Comme à son habitude, il en a fait des tonnes. En pleine crise sanitaire, le 16 avril dernier, Laurent Wauquiez sort la communication lourde : la région Auvergne-Rhône-Alpes qu’il préside s’engage à fournir à ses habitants 9 millions de masques avant le déconfinement. Soit un par personne et même un peu plus. Mieux : ces précieuses protections en tissu seront produites par des entreprises du territoire, comme en écho à sa chère « préférence locale ». Re-mieux : les masques étiquetés aux couleurs de la région ne seront pas lavables 10 fois, ni même 20 ou 50 fois, mais 100 fois, Mesdames et Messieurs, promet Laurent Wauquiez. Coût de l’opération : 30 millions d’euros.            

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Capture d'écran, page Facebook de Laurent Wauquiez.

Alors que la distribution est toujours en cours - un mois après le début du déconfinement… - et qu’elle fournit régulièrement l’occasion au patron de la région de s’afficher sur le terrain en conviant la presse locale, comme le 25 mai dernier à Vienne [voir la photo à la Une de notre article], à Mediacités, nous avons voulu vérifier les grandes déclarations de Laurent Wauquiez. Devant des étudiants de l’EM Lyon, l’élu n’avait-il pas assumé servir du « bullshit » (des conneries, en bon français) aux médias ?

La tâche paraissait facile : dans un communiqué de presse, la région liste les sept fournisseurs auxquelles elle a fait appel, avec un lien direct vers les sites des sociétés. Commençons par les Tissages Carret, entreprise savoyarde située à vingt minutes de Bourgoin-Jallieu, spécialisée dans le tissage de filtration pour l’industrie et le tissage à façon pour le prêt-à-porter. Un des associés accepte tout de suite de nous répondre. Il confirme la commande passée par la collectivité : 290 000 masques grand public entièrement confectionnés sur place au prix de 1 euro la pièce.

« Ils leur manquaient 3,5 millions de masques »

Première surprise, notre interlocuteur nous précise qu’il s’agit d’une « petite commande » (son atelier peut produire aujourd’hui jusqu’à 200 000 masques par semaine). « La région a été à l’origine de la transformation de notre outil de production vers les masques, mais quand on a démarré, il n’y avait plus personne. On a dû démarcher d’autres clients. Finalement, quand ils [la région] sont venus, on était blindé de commandes, on n’a pas pu leur proposer davantage de marchandise », raconte-t-il. La veille de notre appel, le 25 mai, l’entreprise avait toutefois reçu des nouvelles de la collectivité de Laurent Wauquiez, pressée de repasser commande, car des « fournisseurs les avaient plantés [sic] ». « Ils nous ont expliqué qu’ils leur manquaient 3,5 millions de masques, confie l’associé. Mais nous, il nous faut trois semaines pour honorer la commande. Ça leur faisait trop tard… »

Deuxième surprise : les masques commandés auprès des Tissages Carret sont homologués Afnor, catégorie 1, la plus filtrante (98% des particules stoppées), adaptés aux professionnels acceptant du public, mais ils sont garantis 10 lavages et non 100. Il manque un zéro ? « Nos masques peuvent en réalité être lavés jusqu’à 50 fois, rétorque-t-on aux Tissages Carret. Mais, comme tout le monde voulait homologuer son masque en même temps, la direction générale des entreprises [chargée de l’homologation] s’est retrouvée débordée… Pour aller au plus vite, on a choisi de se limiter au test 10 lavages. »

Vendons la mèche sans plus attendre : aucun des fournisseurs de la région Auvergne-Rhône-Alpes n’est en capacité de produire des masques homologués pour 100 lavages. N’en déplaise à la promesse de Laurent Wauquiez… Une exception : la société Ouvry. Cette entreprise lyonnaise spécialisée dans les systèmes de protection individuelle n’a pas eu à adapter son produit. Elle commercialisait déjà un masque filtrant ultra-performant, baptisé OCOV® et composé d’une coque en plastique et de masque filtrant à changer.            

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Capture d'écran site internet Ouvry.

Cette petite merveille technologique (plus de 99% de particules filtrées, aucune fuite à déplorer au niveau du visage) a cependant un coût : 28 euros pièce ! À Mediacités, Ouvry confirme une commande de la région pour 50 000 exemplaires, avec apposition du logo bleu Auvergne-Rhône-Alpes - « c’est dans le cahier des charges ». Mais l’entreprise précise que ces masques sont à « destination des professionnels ». Plus précisément ? Impossible de le savoir, la région n’a pas daigné répondre à nos questions [lire ci-dessous l’encadré En coulisses]. Quoi qu’il en soit, ces masques ne sont pas comptabilisés dans les 9 millions offerts aux administrés. Il eût été un peu injuste qu’un habitant du Puy-en-Velay, au hasard, bénéficie d’un Ouvry, et un Lyonnais ou un Grenoblois d’un masque en tissu à un euro des Tissages Carret…

Usines de confection en Tunisie

Continuons la tournée des fournisseurs par Boldoduc, implanté à Dardilly. Les lecteurs de Mediacités ont déjà croisé ce nom dans notre enquête consacrée aux masques commandés par la ville de Nantes. Cette entreprise de tissage, comme bon nombre du secteur, possède des usines de confection en Tunisie d’où proviennent, en partie, les protections achetées par la région. Rien d’étonnant : « La plupart des masques nécessitent de la confection, or des usines de confection, il n’y en a pratiquement plus en France », commente un professionnel. Il n’empêche, notre découverte met un sérieux coup de canif dans la com’ du « made in Auvergne-Rhône-Alpes » de Laurent Wauquiez.

« Nous avons été parmi les premiers à fournir la région avec 150 000 masques Afnor homologués catégorie 1 résistants à 50 lavages par la direction générale des entreprises. Ces masques trois couches ont été majoritairement produits en France, le reste en Tunisie pour des raisons de capacité et d’aisance », reconnaît Jean-Charles Potelle, le patron de Boldoduc. Comme notre interlocuteur des Tissages Carret, il insiste sur le caractère d’urgence de la commande régionale pour expliquer le faible nombre d’unités commandées (à 2,46 euros pièce) et les importations par avion de Tunisie. « Mais on n’est pas les seuls », lâche-t-il sur ce dernier aspect.

Qui d’autre ? AJ Biais, concurrent direct de Boldoduc, dispose lui aussi d’usines en Tunisie. Mais, contactée par Mediacités, Audrey Bornard, responsable marketing de la société assure que « la production est réalisée chez nous, de A à Z. C’est ultra-local ». AJ Biais a fourni 160 000 masques à la région, résistants à 30 lavages, « process full made in France » (sic). Leur prix ? 3,80 euros pièce.

Problème mathématique de CE2

A ce stade de notre enquête, arrêtons-nous pour faire les comptes : sur les 9 millions de masques promis, nous n’avons, pour l’heure, remonté la trace que de 620 000 d’entre eux. En contactant Rocle Chamatex basée à Ardoix, en Ardèche (et présent à Tarare, implantation historique de l'entreprise Pierre-Rocle), ainsi que Porcher Industries, à Ecloses-Badinières (Isère), deux poids lourds du secteur, nous devrions trouver le reste. Pas si simple... Rocle Chamatex refuse de communiquer à Mediacités le nombre d’unités commandées, en deux fois, par la région. Motif ? « C’est confidentiel. » Tout comme ses tarifs. Nous les avons malgré tout découverts par l’intermédiaire d’un de leurs distributeurs : entre 2,80 et 3,80 euros le masque de catégorie 1, lavable 50 fois, et un euro de moins pour les masques de catégorie 2, moins filtrant. 

Ce que nous concède en revanche l’industriel, c’est qu’il a dû solliciter des usines de tissage qu’il possède en Europe de l’Est pour répondre à la première commande, ultra-urgente, de la région Auvergne-Rhône-Alpes (et à celles d’autres clients… confidentiels, bien entendu). Après la Tunisie, les pays de l’Est : deuxième coup de canif dans « la préférence locale » de Laurent Wauquiez.

Ces derniers jours, ce sont des masques Rocle Chamatex que certains Lyonnais ont découverts dans leur boîte aux lettres, accompagnés d'un mot signé du président d'Auvergne-Rhône-Alpes [voir la photo ci-dessous]. « C'est une petite chose, mais cela a été une gigantesque opération logistique », écrit-il, en soulignant que « ce n'est théoriquement pas une compétence de la région » que d'équiper la population en masques. 

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Masques de la région distribués dans des boîtes aux lettres. Photos : DR.

Du côté de Porcher industries, le gérant Rodolphe Alvarez n’est pas plus prolixe que son homologue de Rocle Chamatex sur le nombre d’unités livrés à la région. « Nous avons des accords avec nos clients qui ne nous permettent pas de divulguer des informations contractuelles », élude-t-il. Il nous répond malgré tout sous la forme d’un problème mathématique de CE2 : sachant que les usines Porcher d’Ecloses-Badinières et de La Tour du Pin ont démarré la production de masques homologués catégorie 1, lavables 10 fois, dans les premières semaines du confinement par la commande de la région. Et que leur production hebdomadaire s’élève entre un et deux millions de pièces par semaine, combien de masques ont-ils été livrés à la région ? Cher lecteur, vous avez cinq minutes ! Prudent, à Mediacités, on évalue la commande à « plusieurs millions de masques ».

De quoi atteindre les 9 millions ? Rien n’est moins sûr. Car il reste un dernier fournisseur cité par la collectivité : Faurecia. Celui-ci pose particulièrement question : il s’agit d’un équipementier automobile, dont le siège social se trouve à Paris. D’après nos recherches, cette entreprise ne dispose d’aucune usine en Auvergne-Rhône-Alpes - troisième coup de canif. Et elle ne fait pas du tout mention, sur son site internet, d’une quelconque fabrication de masques. Un modèle homologué catégorie 1 par l’équipementier, lavable 10 fois, est néanmoins référencé par le ministère de l’Economie. Malgré nos sollicitations par mail et téléphone, Faurecia n’a pas répondu à nos demandes d’interview.

De la Charente au Pakistan

Fin du jeu de piste ? Pas tout à fait. Le 6 juin dernier, à l’occasion d’une distribution de masques de la région organisée à Valence, nous avons la surprise de découvrir, via la notice qui accompagne les protections homologuées Afnor catégorie 2, un huitième fournisseur : Gedivepro, une entreprise de Montluçon. Contacté, le gérant a, lui aussi, fait la sourde oreille à nos sollicitations.

D’où proviennent ses produits ? Deux solutions : soit les masques offerts aux Valentinois ont été assemblés par les 1800 couseurs volontaires participant à l’opération J’aide ma Région mise en place par Gedivepro. Ou bien, plus probablement, arrivent-ils du Pakistan, comme l’indique leur numéro de lot (qui correspond à celui des masques du même fournisseur, « fabriqués au Pakistan » et distribués par le département de la Charente). Mais cela, la com’ de Laurent Wauquiez ne le précise pas. Étonnant !