Scène touchante, le 22 juin dernier, à l’hôtel de la région Auvergne-Rhône-Alpes : Laurent Wauquiez organise une petite sauterie pour remercier le personnel pour son implication lors de la crise sanitaire. Au mur, une grande banderole, surmontée du logo bleu clair de la collectivité, affiche « Merci ». Le patron se fait photographier avec les membres de son cabinet et offre à chacun de ses employés méritants un panier cadeau aux saveurs régionales. À l’intérieur, du miel, une bouteille de vin rouge, un paquet de gâteaux et des lentilles… du Puy-en-Velay bien entendu !

FB Laurent Wauquiez
Capture de la page Facebook de Laurent Wauquiez.

Les lecteurs de Mediacités s’en souviennent [lire nos précédentes enquêtes ici ou ], le président LR d’Auvergne-Rhône-Alpes s’est démené sans compter ses heures et ses passages télé pendant le confinement. Mise en bouteille de gel hydro alcoolique, envoi de 35 000 kits de protection aux soignants libéraux, livraison de tests dans des Ehpad… Mais la mesure spectaculaire de Laurent Wauquiez reste son engagement à fournir un masque pour chaque habitant. Soit une commande de 9 millions d’exemplaires, pour, officiellement, 30 millions d’euros. Une méga-opération logistique permise avant tout par la mobilisation des agents de sa collectivité.

Bénévoles, week-end compris

Si, ce jour-là, Ingrid, Jean-Pierre et les autres [voir le post Facebook de Laurent Wauquiez ci-dessus] ont été applaudis, en coulisses, l’ambiance n’est pas vraiment à la fête. « J’espère qu’on n’aura pas qu’un panier cadeau, mais un rattrapage des heures sup’, comme il se doit ! Même si je crains fort qu’on n’ait rien du tout… », confie un agent de la région à Mediacités. Et pour cause : les fonctionnaires réquisitionnés (plusieurs centaines sur un effectif de 9000 personnes) pour la préparation et la distribution des masques, qui ont travaillé d’arrache-pied week-end compris, sont considérés comme « bénévoles » (sic). Un statut bien pratique pour ne pas payer les heures supplémentaires mais qui a braqué les syndicats en comité technique : selon eux fonctionnariat et bénévolat ne sont pas compatibles.        

Quant aux vrais bénévoles - des citoyens lambda venus prêter main forte aux troupes de la collectivité -, ils ont été accueillis de manière plus que chaotique. Notre fonctionnaire-bénévole désigné raconte : « Laurent Wauquiez avait déclaré vouloir distribuer les masques à partir du 11 mai [début du déconfinement]. Il a accéléré le processus juste avant cette date. Les masques étaient alors en vrac. On s’est retrouvé, un peu partout sur le territoire [Auvergne-Rhône-Alpes compte 12 départements], à les mettre sous plastique, avec la notice de la région, dans des conditions limites sur le plan sanitaire. Quand les bénévoles sont arrivés, dont des élus, on n’avait aucune protection sanitaire à leur offrir ! ». Conséquence, ceux qui ne voulaient pas préparer les cartons sans masque se sont servis dans les stocks qui devaient être distribués aux habitants.

Contactée, la collectivité réfute tout manquement : « Les agents volontaires et les bénévoles présents physiquement sur place, alors que la France était confinée, n’ont pas été sollicités pour les distributions en direct [mais uniquement pour la préparation des cartons]. Les modalités de leur engagement, absolument remarquable, s’inscrivent dans le strict respect des règles ». La réponse fait bondir notre fonctionnaire : « Je n’avais même pas de protection, j’ai dû apporter mon masque personnel, fabriqué par ma femme ! ».

Etienne Blanc chez le coiffeur

Entre des amplitudes horaires démentielles et des équipes prévenues parfois « deux heures avant l’arrivée d’un camion », l’opération « masques Wauquiez » a réservé son lot de surprises comme ces cartons, de 200 à 300 protections chacun, transmis directement à des conseillers régionaux, élus en zone rurale. Traitement de faveur ? Pas du tout, rétorque-t-on au cabinet de Laurent Wauquiez : « Certains se sont mobilisés pour opérer eux-mêmes le transport, ce qui a permis d’accélérer la distribution, notamment dans les petites communes. Aucun élu n’a été fléché. Et les livraisons ont systématiquement été organisées par les communes elles-mêmes ».

D’après nos informations, Etienne Blanc était l’un des destinataires de ces cartons réservés. Le premier vice-président LR de la région n’est pourtant pas conseiller municipal d’un village : jusqu’à fin mai, il a brigué la mairie de Lyon… Dans son entourage, on explique qu’il s’est porté volontaire pour distribuer lui-même des masques à des coiffeurs ou des podologues, en fonction des demandes des services de la collectivité : « Un samedi, il a même pris sa voiture pour aller livrer une petite commune de la Métropole de Lyon ». Un candidat bien serviable, en somme.        

« Laurent Wauquiez a distribué les masques en commençant par ses amis »

Pour dispatcher aux quatre coins du territoire ses 9 millions de masques, dès le départ, Laurent Wauquiez a sonné la mobilisation des maires. Selon le vœu du président, les villages et petites communes devaient être servies les premiers. Logique, vu que des villes, comme Lyon, commandaient de leur côté des masques pour leurs administrés. Mais, dans certaines bourgades, les stocks de la région ont mis le temps… Ainsi, à Saint-Pierre-la-Palud, 2500 âmes, dans les Monts du Lyonnais, à 25 kilomètres du quartier de la Confluence où se trouve le siège de la collectivité : les habitants n’ont reçu, par La Poste, leurs masques étiquetés « Auvergne-Rhône-Alpes » que le 2 juillet dernier. Hasard ou coïncidence ? La municipalité est dirigée par le référent départemental de La République en marche Morgan Griffond

Même attente du côté de Villeurbanne. L’ancien maire PS Jean-Paul Bret devait recevoir les protections de la Région pendant la semaine du 18 mai. Laurent Wauquiez les lui avait promises lors d’une visioconférence réunissant quelques dizaines d’élus du territoire le 27 avril dernier. Las ! A la date indiquée, pas le moindre masque à l’horizon. Un drôle de jeu du chat et de la souris se met alors en place : les services de la Région apportent systématiquement des réponses dilatoires aux demandes d’information de la municipalité. Scénario identique à Vénissieux, Vaulx-en-Velin et Bron où l’on s’étonne de constater que Caluire-et-Cuire, commune de taille comparable (43 000 habitants), dirigée par le LR Philippe Cochet (LR), a en revanche reçu sa dotation régionale autour du 26 mai.

FB Caluire-et-Cuire
Capture d'écran de la page Facebook de la ville de Caluire-et-Cuire.

Mi-juin, ces communes apprennent presque incidemment – via un mail à 21h30 le jeudi 16 juin pour Villeurbanne - que les « fameux » masques en tissu « lavables jusqu’à cinquante fois » seront finalement distribués par voie postale, accompagnés d’un message de Laurent Wauquiez. « Nous sommes tombés de l’échelle », grimace-t-on à la mairie communiste de Vénissieux (PCF) où, à l’instar de la voisine de Bron, des dispositions avaient été prises pour assurer au mieux cette distribution aux allures d’Arlésienne. « Laurent Wauquiez n’a pas été au rendez-vous qu’il nous avait fixé. Son attitude est pour le moins cavalière et il semble bien qu’il a distribué les masques en commençant par ses amis », blâme Jean-Paul Bret.

106 000 euros pour le mot du président

Le patron de la région a vu les choses en grand pour son opération « un masque, un habitant ». En très grand même… D’après nos informations, la collectivité n’a pas commandé pour 30 millions d’euros de protections en tissu, comme annoncé à grand renfort de communiqués de presse, mais pour 59 millions d’euros, sur un budget de 74,8 millions d’euros, au total, dédié à la crise sanitaire hors aides aux entreprises.

Détail qui n’en est pas vraiment un : avec 5 millions d’euros de commande, Gedivepro, dans l’Allier, compte parmi les trois entreprises régionales les plus sollicitées (avec Porcher industries pour 19 millions d'euros et Henitex International pour 3,5 millions d’euros), alors que leurs masques sont fabriqués, pour partie, au Pakistan, comme nous l’avons révélé dans notre précédente enquête

Pour l’instant, seuls 37,3 millions d’euros ont été réglés par la Région aux fournisseurs. Le montant ne manque pas d’interroger, à l’heure où, selon les informations de Mediacités, nombre d’entreprises en difficulté n’ont pas encore reçu d’aide régionale et alors que la somme dévolue à l’achat de sur-blouses pour le personnel médical ne représente que 79 200 euros.

Rien que pour imprimer les notices, vantant au verso l’action de Laurent Wauquiez auprès de ses concitoyens, la Région a dépensé 106 500 euros. Auxquels il convient d'ajouter 644 680 euros dépensés au profit de l’agence de communication Globe diffusion, chargée de distribuer des masques jetables (temps d’usage préconisé : trois heures) sur les marchés ou les gares, sous plastique, également avec un petit mot du président de la collectivité. Mais les élections régionales ne sont-elles pas prévues pour mars 2021...         

Cet article fait suite à une précédente enquête intitulée « De la Tunisie à l’Europe de l’Est : sur la piste des masques de Laurent Wauquiez ». Nous révélions que la communication de la Région (masques fabriqués localement, lavables 100 fois) était loin de coller à la réalité. Notre publication, le 9 juin dernier, a suscité beaucoup de retours de la part notamment d’agents de la collectivité nous informant que nous n’avions traité qu’une partie du « dossier » masques, documents à l’appui.

Nos sources internes ont toutes requis l’anonymat pour préserver leur emploi. Plusieurs d’entre elles redoutent les foudres du cabinet de Laurent Wauquiez « qui contrôle tout ». Leurs motivations à nous parler néanmoins ? Elles déplorent que leur mission de fonctionnaire serve, selon elles, des intérêts politiques.