Valérie Pommaz habite depuis trente ans la petite commune de Thil, en bordure du parc de Miribel Jonage, à une dizaine de kilomètres à vol d'oiseau de l’aéroport de Saint-Exupéry. En 2010, elle fait creuser un étang près du pré où elle élève des chevaux. Elle aperçoit peu de temps après de drôles de tâches huileuses à la surface de l’eau. « Je n’ai pas fait attention tout de suite, mais une fois que je les ai repérées, je me suis rendue compte qu’elles apparaissaient de manière aléatoire, au moins une fois par mois, en fonction des vents », raconte-t-elle. Autour du champ de Valérie Pommaz, pas de route, ni de dépôts industriels, ni d’usine d’aucune sorte. Comme si cette pollution tombait du ciel… Elle hésite mais finit par contacter l’Acenas, association contre l’extension et les nuisances de l’aéroport Saint-Exupéry : « J’ai cru qu’ils allaient me prendre pour une folle. »

Bien au contraire. L’Acenas prend son témoignage très au sérieux. L’association mène son enquête et découvre que d’autres habitants du coin connaissent le même phénomène de pluie visqueuse. Les pêcheurs de Thil indiquent avoir observé ce genre de « plaques huileuses » sur les lacs communaux depuis 2016. Ce qui les inquiète, évidemment. Un autre habitant de Saint-Maurice-de-Beynost, commune elle aussi située le long de Miribel Jonage, se plaint de retrouver régulièrement des traces noirâtres sur son abri de jardin. Et il aimerait beaucoup qu’on lui explique pourquoi.

Profil proche du kérosène

Pour en avoir le cœur net, l’Acenas confie des échantillons d’eau de l’étang maculé de ce drôle de dépôt huileux au laboratoire indépendant lyonnais Carso. Les analyses sont livrées le 9 décembre 2017. Elles révèlent la présence de 1,1 microgramme d’hydrocarbures par litre, un seuil bien supérieur à la limite en vigueur pour l'eau potable mais inférieur aux normes environnementales (10 mg/litre) en dessous desquelles aucune action de dépollution n’est obligatoire. Plus intéressant : au vu des hydrocarbures retrouvés, plutôt complexes, le laboratoire estime que « ce profil est plus proche de celui du kérozène évaporé que celui d’autres combustibles ». Réaction de Valérie Pommaz : « Je ne mets pas de kérozène dans mon étang ! Et personne n’en utilise, ici. » Contrairement aux avions de l’aéroport Saint-Exupéry.

« Du côté des services de l’Etat, c’est l’omerta complète »

« Nous craignons une pollution de grande ampleur, s’alarme Evelyne Lavezzari, présidente de l’association Acenas. Or, du côté des services de l’État, c’est l’omerta complète. Ils nous ont promis qu’ils allaient mener des analyses contradictoires, mais nous n’avons aucune nouvelle. Du côté de la direction de l’aviation civile, on nous a même assuré que cette pollution venait de la combustion du bois. C’est n’importe quoi ! Comment des plaques comme celles-ci peuvent-elles apparaître au milieu d’un étang, en plein mois de juillet ? Les gens ne se chauffent pas l’été, que je sache. » Et d’ajouter : « Les avions passent juste au-dessus et l’aéroport d’où ils décollent est à une dizaine de kilomètres. Ils n’ont pas de pot catalytique et quand le kérozène brûle, des imbrûlés ne sont pas pris en charge et peuvent très bien tomber à terre. »

L'hypothèse paraît tout à fait crédible. La très officielle Autorité de contrôle des nuisances aéroportuaires (Acnusa) documente sur son site internet le phénomène de ces résidus d’une combustion incomplète de kérosène quand le moteur tourne au ralenti. C’est le cas lorsque l’avion roule sur la piste juste avant le décollage. Certaines substances, comme le monoxyde de carbone, peuvent avoir un impact sur la santé. « Mais personne ne veut entendre parler de cette pollution », se désespère Evelyne Lavezzari.

« Pas d’informations sur le sujet »

De fait, Aéroports de Lyon, qui exploite Saint-Exupéry, n’a pas donné suite aux sollicitations de Mediacités. La direction de l’aviation civile estime, elle, que ce n’est pas de son ressort et renvoie vers les services de la Direction régionale pour l’environnement, l’aménagement et le logement (Dreal) d’Auvergne-Rhône-Alpes. Frappons donc à cette porte. « La Dreal ne dispose pas d’informations concernant ce sujet », nous répond-on. Surprenant, alors que l’Acenas a très officiellement informé le préfet du Rhône par courrier [lire ci-dessous] du problème pour l’exhorter à s’en saisir.

Courrier Acenas

En attendant d’éclaircir le mystère des tâches huileuses, Valérie Pommaz a décidé de faire constater par huissier les traces sur son étang. « Dans mon pré, je ramassais plein de coprins chevelus, de délicieux champignons. Maintenant je n’en trouve plus », ajoute-t-elle. Elle se défend de jouer les trouble-fête : « Je ne dis pas qu’on ne veut plus d’avions. Mais à l’heure où on nous répète qu’il faut préserver l’environnement, je constate que le carburant des avions n’est toujours pas taxé et, en prime, que leur pollution nous tombe dessus. » 

Actualisation 28 février, 14h – Mieux vaut tard que jamais ! Quelques heures après la publication de notre enquête, mercredi 27 février, Mediacités a reçu un appel des services d’Aéroports de Lyon, l’exploitant de Saint-Exupéry, que nous avions bien entendu sollicité auparavant. Après avoir mis en doute l’origine de la pollution constatée par l’Acenas (« Il n’y a pas de marqueur spécifique de la combustion du kérozène »), la communication de l’entreprise nous annonce que la décision a été prise de commander une contre-expertise. « Pour être sûr qu’on parle de la même chose, l’expertise reprendra la même méthodologie que le laboratoire choisi par l’Acenas, s’engage notre interlocutrice. Elle sera présentée en juin. » Rendez-vous est pris. « Cette étude, ils avaient dit qu’ils la feraient l’année dernière et ils ne l’ont pas faite », commente la présidente de l’association Evelyne Laverazzi. A suivre donc.

Le dégazage des long-courriers

Pour des raisons de sécurité et de manière exceptionnelle, les avions qui effectuent des vols long-courriers sont autorisés à larguer en vol du kérosène. En 2016, un Boeing d’Air France avait effectué cette manœuvre au-dessus de la forêt de Fontainebleau, en Ile-de-France, avant d’atterrir à l’aéroport de Roissy suite à un problème technique. Ce qui avait, on s’en doute, passablement irrité sur place… La Direction générale de l’aviation civile (DGAC) encadre toutefois ces vidanges sauvages : ils doivent s’effectuer au-dessus de zones non urbanisées et à une altitude supérieure à 2000 mètres pour qu’un maximum de kérosène s’évapore avant de toucher le sol. En janvier 2000, le sénateur du Rhône Serge Mathieu s’était ému de cette pratique auprès du gouvernement. Ironie de l’histoire : l’élu se faisait le relais des inquiétudes des riverains de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle et non de ceux de Satolas.