Il arpente l’Est lyonnais depuis le 1er février dernier. Le nouveau tramway T7 relie en dix minutes les arrêts « Vaulx-en-Velin La Soie » et « Décines OL Vallée ». Soit quatre stations (avec « Décines Centre » et « Décines Grand Large ») pour un départ toutes les quinze minutes. De quoi désengorger, aux heures de pointe, le tram T3, dont il emprunte en grande partie l’itinéraire. C’est en tout cas l’ambition affichée du Syndicat des transports en commun de l’agglomération lyonnaise (Sytral), présidé par l’écologiste Bruno Bernard, également à la tête du Grand Lyon.

La nouveauté de ce tram réside dans sa fréquence. Avec le T3, il compte trois arrêts en commun avant de bifurquer, après avoir longé Décines, en direction de l’OL Vallée, le vaste pôle économique et de loisirs que développe Jean-Michel Aulas autour de son grand stade. Il roule alors sur des rails déjà posés auparavant mais utilisés jusqu’à présent les soirs de match ou de concert dans l’enceinte de l’Olympique lyonnais.

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L'itinéraire du T7 (tracé rouge).

Grâce au T7, le patron de l’OL ancre un peu plus son terrain de jeu au reste de l’agglomération. Son enclave d’une cinquantaine d’hectares compte un hôtel, un laboratoire d’analyses médicales, des bureaux ou encore un bowling… en attendant une nouvelle salle de 16 000 places - « l’Arena » - objet de profondes dissensions entre les élus de la Métropole [(re)lire sur Mediacites : L’Arena de l’Olympique lyonnais, bombe à fragmentation au sein de la majorité du Grand Lyon]. « Désormais, la place Bellecour est à 30 minutes d’OL Vallée grâce aux transports en commun », se félicitait, en février, le club de Jean-Michel Aulas.

Certes, mais pour qui ? Ce mardi 27 avril, entre midi et 14 heures, les passagers du « tramway Aulas » se comptent sur les doigts d’une main. Et détail significatif, quand le métro A arrive à la station « Vaulx-en-Velin La Soie », l’annonce au micro des correspondances ne mentionne toujours pas la nouvelle ligne… trois mois après sa mise en service. « Le T7 est une ânerie monumentale », se lamente Jean Murard, président de Déplacements citoyens, consterné par l’existence d’une ligne si peu fréquentée. Pour appuyer ses propos, son association a compté, à plusieurs reprises ces dernières semaines, le nombre d’usagers du tramway. Résultat : personne ou presque.

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A bord du T7, mardi 27 avril 2021. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

« C’est un tram désert », témoigne André Dargaud, qui a observé sa fréquentation le dimanche 4 avril dernier pendant la première campagne de vaccination organisée au grand stade. Ce week-end-là, 10 000 doses ont pourtant été injectées en trois jours. Mais il faut croire que les vaccinés sont arrivés et repartis à pied ou en voiture… Posté au terminus « Décines OL Vallée » du T7 pendant une heure et demie, André Dargaud n’a dénombré au maximum que douze passagers à bord des rames. Leur capacité est de 200 places.

« Une ligne normale est pertinente lorsqu’elle atteint 15 000 à 20 000 voyageurs par jour »

Les observations issues des coups de sonde de Déplacements citoyens - l’association n’a pas les moyens humains de comptabiliser les usagers du tramway sept jours sur sept - sont corroborées par les données du Sytral. Elles confirment la très faible fréquentation de la nouvelle ligne. Au mois de mars, en semaine, le syndicat des transports en commun comptait 1 000 voyageurs par jour dans le T7… soit 10 passagers par rame en moyenne. « Cela peut paraître peu pour une ligne de tram, conçoit Jean-Charles Kohlhaas (EELV), vice-président délégué du Sytral, par ailleurs chargé des déplacements au Grand Lyon. Une ligne normale est pertinente lorsqu’elle atteint 15 000 à 20 000 voyageurs par jour. » Soit quinze à vingt fois plus que l’actuel tramway de l’OL Vallée !

À titre de comparaison, le T3 totalisait en moyenne 38 000 voyageurs par jour en 2019, d’après le rapport annuel du Sytral. Mais l’élu écologiste tempère : «  En période de crise sanitaire, sur une ligne qui vient tout juste de démarrer, cette fréquentation n’est pas étonnante. »

Pourquoi l’avoir alors inaugurée en pleine pandémie ? Le calendrier est d’autant plus étonnant que les équipements de loisirs desservis sont fermés en raison du Covid-19. Seuls le laboratoire et le pôle médical sont ouverts. Pour s’y rendre, les employés et patients peuvent emprunter d’autres moyens de transport : le T3, moins fréquenté qu’avant le début de la crise, ou les bus 85, 76 et 67, d’une capacité de 90 passagers par véhicule, qui desservent des arrêts à proximité.

« L’inauguration de la ligne avait déjà été repoussée à cause de la crise sanitaire », se défend Jean-Charles Kohlhaas. Votée en mars 2020 par un Sytral alors présidé par Fouziya Bouzerda (MoDem), le T7 devait initialement commencer à circuler le 2 novembre 2020. « On l’a mis en service à une période où on pensait y voir un peu plus clair », reprend l’actuel vice-président, avant de souligner qu’à cause du virus, la plupart des lignes du réseau TCL sont moins fréquentées. La baisse serait de l’ordre de 35% par rapport à la même période en 2019, d’après l’élu. « On ne va pas fermer toutes les lignes moins utilisées pendant la crise sanitaire », soutient-il.

Plus de 830 000 euros de frais de fonctionnement

Une fois la pandémie terminée, le T7 trouvera-t-il son public ? Sur une cinquantaine d’hectares, l’OL Vallée regroupe 17 enseignes et 2 250 emplois. À l’horizon 2024, Jean-Michel Aulas ambitionne d’y faire venir 4 millions de visiteurs par an (en comptant les jours de matches et d’autres événements déjà desservis avant la création de la ligne T7). Le seul centre de loisirs en accueillerait 900 000 selon le président du club de football.

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Au terminus "Vaulx-en-Velin La Soie". Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Seulement voilà, « 900 000 visiteurs par an, c’est en moyenne 2 500 personnes par jour, soit moins que le 4 avril, jour de vaccination », calcule Jean Murard. Jean-Charles Kohlhaas, lui, table sur 5 000 usagers par jour en sortie de crise. On est encore bien loin des 15 000 à 20 000 réglementaires… « Je ne pense pas que cette ligne ait été imaginée pour atteindre autant de voyages par jour », admet le vice-président du Grand Lyon.

La desserte quotidienne d’OL Vallée représente un investissement d’1,6 million d’euros et des dépenses de fonctionnement estimées à 836 000 euros par le Sytral ( un chiffrage contesté ). Était-elle nécessaire ? La question se pose même pour les soirs d’événements à la future Arena. D’après une étude d’impact commandée par le groupe OL pour son projet, seuls 25% des visiteurs de la salle emprunteraient les transports en commun. Soit 3 700 personnes. L’estimation se base sur l’actuelle part modale calculée lors des événements au grand stade.           

C’est justement la raison d’être du T7, assène Xavier Pierrot, directeur adjoint de l’Olympique lyonnais, chargé du grand stade et du projet Arena. « Le T3 était suffisant pour garder le ratio transports en commun/voiture que nous connaissons aujourd’hui », expose-t-il, augmenter l’offre de tramway encouragerait davantage de visiteurs de l’OL Vallée à laisser leur auto au garage.

« C’est le symbole d’une carence et d’une incompétence, et peut-être d’une allégeance »

Sans surprise, Jean Murard n’y croit pas du tout. Ce « tramway T7 parasite » comme il l’a baptisé, n’est, selon lui, qu’un grand gaspillage d’argent public : « Le réalisme serait de s’adapter aux besoins. C’est le symbole d’une carence et d’une incompétence, et peut-être d’une allégeance qui est inadmissible. » Allégeance, le terme est lâché. Autrement dit, la ligne serait un « cadeau » offert à l’Olympique lyonnais.

« Nous n’avons aucun projet avec l’OL Vallée aujourd’hui », intervient Jean-Charles Kohlhaas oubliant un peu rapidement celui de l’Arena qui fait actuellement l’objet d’une enquête publique en vue de modifier le plan local d’urbanisme et de l’habitat voté par… la Métropole. L’ancienne présidente du Sytral, Fouziya Bouzerda, à l’origine du T7, balaie tout soupçon de favoritisme au profit de l’Olympique lyonnais. « Là où il faut renforcer l’offre sur le réseau, on renforce l’offre, en l’occurrence, la ligne T3 qui est surchargée. Je n’ai jamais eu besoin de faire un cadeau à l’OL », cingle celle qui candidate aujourd’hui aux élections régionales, sur les listes de Bruno Bonnell (LREM).  

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A la station "OL Vallée". Photo : N.Barriquand/Mediacités.

À demi-mots, Xavier Pierrot concède que le club sportif a milité pour la création de la ligne T7 : « Oui, on a poussé dans le sens de sa mise en place. On a expliqué que c’était le seul moyen d’améliorer le taux de répartition entre transports en commun et voitures. » « Mais c’est la responsabilité des élus de le mettre en place, pas celle de l’OL », tient-il à préciser.

« On va attendre la sortie de la crise pour voir comment ça démarre, conclut  Jean-Charles Kohlhaas, et s’il faut réduire l’offre ou la supprimer, on le fera. Je pense que cette ligne a une utilité même si, à titre personnel, je ne crois pas qu’elle soit prioritaire. » Assez toutefois pour faire tourner des tramways quasi-vides depuis trois mois…


Nos précédentes enquêtes sur l'OL Vallée :

Cet article concerne la promesse :
« Investir 3 milliards d’euros dans le développement des transports en commun »
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