvelle directrice de la propreté de la Métropole, Nicole Sibeud, va dans leur sens. Elle cède aux agents publics deux samedis sur trois non travaillés. Mais pour parvenir à cette concession, elle doit se résoudre à lâcher de nouvelles communes au privé. Celles fonctionnant en « fréquence 6 », c’est-à-dire celles où la collecte s’étale sur six jours par semaine du lundi au samedi : Lyon, Villeurbanne, Vaulx-en-Velin, Bron et Tassin-la-Demi-Lune.

L’entreprise Pizzorno rafle une grosse partie de la mise. Dans le marché de 2017, qui court jusqu’en 2024, la société varoise gagne les 3ème, 6ème et 8ème arrondissements de Lyon, mais aussi Villeurbanne, Vaulx-en-Velin et Bron. Valeur totale : 77,5 millions d’euros sur sept ans . Sans crier gare, Pizzorno devient le premier opérateur privé  de la Métropole de Lyon en matière de collecte de déchets…. malgré un passif plus que sulfureux comme le détaille notre article "Pizzorno, roitelet sulfureux des ordures de Lyon", entre enquête judiciaire dans le Sud de la France pour l’attribution du marché de l’incinérateur de Toulon et scandale de pollution au Maroc. Dans le domaine des poubelles, l’argent n’a pas d’odeur.

> LIRE AUSSI NOTRE ENQUÊTE : « Pizzorno, roitelet sulfureux des ordures de Lyon »

Petits arrangements entre amis

Lyon n’est pas un cas isolé. Partout en France, de Paris à Marseille en passant par Bordeaux, la privatisation de la collecte des déchets a le vent en poupe. Première raison : réaliser des économies. L’écart de prix entre public et privé tend pourtant à se résorber. À Lyon, les prestataires comme Suez, qui rognaient notamment sur les coûts de personnel, sont désormais obligés depuis 2017 de disposer deux ripeurs par camion afin de pallier la pénibilité du travail. « On ne constate pas une si grande différence de coût entre le public et le privé. C’est un choix politique, celui de créer une émulation entre des cultures différentes », argumente un responsable du service propreté du Grand Lyon. « À la tonne, la Métropole de Lyon pratique un des prix les plus bas grâce à cette concurrence entre public et privé », confirme à Mediacités Lénaick Pedron, le responsable de la collecte sud.

Mais le système n’a toujours été très propre. En 2013, la Chambre régionale des comptes épingle les procédures des marchés publics de la direction de la propreté du Grand Lyon. Elle dénonce des ententes entre les grandes entreprises du déchet, qui proposent des prix anormalement bas. Dans le jargon de l’institution cela donne : « Le phénomène de neutralisation des critères de qualité technique au profit du critère prix pour les principaux candidats d’un secteur d’activité oligopolistique rend encore plus nécessaire la sécurisation des procédures de marchés publics. (…) Cela n’a pas été le cas lors de la passation du marché de collecte en 2007. Le manque de rigueur de la procédure a été sanctionné par une décision de justice, qui a permis aux candidats de connaître les offres initiales de leurs concurrents et d’aligner leurs propositions. » En clair : petits arrangements entre amis et réponses aux appels d'offres pipées.

« Parmi les secteurs les plus propices à la corruption au niveau local »

Mediacités a rencontré un ancien haut-cadre de la direction de la propreté du Grand Lyon, sous le couvert de l’anonymat. Selon lui, ces dérives n’auraient pas pu avoir lieu sans l’approbation de certains élus locaux. « Dans les années 2000, on retirait certaines candidatures [d’opérateurs privés] parce que tel élu ne voulait pas travailler avec telle boîte », confie-t-il en évoquant sous vouloir préciser davantage des « enveloppes ». De manière générale, le monde des déchets traîne une réputation sulfureuse alimentée par des condamnations ou des enquêtes impliquant certains de ses acteurs. Dans un rapport de 2014, la Commission européenne classait la gestion des déchets « parmi les secteurs les plus propices à la corruption au niveau local ». Elle serait en voie d’assainissement, du moins en France, car plus contrôlée, reprend notre source : « Aujourd’hui, c’est aussi plus compliqué d’avoir recours à certaines pratiques comme à l'époque où tout se négociait sur du papier ».

Arrêts et vides de four

En aval de la collecte également, la privatisation peut avoir des effets pervers. Mohamed Terdjimi a passé vingt-cinq ans au « four ». Entre 2002 et 2017, il a été pour le Grand Lyon le gestionnaire des incinérateurs de déchets de l’agglomération lyonnaise, répartis entre deux usines : la première se trouve à Gerland, au sud, et est administrée directement par la Métropole ; la seconde à Rillieux-la-Pape, au nord, est gérée en délégation par Suez. Secrétaire général du syndicat CGT Stepci à la Métropole, Mohamed Terdjimi s’est longuement confié à Mediacités sur les dysfonctionnements et les arrêts de four réguliers de l’usine de Rillieux aux mains du numéro deux mondial de gestion de l’eau et des déchets.

Les incinérateurs de l'agglomération : celui de Rillieux-la-Pape géré par Suez (le long de la rocade) et celui de Gerland, en régie publique. Photos : A.Campi (We Report).  

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« On compte cinq fours à Lyon. Trois au sud et deux au nord. À Rillieux, les problèmes s’accumulent car les fours ne sont pas entretenus de façon correcte. Il y a beaucoup d’arrêts », explique-t-il. « Le problème, c’est qu’on met entre deux et trois jours pour les mettre en route. Or, il n’y a pas un mois sans au moins un arrêt à Rillieux contrairement à Gerland où les arrêts non programmés sont rares », poursuit l’ancien gestionnaire. Des informations que ne conteste pas la direction de la propreté de la Métropole. Résultat des dysfonctionnements de Rillieux, « les chauffeurs se retrouvent à faire la queue là-haut, c’est pénible pour eux et les fosses sont pleines », constate Mohamed Terdjimi.

C’est un sacré paradoxe : alors que les arrêts de four de l’incinérateur de Suez coûtent au contribuable, celui de Gerland peine aujourd’hui à atteindre sa capacité de fonctionnement maximale. Du fait d’une réduction de la masse d’ordures ménagères dans la Métropole – merci le tri sélectif –, il « manque » chaque année plusieurs milliers de tonnes de déchets pour faire tourner les fours du sud correctement. Dans le jargon du milieu, on appelle cela des « vides de four ». Dans un monde idéal, ils pourraient être résolus ou atténué par les trop-pleins de l’usine de Rillieux. Sauf que… « Quand il y a des pannes de four à Rillieux, on met les ordures sur des quais de transfert privés, qui n’appartiennent pas à la Métropole, raconte Mohamed Terdjimi. Suez éparpillerait ensuite ces ordures un peu partout sur ses autres sites. On ne les récupère en tout cas jamais. Or, on aurait besoin de ces ordures à Gerland pour combler le vide de four annuel. » Contacté par Mediacités, Suez n’a pas donné suite à nos sollicitations.

« Un vieux contrat de 1989 nous lie à Suez mais il s’arrêtera en 2019 »

En 2013, un incendie important s’était déclenché à l’incinérateur nord de Rillieux. Suez avait dû fermer l’usine pendant près d’un an. Le sinistre avait alors été évalué par le Grand Lyon à un montant compris entre 10 et 15 millions d’euros. « Il y a eu des problèmes internes. Plusieurs directeurs de l’usine ont été remplacés, révèle à Mediacités un ancien cadre de l’entreprise à Lyon. Le Grand Lyon nous rappelait à l’ordre tout le temps, cette collectivité a la réputation d’être très stricte avec les opérateurs privés, qui se retrouvent un peu coincés pour dégager des marges. »

Contactée, la Métropole confirme les informations de Mediacités sur les dysfonctionnements de l’incinérateur de Rillieux. « Nous ne sommes pas très satisfaits de la façon dont l’usine nord fonctionne. Ces dernières années, on a travaillé avec le délégataire pour rénover les installations et on a appliqué des pénalités suite à l’incendie », explique un responsable du service propreté, qui avoue que l’avenir de l’incinérateur est en réflexion : « Un vieux contrat de 1989 [en réalité de 1985, avec la mise en chantier de l'incinérateur] nous lie à Suez mais il s’arrêtera en 2019. Se pose la question du renouvellement de la gestion de cet incinérateur ».

De l’incinération au lombricompostage ?

Entre les vides de four de l’incinérateur du nord et le fonctionnement par intermittence de celui du sud ; entre une politique affichée de tri et de réduction des ordures ménagères et des sociétés privées payées à la tonne : la gestion des déchets dans la Métropole de Lyon repose sur de sérieuses contradictions. « Le gros paradoxe, et il n’est pas spécifique au cas lyonnais, c’est qu’on développe les filières de recyclage, mais pour l’instant, il n’y a pas photo : la part de déchets recyclés reste largement en-deçà de celle qui part à l’incinérateur », pointe Pierre Desvaux, docteur en géographie de l’université de Grenoble, auteur d’une thèse sur la valorisation des déchets à Lyon et au Caire, en Egypte. « L’incinérateur, c’est aussi de la valorisation de déchets, de la récupération d’énergie en vapeur d’eau pour le chauffage urbain », se défend-on à la Métropole de Lyon, en admettant que « la valorisation des déchets par méthanisation [procédé qui permettrait de récupérer les déchets organiques de nos poubelles pour produire du biogaz] est en cours d’étude ».

Méthanisation, recyclage : d’autres territoires investissent dans le développement des alternatives à l’incinération problématique en termes de pollution atmosphérique et à cause des mâchefers (cendres de déchets) générés. Le Grand Lyon ne s’est jusqu’à présent pas distingué en matière d'innovation dans le domaine… En novembre 2017, Mediacités publiait une tribune intitulée « Bio-déchets : la Métropole de Lyon hors-la-loi ? » de l’association Eisenia. Celle-ci annonçait saisir le Défenseur des droits, estimant que la Métropole de Lyon menait une « gestion a priori hors-la-loi des bio-déchets sur le territoire [qui représentent 30% du contenu des poubelles des particuliers, selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe)]» et « une fixation abusive du taux de la Taxe d’enlèvement des ordures ménagères (TEOM)  ». Elle préconisait également un « plan B » pour succéder au « tout-à-l’incinération » grâce au lombricompostage. « Eisenia, c’est sûr, ne va pas pouvoir gérer le lombricompostage pour deux millions d’habitants. Mais d’un autre côté, il n’y a pas de politique volontariste du Grand Lyon pour le développement d’alternatives, estime le géographe Pierre Desvaux. Avec les moyens de la Métropole, dommage de ne pas faire des choix techniques différents pour préparer l’avenir. »

Cet article concerne la promesse :
« Réduire les déchets pour fermer l’un des deux incinérateurs du Grand Lyon »
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