Retiendrons-nous les leçons de la crise du Covid-19 ? Alors qu’a débuté, la semaine dernière, avec le déconfinement, le lent processus de « retour à la normale », à quoi ressemblera le monde de l’après-coronavirus ? Impossible, bien sûr, de répondre à ces questions. Elles peuvent toutefois se décliner domaine par domaine. Notre approvisionnement alimentaire est devenu un enjeu majeur - mettant en lumière les circuits courts et leurs limites actuelles : continuerons-nous à bétonner des terres agricoles ? À étendre, toujours plus, les grandes surfaces commerciales au détriment des commerces de proximité ? La limitation des échanges internationaux a démontré notre dépendance aux importations : continuerons-nous à construire des entrepôts logistiques géants, où transitent des produits fabriqués à l’autre bout du monde ? De nombreux scientifiques analysent la pandémie actuelle comme une conséquence des atteintes de l’Homme à la biodiversité : continuerons-nous à détruire des espaces naturels pour, au choix, de nouvelles zones industrielles ou des tronçons autoroutiers ?

Ces interrogations sont d’ordre global. Elles sont tout autant d’ordre local. Déjà alertés par l’urgence climatique, nous voilà incités, à la faveur de la crise sanitaire, à repenser notre modèle de développement, nos modes de consommation et de déplacement. Les appels à changer d’ère se sont multipliés depuis l’apparition du coronavirus. Un des derniers en date émane de l’ancien ministre Nicolas Hulot. Baptisé « Le temps est venu », son manifeste égrène 100 principes et cinq « propositions politiques » dont la numéro 2 n’est autre que financer la transition grâce à « une dotation exceptionnelle » de plusieurs milliards d’euros destinée aux collectivités territoriales.

Des vœux pieux ? Mediacités a recensé, à l’échelle de l’agglomération lyonnaise, les projets qui font fi de toute remise en cause [voir notre carte interactive ci-dessous]. Des projets anachroniques dans « le monde d’après ». « Anneau des sciences » (le périphérique ouest abandonné ce mardi 19 mai par son principal promoteur, le maire de Lyon Gérard Collomb), gigantesque entrepôt d’Amazon à Saint-Exupéry, bétonnage de la zone maraîchère de La Terre des lièvres à Caluire-et-Cuire, agrandissement du Leclerc de Meyzieu… Si notre liste n’est pas exhaustive  [lire par exemple notre précédente enquête sur le projet d’Auchan à la Porte des Alpes], sa diversité illustre la nécessité de penser l’évolution de notre société à toutes les échelles.

Afficher la carte en plein écran [réalisation carte : Benjamin Peyrel]

Une tendance au pessimisme

Notre carte démontre-t-elle que ceux qui attendent un tournant se bercent d’illusions ? « Il ne suffit pas d’une crise pour amorcer un changement profond. Celle de 2008 a-t-elle changé quelque chose ? La réponse est non », assène Paul Boino, professeur à l'Institut d'urbanisme de Lyon et auteur, entre autres, de Lyon : la production de la ville (éd. Parenthèses). Son constat est sans appel : « Il n’y a pas de relation mécanique entre un événement traumatisant et un changement de politique. Le maire Gérard Collomb est toujours arc-bouté sur un modèle de développement centré sur le tourisme de masse et les déplacements. La ville de Lyon ne bouge pas d’un iota sur ces sujets ».

De notre tournée des « projets anachroniques », ressort une tendance au pessimisme. « Bien sûr qu’il faudrait repenser les choses. Mais j’ai le sentiment que ça va plutôt être l’inverse, craint Florence Veyrié, libraire à Neuville-sur-Saône et opposante au déménagement d’un magasin Leclerc [lire ci-dessous]. Les élus et les entrepreneurs vont vouloir relancer très vite l’activité économique, refaire du chiffre d’affaires. Je redoute un effet contre-productif sur les questions environnementales. Les responsables politiques ont des obligations qui les aveuglent. La logique du court-terme va l’emporter. »

« Qui voudra continuer à s’entasser dans un Easy Jet ? »

Constat partagé par l’association « En toute franchise » qui se bat contre l’implantation ou l’agrandissement d’hypermarchés. « Les élus ne changeront pas. Ce sont les citoyens qui peuvent faire bouger les choses », estime sa présidente Martine Donette. Paul Boino abonde : « Qui voudra continuer à s’entasser dans un Easy Jet ? Qui voudra continuer à fréquenter des centres commerciaux confinés ? ». L’urbaniste s’attend à des comportements sociologiques assez contradictoires dans les semaines à venir, au risque de renforcer des clivages au sein de la population. « Certains continueront le "home cooking" et à aller chercher leur panier de légumes à l’Amap de leur quartier quand d’autres vont se ruer dans les grandes surfaces », prédit l’enseignant-chercheur.

Sceptique, l’élu écologiste de Lyon Etienne Tête l’est également. « Il est absurde d’investir aujourd’hui 7 milliards d’euros pour sauver Air France alors que l’on sait très bien qu’il va falloir limiter nos transports », prend-il en exemple. Celui qui défend, en tant qu’avocat, l’association Fracture, opposée à la construction de l’entrepôt d’Amazon [lire ci-dessous], plaide pour « recentrer l’économie autour des villes et favoriser les circuits-courts »… sans attendre le grand soir. « Je ne suis pas convaincu que les événements douloureux de cette pandémie changent la logique productiviste et consumériste », estime-t-il.

Nourrir la ville

La mobilisation citoyenne parvient parfois à inverser la tendance, comme pour la sanctuarisation d’une partie du plateau des maraîchers à Caluire-et-Cuire dans le nouveau Plan local de l’urbanisme et de l’habitat du Grand Lyon. « Plus que jamais, il faut garantir la traçabilité des produits, donner de la confiance et de la visibilité en amont de la production », défend Jérôme Trotignon, membre du collectif Sauvons La Terre des lièvres [lire ci-dessous], par ailleurs enseignant-chercheur à l’IAE Lyon (Institut d’administration des entreprises) et au laboratoire Triangle.

Il serait cependant illusoire d’attendre des grandes villes qu’elles puissent nourrir l’ensemble de leurs habitants. « L’idée de la ville verte comme source d’autonomie alimentaire est un mythe. Il faudrait cultiver la totalité des espaces, publics et privés, aujourd’hui en terre [parcs, jardins, cour d’immeubles…] pour à termes nourrir 30% de la population de Lyon. Et encore, cette simulation a été réalisée pour une ville de population comparable mais avec une densité six fois moindre [voir Anthropocène Magazine, 2020]. Par ailleurs, si on dé-bétonne, 15 à 30 ans seront nécessaires pour restaurer la qualité organique d'un sol qui a été recouvert d'asphalte », explique le géographe Guillaume Faburel, auteur de Les métropoles barbares  – Démondialiser la ville, désurbaniser la terre (éd. le Passager clandestin) [(re)lire sur Mediacités son entretien : « Les métropoles, "sources de toujours plus de ségrégation" »].  

Du côté de la Métropole, le vice-président chargé de l’urbanisme Michel Le Faou observe que la grande distribution se réorganise, réfléchit à de nouveaux modèles. « Pour autant, cela ne veut pas dire que demain matin, les supermarchés vont disparaître, tempère-t-il. Tout cela ne se décide pas comme ça dans les antichambres, mais doit être partagé par les élus, les acteurs économiques, les agriculteurs... ». La crainte des consommateurs à retourner dans des galeries commerciales bondées pourrait pousser les Carrefour, Auchan et Leclerc « à déployer davantage leurs franchises au cœur des centres-villes comme c’est le cas avec Carrefour Market ou Spar (Auchan) », analyse Paul Boino. 

Politiques de classe

La crise du coronavirus réinterroge aussi nos déplacements et la tendance à toujours plus de « mobilité ». Dans l’urgence, le Grand Lyon s’est converti à « l’urbanisme tactique », concept qui, concrètement, vise à accorder plus de place aux vélos et aux piétons en ville au détriment de la voiture. La Métropole a ainsi annoncé la création de 77 kilomètres de nouvelles pistes cyclables d’ici à septembre, l’élargissement de certains trottoirs ou encore d’augmenter de 100 à 500 euros la prime versée aux Grands Lyonnais qui achètent une bicyclette électrique.

« Ces mesures vont permettre de résoudre momentanément le problème de la distanciation sociale. Mais ce sont des politiques de classe. Le vélo et la piétonisation ne profitent qu’à ceux qui sont en ville. Les habitants de la banlieue ne pourront pas venir travailler à pied ou en trottinette électrique », pointe Guillaume Faburel. Pour lui, de telles décisions « relèvent plus du phénomène de mode que d’une réelle volonté de décroissance urbaine ». « Si on parle de relocalisation, commençons par relocaliser les politiques. La métropolisation crée plus de distance avec les citoyens. En France, on ne donne pas le pouvoir aux habitants », poursuit-il. Cas d’école aux Minguettes, à Vénissieux, où le projet Pyramide [lire ci-dessous] a privé les locataires du droit à la parole. « On ne peut pas développer la ville sans consultation citoyenne. Ce qui se passe aux Minguettes est une humiliation pour ses habitants. Cela relève d’un état d’esprit dinosaurien », cingle Paul Boino.

À l’avenir, Michel Le Faou n’écarte pas l’idée de consulter davantage les 1,4 million d’administrés du Grand Lyon sur les grands enjeux d’urbanisation. Il émet cependant des réserves : « Il existe aussi un droit du sol, une capacité des porteurs de projets à développer leurs opérations. L’équilibre est à trouver entre ce qui relève de la démocratie participative et de la démocratie représentative. C’est, au final, aux élus que revient la responsabilité d’autoriser tel ou tel projet. Il ne faut pas non plus tout interdire dès qu’un collectif se monte, sinon on n’avance plus ». « Bien sûr qu’il faut tenir compte de l’évolution de nos modes de vie, mais si ces projets existent, conclut-il, c’est qu’ils répondent aussi à un besoin. »  Mieux vaut attendre « le monde d’après » pour après-demain que pour demain ?

> Mediacités Lyon passe en revue dix projets anachroniques dans « le monde d’après » [pour accéder directement à un projet, cliquer dans le sommaire ci-dessous]

  1. Vénissieux : les Minguettes désenclavées ou dénaturées ?
  2. Caluire-et-Cuire : la Terre des lièvres, zone de maraîchage menacée
  3. Neuville-sur-Saône : l’appétit contrarié de Leclerc
  4. Meyzieu : le (très) gros appétit de Leclerc
  5. Saint-Exupéry : le gigantisme d’Amazon
  6. Ouest lyonnais : l’Anneau des sciences, projet du passé enterré
  7. Est lyonnais : le contournement autoroutier vire au casse-tête
  8. Val d’Ozon : controversé contournement ferroviaire
  9. Jonage : l’usine de trop
  10. A89 : une zone logistique en plein couloir écologique

 

1. Vénissieux : les Minguettes désenclavées ou dénaturées ?

Pourquoi c'est anachronique : Destruction de logements et d'espaces verts / Augmentation du trafic routier / Mise en danger des piétons (enfants notamment) / Manque de consultation citoyenne.

État du projet : À l’étude

Picto-VenissieuxDans la banlieue sud de Lyon, le renouvellement urbain suscite la colère des locataires. La construction d'une route aux Minguettes va scinder le sous-quartier Pyramide en deux, supprimer 32 logements, des parkings et des espaces verts. Pour l’un des membres du collectif Pyramide Vénissieux, qui souhaite rester anonyme, « ce projet va détruire du logement social en bon état qui sera remplacé par du logement privé ». Objectif affiché par la Métropole de Lyon : ouvrir le quartier sur l’extérieur. « Cela répond à un besoin de sécurité. Il faut faciliter l’accès aux véhicules de secours. En tant qu’élu, on se doit d’être responsable et faire en sorte que les quartiers soient accessibles », défend Michel Le Faou, vice-président chargé de l’urbanisme. « Les habitants ne ressentent pas ce besoin de désenclavement. Le centre-ville de Vénissieux est accessible en moins de deux minutes à pied », reprend notre interlocuteur du collectif Pyramide Vénissieux. Il estime que la route va « saccager » les espaces verts et créer au contraire de l’insécurité pour les enfants habitués à se rendre à l’école à pied ou à jouer en bas de leur immeuble, à l’abri du passage de voitures. « Il s’agit d’une rue plutôt que d’une route. Nous avons déjà procédé ainsi dans d’autres quartiers et cela a rendu bien des services », indique Michel Le Faou.

Le projet Pyramide fait partie du Nouveau programme national de renouvellement urbain (NPNRU) Vénissieux-Saint-Fons qui concerne tout le plateau des Minguettes et la commune de Saint-Fons. Dans ce même quartier des Minguettes, un autre projet, baptisé Léo-Lagrange, prévoit l’ouverture de plusieurs routes, la destruction de 80 logements et le déplacement d’une école. Dans le quartier Monmousseau, une barre de 200 logements doit être démolie : « Plutôt que de tout détruire, on pourrait rénover, s’insurge « M.Ho », membre du CHIC Vénissieux (Collectif habitants intéressés & concernés) qui a souhaité s’exprimer sous pseudonyme, habitant des Minguettes depuis vingt-cinq ans. La démolition coûte 12 millions d’euros. Même les professionnels du bâtiment ne comprennent pas : le béton est encore en excellent état ! »

Sur l’ensemble du plateau, 1200 appartements HLM sont voués à disparaître. « J’ai vu ces logements. Ils ne sont pas délabrés. On est juste en train de virer les plus pauvres ! », s’indigne l’urbaniste Paul Boino. Les candidats à la mairie de Vénissieux promettent tous de lancer une consultation publique s’ils sont élus. Il serait temps : « Jusqu’à présent, une seule réunion s’est tenue à l’hôtel de ville, en octobre 2019, raconte "M.Ho". Elle a duré deux heures. Nous n’étions qu’une dizaine représentés... sur 60 000 habitants  ».                           


2. Caluire-et-Cuire : la Terre des lièvres, zone de maraîchage menacée

Pourquoi c'est anachronique : destruction de terres agricoles / pollution / embouteillages / Mise en danger de commerces de proximité

État du projet : Avancé

Picto-CaluireIl y pousse des légumes. Mais pour combien de temps ? A Caluire-et-Cuire, cinq hectares de terres dédiées au maraîchage sont âprement convoités par de grandes enseignes. Pour la plupart propriétés de la ville et de la Métropole de Lyon, ces parcelles, situées le long de l’avenue Général Leclerc, à un jet de pierre du supermarché Auchan, avaient pour vocation initiale de compléter les équipements sportifs de la municipalité. Le projet n’a jamais vu le jour et la mairie de Caluire a projeté pendant un temps de transformer ce coin du plateau Nord connu sous le nom de « La Terre des lièvres » en vaste parc commercial. « Cette zone maraîchère est menacée en permanence. Elle l’était déjà dans les années 1980-90 quand j’étais conseiller municipal de Caluire-et-Cuire », commente l’écologiste Etienne Tête.

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Parcelles de "La Terre des lièvres". Photo : E.Moreau.

Tout s’est accéléré en décembre 2017. Lors d’un conseil municipal, la majorité du maire (LR) Philippe Cochet demande le classement de l’ensemble du site en zone commerciale, en vue du nouveau Plan local d’urbanisme et de l’habitat (PLU-H) de la Métropole de Lyon. Sur les cinq hectares convoités (passés en zone à urbaniser), 1,5 passent en zone commerciale, vendu à la chaîne de jardineries Truffaut [voir ci-dessous le procès-verbal du conseil municipal du 15 octobre 2018].

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Début 2018, un collectif d’habitants, émanation de l’association Caluire Écologie, se crée pour protester contre ce projet. « Sauvons La Terre des lièvres » dépose un recours auprès de la Commission nationale d’aménagement commerciale (Cnac), en novembre 2019, contre l’avis favorable de la Commission départementale d’aménagement commercial ( Cdac ), mais le permis de construire déposé par Truffaut est validé. Plus rien ne semble pouvoir arrêter le projet. La jardinerie et ses 1500 mètres carrés de parking sortiront de terre courant 2021. « Son ouverture entraînera de nouvelles difficultés de circulation, notamment sur le chemin Petit et aux abords de l’école Jules-Verne située dans le quartier du Vernay, sans parler de la pollution. Les enfants respirent déjà des taux de dioxyde d’azote qui dépassent les normes autorisées », déplore Jérôme Trotignon, membre du collectif. Le projet menace par ailleurs deux petits commerces très proches : Les Jardins de Caluire et Les Gones du paysage. Les deux vendent des plantes en circuits courts. Face à l’arrivée prochaine du géant de la jardinerie et de ses végétaux importés des quatre coins du monde, Les Gones du paysage envisagent de vendre... des piscines.  

Le collectif continue cependant à se mobiliser pour préserver les 3,5 hectares restants inscrits en zone à urbaniser. « Nous ne serons rassurés que lorsque le reste des parcelles passera en zone agricole », prévient Jérôme Trotignon. Un temps envisagée, l’implantation d’un Decathlon sur La Terre des lièvres semble écartée : « Il n’y a jamais eu de tel projet ! » s’agace-t-on au cabinet de Philippe Cochet. Les intentions du maire semblaient pourtant claires et même écrites noires sur blanc dans le bulletin municipal Rythmes de novembre 2017 [voir l’extrait ci-dessous]. 

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Extrait du journal municipal Rythmes n°341, page 19.

Le premier édile, réélu le 15 mars dernier, a depuis consulté ses habitants. Il promet à présent sur La Terre des lièvres une ferme municipale « en bio et en circuits courts pour alimenter les cantines et les restaurants municipaux ».


3. Neuville-sur-Saône : L’appétit contrarié de Leclerc

Pourquoi c'est anachronique : bétonnage / mise en danger de commerces de proximité / concurrence déloyale

État du projet : sur la sellette

Picto-LeclercNeuvilleA Neuville-sur-Saône, dans l’ouest lyonnais, les commerçants de la commune rejouent David contre Goliath. Depuis trois ans, appuyés par l’association « En Toute Franchise », ils se battent contre le déménagement et l’agrandissement du centre Leclerc de Genay. Implanté rue Ampère, l’hypermarché se trouve trop à l’étroit. Mais, situé sur un site classé Seveso, il ne peut pas effectuer de travaux. Pour s’étendre, l’enseigne envisage de s’installer 1,5 kilomètre plus au nord, route de Trévoux, à moins de trois kilomètres du centre-ville commerçant de Neuville. « L’ouverture de ce Leclerc de 5000 mètres carrés et de sa galerie marchande avec une bijouterie, une parfumerie et un espace culturel serait un coup fatal pour nous », redoute Florence Veyrié de la librairie Maison jaune.

En avril 2017, la Commission départementale d’aménagement commercial (Cdac) émet un premier avis favorable au projet. Une quarantaine de commerçants du Val-de-Saône (de Neuville mais aussi de Genay et de Fontaines) déposent un recours. La Commission nationale d’aménagement commercial (Cnac) leur donne raison. Elle estime le risque de « friche » trop élevé sur le site actuel du Leclerc et considère qu’il n’y a pas assez de garanties en matière de développement durable pour le futur hypermarché. Mais le gérant du Leclerc Frédéric Barattero ne jette pas l’éponge : en septembre 2018, il propose lors d’une réunion publique un nouveau projet aux habitants et aux élus, sans galerie marchande et avec une moindre emprise au sol. Pas suffisant pour les commerçants qui déposent alors un nouveau recours... Rebelote : la Cnac retoque le nouveau projet de Leclerc qui dispose encore de la possibilité de contester cette décision. Via le service presse du groupe, Frédéric Barattero nous a fait savoir qu’il ne souhaitait pas répondre aux questions de Mediacités.

L’affaire ne s’arrête pas là : les commerçants de Neuville ont découvert entre-temps que le gérant du Leclerc avait « omis » de déclarer une partie des surfaces de son actuel supermarché. Une pratique courante dans la grande distribution, dénoncée régulièrement par l’association En Toute Franchise. La déclaration des réserves d’un magasin n’étant pas obligatoire, les propriétaires ont tendance, petit à petit, à discrètement en élargir les murs. L’association signale les faits à la préfecture du Rhône qui se contente de dresser un procès-verbal de constatation. Elle porte alors l’affaire en justice. En février dernier, la cour administrative d’appel de Lyon ordonne finalement au gérant du Leclerc de fermer 1000 mètres carrés de surfaces illégalement exploitées. Depuis, la crise du coronavirus a tout mis en suspens. « Pour l’instant, on a gagné mais c’est une victoire fragile », considère Florence Veyrié, qui s’attend à voir revenir le gérant « à la charge ».


4. Meyzieu : Le (très) gros appétit de Leclerc

Pourquoi c'est anachronique : Destruction de terres agricoles / Mise en danger du commerce de proximité / embouteillages / pollution

État du projet : En cours

PictoLeclercMeyzieuL’Est lyonnais sera-t-il plus propice à Leclerc que le Val de Saône ? À Meyzieu, un autre centre commercial de l’enseigne ambitionne de s’étendre en grignotant 9,5 hectares de parcelles agricoles. Son propriétaire, Alain Landais, veut ni plus ni moins tripler la surface actuelle de son hypermarché : 25 000 mètres carrés supplémentaires, une galerie marchande de 73 magasins. « C’est absurde !, s’exclame Sandrine Charreau, une autre libraire, gérante de CoLibris dans le centre-ville de Meyzieu. On compte déjà plusieurs zones commerciales à moins de quinze minutes en voiture : Beynost, Les Sept chemins et Le Carré de Soie à Vaulx-en-Velin, Tignieu... Pourquoi vouloir en ajouter une autre ? Ce projet n’a aucune utilité. » « L’arrivée de ce centre Leclerc à moins de deux kilomètres du centre-ville détériorera la vie des habitants du secteur et tuera nos commerces », estime cette membre du collectif Sauvons nos centres-villes de l’Est Lyonnais.

Le gérant du Leclerc et dirigeant de la société Meyzieu-Distribution (propriétaire en tout de trois hypermarchés de l’enseigne dans la région lyonnaise) Alain Landais, a toutefois obtenu le soutien de la Métropole de Lyon qui, en janvier 2018, a voté le financement de la desserte du futur centre commercial, qui sera située juste en face du grand stade de l’Olympique lyonnais. D’après la délibération [voir ci-dessous], le promoteur financera la moitié des travaux estimé à un peu plus de 5 millions d’euros. Ce qui laisse tout de même à la charge de la collectivité environ 2,5 millions d’euros. « Soit disant que l’opération servira à désengorger la sortie Meyzieu sud… », enrage Sandrine Charreau.

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 Mais la Cnac ne l’entend pas de cette oreille. En mars 2019, elle rend un avis défavorable à l’agrandissement du Leclerc. La commission considère que le projet, en plus de consommer des terres agricoles, générera une augmentation sensible du trafic routier « pouvant entraîner des phénomènes de saturation au niveau de la sortie de l’échangeur n°6 sur la rocade Est de Lyon » [voir le document ci-dessous].

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Pour autant, le bras de fer continue : Alain Landais - qui n’a pas souhaité répondre à nos questions - a déposé une requête en annulation auprès de la cour administrative d’appel de Lyon en octobre 2019 dans laquelle il conteste tous les arguments de la Cnac. « Après la crise du coronavirus, si ce centre commercial ouvre dans un ou deux ans, ce sera pour nous le coup de grâce », redoute Sandrine Charreau.


5. Saint-Exupéry : le gigantisme d’Amazon

Pourquoi c'est anachronique : pollution / embouteillages / précarisation de l’emploi / importations massives

État du projet : Avancé

PictoAmazonÀ côté, le Leclerc de Meyzieu, même agrandi, paraît riquiqui… À proximité de l’aéroport Saint-Exupéry, Amazon - camouflé derrière le promoteur Goodman qui porte le projet - ambitionne de construire un entrepôt logistique de 160 000 mètres carrés, sur une vingtaine d’hectares. Là encore, une bataille juridique se joue avec ses recours et ses rebondissements. Contre toute attente, le tribunal administratif de Lyon a autorisé le 14 novembre 2019 l’exploitation du futur hangar, jugé « d’intérêt public majeur » par la justice alors même que, quelques jours auparavant, le rapporteur public avait préconisé l’annulation pure et simple de l'arrêté d’autorisation signé par le préfet du Rhône, ainsi que celle du permis de construire [(re)lire L’Œil de Mediacités].

Les deux associations opposées au projet, Fracture et Acenas, ont fait appel de ce jugement. Elles estiment que le tribunal a commis des erreurs de droit : « C’est le même juge qui a statué sur le référé et sur le fond, ce qui constitue une mise en défaut du principe même d’impartialité », estime Etienne Tête, l’avocat des deux associations. Les opposants pointent du doigt les inexactitudes et les omissions du dossier : « A aucun moment il n’est clairement dit que c’est bien Amazon qui est derrière ce projet. Rien ne dit non plus que les 1400 emplois promis seront vraiment créés. De toute façon, ce sera du travail précaire [(re)lire notre enquête : « C’est inhumain, l’aliénation maximum » : dans les entrepôts logistiques de la région lyonnaise »] », souligne Valérie Pommaz de l’Acenas. Les associations redoutent aussi un regain de pollution lié à une hausse de 65% du trafic routier. « L’activité de la plateforme logistique va générer un trafic important de poids-lourds et de camionnettes de livraison sur la rocade-Est, l’A46-Sud, l’A432 », estime notre interlocutrice de l’Acenas.


6. Ouest lyonnais : L’Anneau des sciences, projet du passé enterré

Pourquoi c'est anachronique : pollution / encourage l'usage de la voiture / destruction d'espaces naturels / bétonnage des terres agricoles

État du projet : Sur la sellette

Picto-ADSCoup de théâtre ce mardi 19 mai : après l'avoir défendu seul contre tous (ou presque) pendant la campagne électorale, Gérard Collomb annonce dans un communiqué (cosigné par ses soutiens) que l’Anneau des sciences « ne peut plus être une réalisation envisageable en l’état ». Pour enterrer "son" grand projet, le maire de Lyon dégaine l'argument financier : « Les finances des collectivités locales, en particulier leurs capacités d’autofinancement vont être profondément touchées ». Le coronavirus aura donc eu la peau du périphérique ouest de l'agglomération lyonnaise, serpent de mer vieux de plus de vingt ans, qui a rythmé les élections métropolitaines. « Dépassé », « d’un autre temps » : après l’avoir soutenu pendant des années, le président du Grand Lyon David Kimelfeld avait viré sa cuti sur le sujet à l’automne dernier [lire L’Œil de Mediacités du 3 décembre dernier]. Le candidat LR François-Noël Buffet réclamait un moratoire et l’écologiste Bruno Bernard un enterrement de première classe. Seul Gérard Collomb (avec le RN Andréa Kotarac) s’accrochait jusqu'à présent à ce « bouclage » du périphérique, qu’il espèrait pour l’horizon 2030-2035, et sur lequel pourrait circuler 60 000 véhicules par jour.

Cet hypothétique ruban de bitume d’une quinzaine de kilomètres devait être en partie enterré mais il comportait son lot de nuisances et de conséquences sur l’environnement : cinq échangeurs à proximité d’habitations, en zones boisées ou vertes, comme à Francheville, Tassin-la-Demi-Lune ou Écully [voir la carte interactive de l’association « ADS Non Merci »]. À Saint-Genis-Laval, le raccordement au périphérique devait même déboucher dans un éco-quartier et voisiner avec une maternité...

« Ce projet ne sera pas financé, prédisait, il y a quelques jours, le vice-président du Grand Lyon Michel Le Faou, colistier de David Kimelfeld. Les contraintes sont trop importantes au regard de la taille de l’infrastructure. L’Anneau des sciences coûterait près de 5 milliards d’euros à la charge de la Métropole. Ce n’est pas possible, d’autant que dans les années qui viennent, les collectivités locales risquent de devoir faire face à de nouvelles dépenses liées à la crise sanitaire actuelle. » L'annonce ce mardi de Gérard Collomb lui donne raison.


7. Est lyonnais : le contournement autoroutier vire au casse-tête

Pourquoi c'est anachronique : pollution / embouteillages / menace pour l’environnement

État du projet : À l’étude

PictoA432-A46Pour diviser par deux le nombre de véhicules en centre d’agglomération, la Métropole de Lyon a obtenu le déclassement des autoroutes A6-A7 entre Pierre-Bénite et Limonest. Conséquence, le trafic se reporte en partie dans la zone du val d'Ozon et notamment sur l'A46 Sud, près de Mions et Chaponnay. « Au départ, ce projet nous a été vendu pour désengorger Lyon et baisser la pollution mais il était basé sur un triptyque qui s’est écroulé. Tout a été fait à l’envers », déplore Gilles Renevier, président de Fracture (Fédération régionale des associations contre le train en milieu urbain et pour le respect de l'environnement, soit une dizaine d’associations réparties sur 29 communes).

Ce triptyque visait à associer le fameux Anneau des sciences [lire plus haut], un nouveau contournement autoroutier pour relier l’A7 à l’A432 (sans emprunter l’A43) et des radars de péages de transit pour inciter les véhicules qui arrivent du Sud à emprunter cette dernière infrastructure. Avec un périphérique ouest désormais moribond et le refus de l’Etat de mettre en place ces péages de transit, le scénario initial, cher à Gérard Collomb, ne tient plus… la route.

Résultat, le trafic sature l’A46 Sud aux heures de pointe. L’exploitant Vinci étudie la faisabilité de créer une 2x3 voies pour absorber le nouveau flux. Mais, selon le Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (Cerema), une 2x3 voies commence à être saturée à partir de 75 000 véhicules par jour. Or, les projections prévoient 100 000 véhicules par jour au niveau du nœud de Saint-Priest. Sans compter que la création d’un tronçon d’autoroute pour raccorder l’A46 Sud à l’A432, au nord de Saint-Pierre-de-Chandieu, balafrerait les villages des environs. « On raisonne avec des idées du passé pour construire le futur », résume Gilles Renevier.


8. Val d’Ozon : controversé contournement ferroviaire

Pourquoi c'est anachronique : destruction de terres agricoles / menace pour l’environnement

État d'avancement du projet : A l’étude

Picto-contournementferroviaireDans le Val d’Ozon, un autre projet a du mal à passer auprès des habitants : le contournement ferroviaire sud de l'agglomération lyonnaise, véritable serpent de mer. L’idée : dénouer « le nœud ferroviaire » lyonnais et soulager une gare de la Part-Dieu au bord de l’embolie. Des motifs louables. Si elle voit le jour, cette ligne de chemin de fer passerait toutefois en plein milieu de l’un des rares espaces agricoles encore préservés de la Métropole de Lyon. Environ 250 hectares seraient directement menacés.

Pour éviter de dénaturer le paysage, la SNCF, qui porte le projet, envisageait au départ de creuser un tunnel d’une vingtaine de kilomètres entre Saint-Pierre-de-Chandieu et la gare de triage de Sibelin, à Solaize. Sur sa route : les communes de Saint-Pierre-de-Chandieu, Toussieu, Mions, Corbas et Feyzin. Mais elle a dû faire marche arrière toute : la nappe phréatique, qui alimente en eau potable le Grand Lyon, se situe juste en dessous des terres agricoles... Impossible de creuser. « Nous avions pourtant signalé à plusieurs reprises à la SNCF la présence de cette nappe phréatique, mais on n’a pas été écouté », lâche Gilles Renevier, président de l'association Fracture. Cette ligne sera donc en grande partie à ciel ouvert et coupera en deux le corridor vert.

Autre souci : la SNCF souhaite relancer l’activité de la vieille gare de triage de Sibelin, à Solaize, utilisée entre autres pour le transport des produits dangereux de la vallée de la chimie. De nombreuses usines classées Seveso, comme la raffinerie de Feyzin, l’utilisent pour le transport de leurs produits chimiques. « Faire transiter par cette gare des matières dangereuses, du chlore par exemple, et d’autres substances explosives, c’est faire courir un danger inutile à une bonne partie de l’agglomération lyonnaise », prévient Gilles Renevier.


9. Jonage : l’usine de trop

Pourquoi c'est anachronique : pollution / menace pour l’environnement et la santé

État du projet : Avancé

PictoJonageÀ Jonage, l’installation de Chimimeca, une usine classée Seveso, suscite l’inquiétude parmi les habitants de la bourgade. Jusqu’à présent implantée à Chassieu, l’entreprise spécialisée dans le nettoyage chimique de métaux pollués  souhaite déménager sur un site mieux dimensionné répondant aux nouvelles normes environnementales en vigueur. Chimimeca a déposé en janvier 2019 un dossier d’autorisation environnementale (ICPE) pour s’installer dans la zone industrielle de Jonage, validé par la préfecture. Le permis de construire est délivré dans la foulée, en avril 2019.

Au départ favorable au projet, le maire (ex-LR) change soudain son fusil d’épaule. Pression des habitants à l’approche du premier tour des élections municipales ? Craintes suscitées par l’incendie de Lubrizol près de Rouen ? Lucien Barge décide de suspendre le permis de construire qu’il a délivré en octobre 2019. Problème : les délais sont dépassés.  Le premier édile décide alors de poursuivre le gérant de l’usine pour fraude, parce qu’il n’aurait pas assez alerté la municipalité sur la dangerosité de son activité… En vain. En décembre, le tribunal administratif de Lyon suspend le retrait du permis de construire. Il estime que Chimimeca a respecté les étapes nécessaires et communiqué de façon transparente sur son activité. Le maire a depuis saisi le conseil d’Etat pour faire invalider la décision du tribunal administratif.

Sébastien Meunier, président de l’Association agir pour l’environnement jonageois, alerte depuis le début sur les risques de l’arrivée dans sa commune d’une usine Seveso : « On a une école primaire à moins de 900 mètres du site, la première habitation à 150 mètres et un lotissement à 500 ». Le projet respecte les normes actuelles mais l'association étudie la faisabilité d'un recours contre l'autorisation environnementale. Pour Sébastien Meunier, le problème est plus global, lié à l’accumulation de produits chimiques que respirent les habitants de Jonage : « On a déjà d'autres usines Seveso dans la Zac des Gaulnes, sans parler des nuisances causées par l’aéroport Lyon Saint-Exupéry. Avec Chimimeca, cela ferait un sacré cocktail ! ».


10. A89 : une zone logistique en plein couloir écologique

Pourquoi c’est anachronique : atteintes à la biodiversité / destruction de terres agricoles et d’espaces naturels / favorise le transport routier de marchandises

État du projet : en cours

Picto-A89L’œdicnème criard a du souci à se faire. Ce petit oiseau protégé niche dans les bosquets de l’ouest du département, notamment entre les pâturages de la commune de Sarcey. Là, à proximité immédiate de l’A89, les collectivités du cru projettent de développer une zone logistique, commerciale et industrielle [(re)lire notre enquête : « Rhône : Michel Mercier bétonne le long de l’A89 »]. Un premier permis de construire a été délivré, en fin d’année dernière, à l’entreprise de dialyse Fresenius‐SMAD, qui souhaite bâtir une plateforme logistique sur six hectares, jusqu’à présent classés en terres agricoles. Le géant ID Logistics (entreposage et logistique) lorgne lui sur les parcelles d’à-côté pour un hangar deux à trois fois plus grand. Un Intermarché et un magasin de bricolage pourraient aussi s’installer là. Soit, en tout, plus de 30 hectares de champs bétonnés.

Outre l’artificialisation des sols, le projet présente le tort de couper un corridor écologique recensé par le Schéma régional de cohérence écologique (SRCE). Composé d’arbres, de haies et de mares, ce milieu naturel abrite l’œdicnème criard donc, mais aussi le petit gravelot (un autre oiseau protégé) et la grenouille agile. « Les enjeux environnementaux [du projet] les plus forts concernent la biodiversité », notait, en juin 2019, le rapport du commissaire enquêteur. Sur place, la future zone logistique a braqué des riverains et militants qui se sont réunis en collectif et tentent, par voie juridique, d’entraver les plans du Smadéor (Syndicat mixte pour l’aménagement et le développement économique de l’Ouest rhodanien), qui porte le projet.

Cerise sur le gâteau, comme Mediacités l’a révélé le 14 avril dernier, les terres sur lesquelles doivent être construits le premier entrepôt ont été vendues par Vinci, l’exploitant de l’A89, au Smadéor… alors qu’elles comptaient parmi les parcelles que le groupe de BTP devaient protéger, au titre des compensations environnementales liées à la construction de l’autoroute. Une entourloupe pas très « monde d’après »…

Cet article concerne la promesse :
« Sanctuariser les espaces naturels et agricoles de la Terre des Lièvres et du plateau des Maraîchers »
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