Cent quarante chambres modernes et confortables, 240 mètres carrés d’espace de réunion, un restaurant et un bar ouvert sur une terrasse de 130 mètres carrés. Le tout « dans une ambiance trendy et friendly », selon son directeur Pierrick Cardona lorsqu’il en fait la publicité. Le 1er octobre dernier, le Kopster Hôtel a ouvert ses portes à Décines, au cœur de l’OL City. Du niveau d’un trois étoiles, l’établissement construit au pied du grand stade de Jean-Michel Aulas vise une clientèle de supporters du club de football mais aussi d’hommes d’affaires. « Kopster match vos nuits », promet son slogan.

Ce que n’affiche pas l’hôtel, c’est qu’il dépend d’une holding basée au Luxembourg, paradis fiscal au cœur de l’Europe , comme l’a découvert Mediacités. Le Kopster appartient à Lavorel Hotels, société lyonnaise fondée par Jean-Claude Lavorel. Celle-ci possède aussi le Marriott de la Cité internationale et d’autres hôtels de la région comme nous le verrons plus bas. Surprise : Lavorel Hotels est elle-même détenue par le Groupe Lavorel, une holding créée en 2011 au Luxembourg alors même que la très grande majorité de ses activités se déroulent en dehors du Grand-Duché, en Allemagne et en France essentiellement.          

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Le Kopster Hôtel à Décines, au cœur de l'OL City. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Depuis Lyon, Jean-Claude Lavorel – qui n’a pas répondu aux questions de Mediacités [lire En coulisses] – a construit un empire qui s’étend de la santé à l’hôtellerie en passant par la navigation fluviale. Le patriarche, toujours directeur général à 70 ans de la holding luxembourgeoise, fait des affaires en famille. Le trésor des Lavorel est estimé à 400 millions d’euros. En 2018, le magazine Challenges classe le clan au 220ème rang des plus grandes fortunes françaises avec une progression de 126 places en seulement un an.

« J’aime les beaux endroits »

L’histoire commence en 1989. Jean-Claude Lavorel, alors commercial, fonde, à Lyon, LVL Medical, une entreprise spécialisée dans les prestations de santé à domicile (perfusions, assistance respiratoire, etc.). La société se fait rapidement un nom en France, mais aussi en Allemagne. Cotée en Bourse, elle est revendue en 2012 au groupe Air Liquide pour 316 millions d’euros. A l’époque, si Jean-Claude Lavorel conserve la filiale allemande du groupe, il a déjà entamé sa reconversion vers l’hôtellerie de prestige.

En 2008, il achète son premier établissement de luxe au pied des pistes de Courchevel, les Suites de la Potinière. Il passe à la vitesse supérieure en se portant acquéreur en 2012 du château cinq étoiles de Bagnols, dans le Beaujolais, et, en 2014, du Hilton quatre étoiles de la Cité internationale de Lyon, devenu Marriott. Depuis le début de l’année 2018, il a ajouté au patrimoine de son groupe l’auberge de Letraz et le palace de Menthon, deux établissements d’exception situés sur les rives du lac d’Annecy. Dernier venu, donc, le Kopster Hôtel à Décines. Soit six hôtels rhônalpins – uniquement des trois à cinq étoiles. Enfin, le tableau ne serait pas complet sans la compagnie fluviale Lyon City Boat, rachetée en octobre 2017 par Jean-Claude Lavorel et rebaptisée Les Bateaux Lyonnais.

« Je fais de l’hôtellerie pour le plaisir, j’aime les beaux produits, j’aime les beaux endroits », confiait en avril dernier le magnat lyonnais au micro de Jazz Radio et Lyon Mag. Le Kopster en revanche, c’est « de l’alimentaire », assumait-il car, selon lui, dans l’hôtellerie, « le luxe, pour gagner de l’argent, c’est très compliqué ».  De fait, sa société Lavorel Hotels accuse des pertes sur trois de ses quatre derniers bilans, malgré un chiffre d’affaires de trois millions d’euros en 2017. Elle n’a ainsi pas payé d’impôts sur les bénéfices l’an dernier.

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Jean-Claude Lavorel. Capture d'écran Lyon Mag-Jazz Radio.

Un classique de l’optimisation fiscale

Un examen plus poussé des chiffres de la société laisse apparaître que Lavorel Hotels a contracté une dette de plus de 11 millions d’euros auprès de la holding luxembourgeoise du groupe.  Grand classique de l’optimisation fiscale, « une société au Luxembourg peut jouer le rôle de banque auprès de filiales françaises », décrit un avocat fiscaliste contacté par Mediacités. Un expert-comptable spécialiste de la fiscalité luxembourgeoise juge lui aussi le montage « fort classique » : « Le but généralement d’un prêt intra-groupe avec un créancier au Luxembourg est de profiter d’une taxation luxembourgeoise plus légère sur le produit de l’intérêt grâce aux rescrits fiscaux ». Il s’agit de la possibilité pour une entreprise de faire valoir auprès de l’administration ses interprétations de la loi fiscale, à son profit bien entendu. En la matière, le Luxembourg a une conception des rescrits fiscaux très libérale et avantageuse – voire très avantageuse – pour le contribuable comme l’a révélé le scandale LuxLeaks.           

Pour Jean-Claude Lavorel, l’intérêt se trouve aussi ailleurs… et pour plus tard. « Au Luxembourg, la cession de titres de participations d’actifs immobiliers est exonérée, contrairement à la réglementation en vigueur en France », décrypte notre expert. Autrement dit, une holding au Luxembourg permet d’éviter la taxation sur les plus-values d’origine immobilière. La convention fiscale franco-luxembourgeoise (article 13-4) autorise néanmoins la France à les taxer dès lors que le bien est sur le sol français – c’est le cas de tous les hôtels du groupe Lavorel. « Cela n’empêche pas les montages de ce type, rétorque l’expert-comptable. La non-imposition peut être obtenue par fraude – on ne déclare pas la plus-value, le fisc français ne sachant évidemment pas en direct ce qu’il se passe au Luxembourg – ou par optimisation. On se débrouille par exemple pour ne pas atteindre le ratio de 50% mentionné dans la convention. »       

« C’est assez classique dans l’hôtellerie : ce domaine d’activité ne rapporte pas beaucoup, mais il continue d’attirer pour les plus-values générées au moment de la revente des biens », conclut-il. En attendant, dans le Grand-Duché, le Groupe Lavorel est soumis à l’impôt sur les revenus des collectivités (IRC) et à l’impôt commercial communal (ICC) sur ses revenus imposables au taux de 20,33%, ainsi qu’à l’impôt sur la fortune (IF) sur ses actifs nets imposables pour un taux de 0,5%. En France, l’impôt sur les sociétés s’élève aujourd’hui à 33%.

Entre France, Allemagne et Luxembourg

Le Luxembourg et sa douceur fiscale ne servent pas seulement de refuge aux affaires hôtelières de Jean-Claude Lavorel. Le chef d’entreprise lyonnais a conservé une activité dans le domaine de la santé. Selon nos informations, il a ainsi créé, en août 2012, dans le paradis fiscal, la société Lavorel Medicare, détenue par Groupe Lavorel. Le capital de Lavorel Medicare est alors abondé par la vente des actions encore détenues par la famille dans LVL Medical. Jean-Claude Lavorel apporte plus de 18 millions d’euros. Stanislas, un de ses fils, également administrateur de la société luxembourgeoise, verse lui près de 2 millions d’euros.

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Montage des sociétés du groupe Lavorel. Infographie : NB/Mediacités.

Lavorel Medicare a pour objet la prise de participations dans des entreprises du secteur de la santé. Elle possède à 100% deux branches en France et en Allemagne : Lavorel Medicare France, basée à Lyon, et Lavorel Medicare Allemagne, outre-Rhin, plus importante. Elle est également actionnaire minoritaire d’une société israélienne, Ninox Medical, spécialisée dans le traitement de l’apnée. Aucune participation dans des entreprises luxembourgeoises n’apparaît en revanche dans les comptes de la société.

Avec près de 72 millions d’euros d’investissements divers en 2017, Lavorel Medicare est la plus importante filiale du Groupe Lavorel. La société-mère non plus n’a pas beaucoup de raisons, autres que fiscales, d’être domiciliée au Luxembourg. Créée en octobre 2011 sous le nom de JCL Developement (acronyme de Jean-Claude Lavorel), cette holding a pour objet « la prise participations sous quelque forme que ce soit ». La majorité de ses investissements (109 millions d’euros au total) concerne l’Allemagne et la France, notamment Rhône-Alpes avec Lavorel Hotels.

Le Groupe Lavorel a néanmoins investi au Luxembourg dans le secteur de la garde d’enfants avec Lavorel Kids & Baby. Mais, en juillet 2017, la société a revendu 84% de ses parts au géant français des crèches privées Babilou. Résultat, selon nos calculs, la prise de participations du groupe dans des sociétés luxembourgeoises ne représentait fin 2017 que 5% de l’ensemble des actions détenues par les Lavorel.

Où l’on reparle de Jean-Christophe Larose…

Du Luxembourg à la France, les affaires des Lavorel reste une histoire de famille. À côté de Jean-Claude, directeur général de la holding Groupe Lavorel, sa femme, Delphine, est la tête d’Innoset, PME toulousaine acquise en 2018 et spécialisée dans les sets de soin à usage unique. Son fils, Stanislas, a pris la présidence du directoire du Groupe Lavorel et la direction générale de Lavorel Medicare en 2012. Un autre fils, Maxime, est le nouveau responsable de la restauration du Kopster, l’hôtel de l’OL City. Le dernier, Benjamin, a lui investi personnellement dans la restauration et le monde de la nuit lyonnaise en ouvrant La Maison à Gerland, et plus récemment le club Azar de la Confluence inauguré au printemps 2018.

Parmi les associés de cette boîte de nuit, on retrouve un nom désormais connu des lecteurs de Mediacités : le promoteur immobilier Jean-Christophe Larose, fondateur de Cardinal, qui fait l’objet d’une enquête pour abus de biens sociaux. Il partage un autre point commun avec les Lavorel : son avocat. Le fiscaliste Michaël Dandois, basé au Luxembourg, est à l’origine des montages offshore de Jean-Christophe Larose menant jusqu’au Panama. Il est aussi un administrateur de la holding Groupe Lavorel basée au Luxembourg. Un tout petit monde.

Dès le 21 septembre, soit une dizaine de jours avant l’ouverture du Kopster, nous avons adressé une liste de questions par mail au service de communication de Lavorel Hôtels, mentionnant le fait que nous travaillions sur la holding luxembourgeoise du groupe. Questions restées sans réponses malgré nos relances.