Son émotion est palpable. « Cela fait huit ans que je suis ici, raconte devant une salle comble une habitante du Grand Trou, dans le 8e arrondissement de Lyon. Huit ans que je vois les même problèmes. Des feux d’artifice tirés dans la rue, des trottoirs squattés, des voitures qui brûlent. » Un homme, la quarantaine, qui a ouvert un bureau partagé route de Vienne, poursuit comme en écho : « On avait l’habitude de déplacer nos autos le soir de l’Aïd ou du jour de l’An pour ne pas les retrouver calcinées le lendemain. Mais là, quelque chose s’est brisé… » Ce vendredi soir, le 15 mars dernier, la Maison des associations du quartier organise une réunion publique. Ou plutôt faut-il parler d’une séance de catharsis ? Car le Grand Trou est en état de choc.   

Début février, une femme enceinte de huit mois et sa fille de quatre ans ont péri dans l’incendie de leur immeuble situé à quelques mètres de là, au 125, route de Vienne. Le feu est parti d’une explosion, dans la boulangerie au rez-de-chaussée du bâtiment. Dès le lendemain, le parquet de Lyon privilégiait « la piste criminelle ». Nous vous avons raconté, dans un précédent article, le contexte dans lequel s’est déroulé le drame. L’enquête confiée à la Direction interrégionale de la police judiciaire (DIPJ) a depuis permis d’arrêter deux complices présumés, le principal suspect étant en fuite en Tunisie. Les enquêteurs refusent de communiquer sur les motivations de l’acte. « En l’état actuel, aucun élément ne laisse penser que les victimes étaient personnellement visées », s’est borné à déclarer, le 21 février dernier, le procureur de la République.

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Le 9 février, une femme et sa fille de 4 ans ont perdu la vie dans l'incendie de leur immeuble, 125, route de Vienne. Photo : NB/Mediacités

Rodéos, pitbulls et dealers

Le fait divers a en tout cas fait remonter à la surface le désarroi des habitants de ce quartier des confins de Lyon et de Vénissieux. Ce soir-là, à la Maison des associations, il explose à la figure des élus présents (le président de la Métropole David Kimelfeld, le maire du 8e arrondissement Christian Coulon, l’adjoint au maire de Lyon Michel Le Faou et le député Thomas Rudigoz, arrivé en cours de réunion). « Prenez vos responsabilités ! », lance une retraitée. Premier grief : l’insécurité et son corollaire, « le sentiment d’insécurité ». Rodéos de quads, grosses cylindrées, combats de pitbulls, dealers avec pignon sur rue : les témoignages égrenés dessinent un Grand Trou en proie aux incivilités et aux trafics. Alors que reviennent en boucle les mêmes anecdotes : des appels à la police sans effets. « Au 17, on m’a déjà répondu que je n’avais qu’à déménager », s’exaspère une mère de famille. « On ne va quand même pas créer une milice, lance une autre femme. On veut des actes ! » – lire l'encadré ci-dessous "Mais que fait la police ?". Propreté (« le quartier est dégueulasse ! »), urbanisme, commerces, voirie… Les participants de la soirée passeront en revue d’autres thématiques. Mais toujours avec la même sensation, celle d’habiter un quartier délaissé.                                

« Coincé entre la ville-centre et la banlieue, n’appartenant ni à l’une ni à l’autre, on est à l’écart des radars. Un angle mort, géographique et politique », résume le directeur de Rezo 1901, gestionnaire de la Maison des associations, Jean-François Grillet, rencontré la veille. Il suffit de se pencher sur une carte : au nord et à l’ouest, les voies de chemin de fer enchâssent ce quartier de 3100 habitants, qui bute, à l’est, sur le cimetière de la Guillotière Nouveau. Bref, une enclave. Même son nom n’arrange pas cette impression. Mais faut-il parler du "Grand Trou" ? Elus et autres acteurs institutionnels lui accolent généralement le nom du quartier Moulin à Vent qui le prolonge jusqu’au périphérique. La formule "Grand Trou-Moulin à Vent" englobe alors un territoire d’environ 14 000 âmes, dont la zone plus pavillonnaire de la Petite Guille. Mais nombre d’habitants continuent de se dire « du Grand Trou » ou « de Moulin à Vent ». De l’extérieur, le quartier n’est souvent désigné que par son axe principal, la route de Vienne.                        

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Jean-François Grillet, directeur de Rezo 1901, gestionnaire de la Maison des associations. Photo : NB/Mediacités

Historiquement, une population ouvrière peuplait le Grand Trou, contrairement aux maraîchers et rosiéristes de Moulin à Vent. On travaillait chez le constructeur de moteurs Patay, chez le chimiste Givaudan ou aux usines de la Mouche, de l’autre côté du pont de la Croix-Barret. Des industries aujourd’hui disparues à mesure que la route de Vienne devenait « un quartier dortoir », dixit Jean-François Grillet. Mais toujours populaire. A 16 800 euros, le revenu fiscal médian par unité de consommation y est plus bas que celui du 8e arrondissement dans son ensemble, selon les chiffres du Commissariat général à l’égalité des territoires. Cosmopolite aussi : la part de la population immigrée est de 21,5%. Grand Trou compte notamment une importante communauté tunisienne. Il attire aussi de jeunes ménages modestes qui souhaitent devenir propriétaires et trouvent là des prix de l’immobilier comparables à certains quartiers de Villeurbanne. 

« On a fait la Duchère et Mermoz. Maintenant, il faut s’occuper du Grand Trou »

Avec ou sans Moulin à Vent, cet ancien faubourg cumule les difficultés. Les taux de chômage ou de bénéficiaires du revenu de solidarité active (respectivement 18,6% et 15,6% selon les derniers chiffres disponibles de l’Insee, datant de 2012 et 2013) se situent au-dessus de la moyenne du 8e arrondissement (15,6% et 13%), elle-même plus élevée que celle de l’aire urbaine lyonnaise. Pas assez pauvre toutefois pour bénéficier d’un classement en quartier prioritaire de la politique de la ville  et de ses mannes financières. Seules les barres de la cité Albert Laurent entrent dans ce dispositif.                     

Résultat : alors que s’enchaînaient les rénovations urbaines d’autres quartiers de Lyon, le Grand Trou s’est regardé péricliter. Pire, les effondrements de trois immeubles de la route de Vienne à deux semaines d’intervalle, l’an dernier, ont achevé de convaincre ses habitants qu’ils vivaient dans « un quartier pourri ». « La solution passe par le renouvellement urbain. On a fait la Duchère, on a fait Mermoz. Maintenant, il faut s’occuper du Grand Trou », martèle Thomas Faurobert, président du conseil de quartier. Au mot quasi-près, c’est ce que déclarait… Gérard Collomb en 2012 [voir dans la vidéo ci-dessous] !                       

Gérard Collomb en 2012 : « Le Grand Trou sort un peu de son trou » (source : Lyon Pôle Immo

 

« Probablement n’a-t-on pas assez accordé d’attention à ce quartier », reconnaissait devant les habitants Michel Le Faou lors de la réunion à la Maison des associations. « Le Grand Trou paie une décision ancienne prise dans le cadre du Plan d’occupation des sols pour conserver son aspect de faubourg et qui a complètement figé le secteur, analyse quelques jours plus tard l’élu, aussi vice-président du Grand Lyon chargé de l’urbanisme. Nous avons levé ce blocage lors du précédent mandat et lancé, depuis, des opérations immobilières. »

De fait, quelques chantiers peuplent la route de Vienne. Au 240, côté Moulin à Vent, 66 logements sortent de terre ; 32 autres au numéro 209. Surtout, plus au nord, Vinci immobilier s’apprête à transformer de fond en comble l’ancienne clinique Saint-Vincent-de-Paul : 440 appartements, une résidence seniors de 107 places, une étudiante de 90 logements. Le tout centré sur le parc centenaire de l’ancien établissement de santé – tilleuls, érables du Japon et arbres de Judée, vante la plaquette du promoteur immobilier – accessible aux résidents uniquement, « car c’est ça l’enjeu », commente le vendeur de « la maison du projet ». Le nom du programme de Vinci, qui livrera une première tranche début 2020, ne dit pas autre chose : « Oasis ». Une enclave dans l’enclave.

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Sur le mur d'enceinte de l'ancienne clinique Saint-Vincent-de-Paul, promise à un projet immobilier. Photo : NB/Mediacités

Faire évoluer la sociologie du quartier

Avec l’autre grand projet immobilier porté par Altarea Cogedim sur la friche de l’ancienne usine Patay (actuellement au stade du terrassement), entre 3000 et 4000 nouveaux habitants sont attendus d’ici à cinq ans au Grand Trou-Moulin à Vent. « Ces projets feront évoluer la sociologie du quartier, c’est bien l’un des buts recherchés », commente Michel Le Faou. « Ce sont des chantiers immobiliers en trompe-l’œil, tempère le président du Comité local d’intérêt Christian Lornage. Une partie des achats se feront en loi Pinel . Les propriétaires n’habiteront pas là. » Risque limité, réplique l’adjoint au maire de Lyon : « Ce type d’investissement exige une forte rentabilité, ce ne sera pas le cas ici. Et les cibles de la loi Pinel concernent davantage des T1 ou T2, or ces projets font la part belle à des logements plus grands. »                  

Des nouveaux habitants ? « Très bien. Mais que fait-on en attendant ? Et que leur propose-t-on après ? On est un peu à l’abandon niveau équipements publics », reproche Thomas Faurobert qui se désole de voir la dernière banque du quartier, un Crédit mutuel, fermer ses portes, distributeur compris. Le sentiment de délaissement, de nouveau. Sur le plan scolaire, une école de 18 classes sera toutefois livrée sur la place Julien Duret en septembre 2020. Un chantier express : le terrassement a à peine commencé. « Une école au rabais pour un quartier au rabais, vitupère un habitant. A Confluence, ils ne construisent pas des écoles en préfabriqué ! » Référence au choix de bâtir un établissement en assemblant des modules conçus en usine. Pour la suite, en revanche, prière aux gones de quitter le quartier. Le projet de collège sur la friche Patay ayant vécu – « C’était plus facile de vendre à un promoteur », se souvient Christian Lornage – les enfants du Grand Trou se retrouvent au collège Alice Guy, à Bachut.

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Place Belleville et son école Philibert-Delorme, centre du "village" du Grand Trou. Photo : NB/Mediacités

Dans son bureau de la mairie du 8e arrondissement, le Premier adjoint Christophe Cohade s’agace : « Quartier délaissé ? A force d’entendre des pompiers pyromanes répéter ce discours, il est entré dans les têtes. Mais on ne fait pas rien ». L’élu dresse un inventaire à la Prévert : le clos Layat (un parc en bordure de Moulin à Vent), l’agrandissement de l’école Marie Bordas, l’arrivée du tramway T6 à la fin de l’année 2019 sur la rue Henri Barbusse et… l’ouverture toute récente d’un Intermarché, au cœur du Grand Trou, « un signal fort, une locomotive pour le commerce de proximité ». Sans oublier l’Espace des 4 Vents.

Ouverte depuis quatre ans, cette annexe de la MJC Montplaisir « offre des services culturels, auxquels la population d’ici n’était pas habituée », observe son responsable Benoît Souche. « Des associations s’implantent, les nouveaux habitants apporteront une dynamique », poursuit-il dans un discours optimiste qui contraste. L’équipement de 450 mètres carrés reste néanmoins sous-dimensionné, un peu à l’écart, dans la rue pavillonnaire Garon Duret. « Et il ne se trouve pas à Grand Trou, mais à Moulin à Vent », souligne Roger Dumont, président de la Société d’encouragement aux écoles laïques du Grand Trou (SELGT), acteur associatif historique du quartier.

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Roger Dumont, président de la SELGT, association historique du quartier. Photo : NB/Mediacités

L’histoire même de l’arrivée de la MJC est significative de la relégation de l’ancien faubourg. « Il y a une quinzaine d’année, un fringant curé nommé à la paroisse de Saint-Vincent-de-Paul s’est mis à proposer des animations aux jeunes, raconte Roger Dumont. Un comble ! Alors qu’on réclamait depuis des années une action sociale à la ville de Lyon, c’est l’Eglise qui s’y colle. » La municipalité réagit au cours des années 2000… mais sans créer de structure propre au quartier. Elle sollicite le centre social des Etats-Unis, qui décline, puis la MJC Montplaisir qui débutera ses activités au Grand Trou à partir de 2008.

« Un coup de pied au cul des élus »

La question paraît cynique mais est dans toutes les têtes : le salut du quartier viendra-t-il du drame de la boulangerie ? « J’espère que ça va foutre un coup de pied au cul des élus », confie Thomas Faurobert. « Après les ténèbres, la clarté revient toujours, veut croire Jean-François Grillet, de Rezo 1901. Ce malheur va permettre un sursaut collectif, au niveau des forces vives comme des pouvoirs publics. Mais il faut une réponse massive et coordonnée, à la fois politique, policière, judiciaire, économique et citoyenne. C’est d’un plan Marshall dont le Grand Trou a besoin car peut-être sommes-nous au début de problèmes beaucoup plus importants. Si rien n’est fait, le quartier peut basculer de la petite à la grande délinquance. »

Lors de la réunion organisée à la Maison des associations, la seule et unique proposition formulée du côté des élus est venue du président du Grand Lyon. David Kimelfeld a suggéré… la mise en place d’un « comité de pilotage ». Rassemblant toutes les autorités (collectivités, Etat, police…), cet organe se réunirait régulièrement pour proposer et suivre des actions sur le quartier. « Ce n’est pas ça qui va redonner aux habitants confiance dans la politique », raille le président du groupe municipal LR Stéphane Guilland, élu du 8e arrondissement. De son côté, Jean-Yves Sécheresse, adjoint au maire de Lyon chargé de la Sécurité réclamait, le mois dernier dans nos colonnes, que la préfecture alloue à la route de Vienne des moyens de la nouvelle police de sécurité du quotidien (PSQ). Un vœu a priori vain : la PSQ concernant l'ensemble de l'arrondissement, la police nationale n'affecte pas les renforts reçus sur tel ou tel quartier.  

En attendant ces hypothétiques mesures et les bataillons de nouveaux habitants, plusieurs observateurs et habitants du Grand Trou ont voulu voir dans la marche blanche organisée le 14 février, en mémoire des victimes de l’incendie criminel, un signe. Celui d’une prise de conscience et d’un (timide) début de sursaut : alors que 200 ou 300 personnes étaient espérées, le cortège en a rassemblé plus d’un millier.

Mais que fait la police ?

L'échange est révélateur d’une impression partagée dans le quartier. Un matin en semaine, une femme se plaint auprès d’un voisin rencontré place Belleville. « Au bout de la rue Carrier, j’ai encore vu trois flics aligner les voitures qui grillent le stop. Ils feraient mieux de s’occuper des dealers », lance-t-elle, agacée. Rencontré par Mediacités, le commissaire divisionnaire de la police nationale Sébastien Sarti, chef de la division Centre de Lyon (qui comprend le 8e arrondissement), martèle « qu’aucun territoire n’est abandonné ». « Et nous apportons une attention toute particulière aux trafics de stupéfiants dans le secteur de la route de Vienne », insiste-t-il. Le policier passe en revue les actions menées en la matière : la fermeture, il y a quelques années, d’un local place Lebret qui servait de point de deal ; le démantèlement, en 2017, d’un trafic entre la rue du Presbytère et l’impasse Caton ; une autre opération d’ampleur – « quatre mois de travail » – dans la tour du 160, rue Challemel-Lacour à Moulin-à-Vent, l’automne dernier ; ou encore la saisie d’un molosse baptisé « Freezer » utilisé pour des combats de chiens.

« On mène un travail de fond et nous n’avons aucune tolérance à l’égard des voyous. Reste, route de Vienne, la présence d’individus apparentés à des dealers qui ont une emprise sur le territoire dans lequel ils vivent, concède Sébastien Sarti. Mais les retours que nous avons ne sont pas unanimement négatifs sur le quartier. » D’une manière générale, le représentant de la police nationale met en avant les renforts obtenus suite au classement du 8e arrondissement en « quartier de reconquête républicaine », dont 15 fonctionnaires affectés à la Brigade de sécurité du territoire. Courant du mois de mars, onze policiers supplémentaires ont été affectés au 8e arrondissement dans le cadre de « la police de sécurité du quotidien ».   

Le projet de cette enquête est né il y a un peu plus d’un mois, le jour où nous avons publié un premier article sur la route de Vienne, consacré au contexte dans lequel s’était déroulé le drame de la boulangerie. Nous avons alors découvert un quartier dont l’histoire et les enjeux ne se limitent pas à ce terrible fait divers. Il illustre aussi les conséquences perverses des effets de seuils. Pas aussi désœuvré que la Duchère ou les Minguettes, plus méconnu également, le Grand Trou ne peut prétendre à l’argent de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine. Une rencontre fortuite avec Roger Dumont, le président de l'association de quartier SELGT, a fini de nous convaincre de l’intérêt du sujet.

Cet article concerne la promesse :
« Lutter contre l’habitat indigne »
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