«La toute première forêt urbaine. » En mars dernier, avec quelques membres de sa majorité, Bruno Bernard, le président (EELV) du Grand Lyon, dévoile le premier terrain boisé par la Métropole. Six mois plus tard, sur une parcelle aux allures de terrain vague, située sur la commune de Saint-Priest, poussent de jeunes érables ou chênes espacés de deux mètres les uns des autres.

Sur le papier, l’aménagement de ces deux hectares permettra de créer, à terme, un véritable « environnement forestier ». Coincée entre les premiers kilomètres de l'A43, une zone d'activité commerciale et un terrain agricole, « la forêt urbaine » de la Poste aux chevaux (du nom du lieu-dit) reste inaccessible autrement qu'en voiture. Le lieu n'a pas été pensé comme un parc pour la balade du dimanche mais pour favoriser le retour des insectes pollinisateurs et autres animaux en tous genres.

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La « forêt urbaine » de la Poste aux chevaux, à Saint-Priest. Photo : A.Bamas.

C’était une promesse phare des écologistes lors des élections municipales et métropolitaines de 2020. « Nous créerons des forêts urbaines de 3 à 5 hectares (…), même en plein cœur de la Part-Dieu ! », martelait le programme de Grégory Doucet et de Bruno Bernard. Et depuis ? À l’issue de notre enquête, force est de constater que les grandes ambitions formulées en période électorale ont été revues à la baisse.

Certes, les « forêts urbaines » sont au centre de la politique de végétalisation de la Métropole. D'après le plan Nature présenté en juin 2021 par Bruno Bernard, elles doivent « accroître l’apport de fraîcheur, créer des refuges de biodiversité et améliorer la qualité paysagère des rues et des espaces publics ». Mais pour nombre d’entre elles [voir notre carte ci-dessous], aucune date de plantation n’est prévue, un an et trois mois après le début du mandat. C’est le cas de projets à Gerland, dans le 8e arrondissement ou du côté de la Part-Dieu, tous évoqués dans les professions de foi d’anciens candidats écologistes.

Pour l’instant, en dehors des plantations à la Confluence, débutées en 2019, les rares « forêts » à sortir de terre restent cantonnées à des secteurs périurbains tels celui de la Poste aux chevaux, à Saint-Priest, ou celui de la Zac Castellane, à Sathonay-Camp, où la Métropole a créé un arboretum, en mars également. Et l’ampleur de ces projets est en deçà de la promesse de boisements de « 3 à 5 hectares » : deux hectares pour « la forêt » de Saint-Priest, 1400 mètres carrés pour la centaine d’arbres de Sathonay-Camp.

« Nous avons sans doute utilisé le terme de "forêt" un peu naïvement »

Signe révélateur, l’expression même de « forêts urbaines » a parfois été abandonnée au fil des mois au profit de « boisement urbain », comme pour le projet de la rue du docteur Bouchut, à la Part-Dieu. « Nous avons sans doute utilisé le terme de "forêt" un peu naïvement. On ne peut pas parler de "forêt urbaine" pour des espaces qui font entre 500 et 1000 mètres carrés. C'est bien trop restreint », reconnaît Nicolas Husson, adjoint au maire de Lyon chargé de la nature en ville. L’élu réfute l’idée d’un renoncement, il préfère parler d’une « rectification »…      

L’évolution sémantique traduit un principe de réalité : dans les secteurs les plus denses de l'agglomération lyonnaise, ville et Métropole peinent à dégager de l'espace et à disposer du foncier nécessaire à une végétalisation XXL. D’après l’Inventaire national forestier (qui dépend des ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique) un espace boisé doit occuper une superficie minimum de 5 000 mètres carrés (soit 0,5 hectare) pour être qualifié de « forêt ». L’objectif de végétaliser la rue Bouchut reste inchangé, souligne par exemple Nicolas Husson, mais « le mot de boisement est désormais préféré par souci d’honnêteté intellectuelle ». Soit. Reste que l’amende honorable arrive un peu tardivement alors qu’en 2020 Grégory Doucet a fait campagne sur cette « forêt » de la Part-Dieu

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Rue du docteur Bouchut, dans le 3e arrondissement de Lyon, en attendant la « forêt urbaine » promise en 2020. Photo : A.Bamas.

Le discours est le même du côté de la Métropole où le vice-président délégué à l’Environnement, Pierre Athanaze, semble préoccupé. « Nous avons peut-être un petit peu joué sur les mots et c'est pourquoi j'ai proposé au président Bruno Bernard que nous définissions clairement ce qu'est une "forêt urbaine" », confie-t-il. Une intention louable pour accorder les violons écologistes. Exemple : pour qualifier la plantation réalisée sur le site de la Station Mue, à Confluence, Nicolas Husson parle d’une « forêt urbaine » à l’inverse de son collègue du Grand Lyon. « Je ne vais pas vous dire que ce que nous avons fait à la Confluence est une "forêt urbaine". Non, nous avons simplement planté pour lutter contre un îlot de chaleur », considère Pierre Athanaze.

Une définition officielle

Ce débat d'apparence superficielle révèle surtout à quel point il est difficile de définir ce qu'est une « forêt urbaine ». Annabel Porté, chercheuse en écologie forestière à l'Inrae de Bordeaux (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), constate que l'utilisation des expressions « forêts urbaines » et « micro-forêts » s'est intensifiée au cours des dernières années sans respecter la véritable définition. « L'appellation "forêt urbaine" a été déposée par la FAO [l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation] pour désigner non pas une plantation mais l'ensemble de tous les arbres présents dans un tissu urbain, note-t-elle. La "forêt urbaine" de Lyon c'est tout le tissu végétal composé par les arbres d'alignement, les arbres de parcs… répartis dans toute la ville. »

Comment distinguer les « forêts urbaines », au sens des élus écologistes lyonnais, des simples parcs ou squares ? « Notre objectif est d’implanter en ville de véritables environnements forestiers, pas de planter quelques arbres dans un parc aménagé. Les visiteurs retrouveront une ambiance de forêt », répond Pierre Athanaze. Ces « forêts urbaines », ou plutôt « boisement urbains », se distingueraient aussi par les bénéfices qu’ils apporteraient au territoire, poursuit le vice-président de la Métropole : rafraîchir grâce à l’ombre des feuillages et à l’évapotranspiration [un phénomène naturel de transpiration des végétaux], protéger la biodiversité en ville, favoriser le retour des abeilles…

D’après Nicolas Husson, la densité des plantations peut augmenter leurs bienfaits. Celle réalisée par la ville de Lyon à Confluence expérimente ainsi le concept de « forêt Miyawaki ». Cette technique, qui doit son nom à un botaniste japonais, consiste à planter très densément des espèces variées afin de susciter une croissance rapide des arbres et de « renaturer les sols », selon les mots de l’adjoint de Grégory Doucet.

Mais la chercheuse Annabel Porté appelle à la prudence. « Depuis environ cinq ans cette technique connaît un regain de popularité et beaucoup de micro-forêts ont été plantées ainsi, observe-t-elle. Le problème, c'est qu'aucune étude scientifique n'a encore démontré leur impact sur la biodiversité des alentours. » Selon elle, les « forêts Miyawaki » présenteraient un inconvénient de taille : « Puisqu'on se retrouve avec 300 arbres pour cent mètres carrés, très vite les plants manquent d'espace. Un processus naturel d'auto-éclaircie intervient. C'est-à-dire que certains individus meurent ce qui permet aux autres de croître. Dans ces plantations, la mortalité est donc très haute. »

Or, tous les arbres de ces « forêts urbaines » sont généralement décomptés par les collectivités quand il s’agit de communiquer sur les objectifs de la végétalisation de la ville. Nicolas Husson le reconnaît volontiers : « Notre majorité s’est engagée à planter dans le Grand Lyon 300 000 arbres d’ici à 2030. Parmi eux certains sont en forêt Miyawaki et ne survivront pas tous, mais au long terme le solde sera très positif. »                     

Conscient de ces limites, Pierre Athanaze précise que la Métropole « expérimente » différentes techniques de plantation et cherche à les « adapter au climat lyonnais ». « Nous tentons d’inclure ces plantations dans un vaste projet de renforcement de continuités écologiques, ajoute-t-il. Par exemple, la forêt de Saint-Priest est une étape devant mener à la restauration du corridor de biodiversité entre le parc de Parilly et le grand parc de Miribel. »

La maîtrise du foncier

Pour implanter une « forêt urbaine », le Grand Lyon sélectionne le site selon deux critères. Le premier : faire en sorte que le boisement trouve sa place dans un corridor écologique. Le deuxième : s'assurer qu'il apportera un peu de nature dans des zones qui en manquent aujourd’hui, comme le 8e arrondissement de Lyon. À condition, bien entendu, de disposer d’espace…

Prenez l’esplanade Mandela, à l’est de la gare de la Part-Dieu. « Nous avons prévu de planter sur ce parc, mais il y a beaucoup d'usages autour, avec le passage du tramway qui complexifie les choses, développe Nicolas Husson. Il sera donc question d'un boisement limité au nord de l’esplanade puisque l'espace n'est pas immense. » À Gerland, la ville se heurte au problème du contrôle du foncier. Les écologistes aimeraient transformer le site de l'ancienne usine Nexans en « boisement urbain », mais c’est compter sans le prix du terrain détenu par Bouygues Immobilier. Sur ce projet, Nicolas Husson ne s’engage pas mais assure que « la réflexion reste ouverte ». Sur les 44 millions d'euros alloués au développement du Plan nature jusqu'en 2026, « environ neuf millions d'euros seront dédiés à l'achat de foncier », d’après Pierre Athanaze.

« Alors que le prix au mètre carré est déjà si élevé à Lyon, ces plantations risquent d'empêcher la construction de nouveaux logements ou bureaux », s’inquiète Emilie Prost, conseillère métropolitaine du groupe Progressistes et Républicains (celui de David Kimelfeld). « Cela pourrait obliger des ménages à s'excentrer, donc à multiplier les déplacements, notamment en voiture. Finalement, ces "forêts urbaines" pourraient avoir des conséquences négatives sur notre environnement », poursuit-elle, tout en précisant qu’elle soutient toutes « les initiatives qui peuvent améliorer la qualité de l'air ».

En matière de végétalisation, le projet des Balmes de Fourvière devrait par ailleurs marquer le mandat des verts. Souvent présenté comme le futur « deuxième poumon de Lyon » après le parc de la Tête d’Or, la réunion des parcs et squares déjà existants sur la colline sera précisé « d’ici quelques mois », lâche Nicolas Husson. « Ce sera une véritable continuité de 80 hectares, du jardin des Curiosités jusqu'à Vaise, en redescendant à la cathédrale Saint-Jean », décrit-il. Sauf que… La mairie doit encore s'assurer de la disponibilité de certains terrains comme une réserve foncière proche du cimetière de Loyasse pour mener à bien ce chantier. Pour les « forêts urbaines » comme les Balmes, les ambitions de la majorité reste toujours soumises à conditions, qu’elles que furent les promesses électorales formulées en 2020…

Cet article concerne les promesses :
« Subventionner la végétalisation d’espaces privés » « Créer les Balmes de Fourvière, “forêt urbaine” de 80 hectares » « Planter des “forêts urbaines” de 3 à 5 hectares »
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