Sur le papier, Lyon a tout d’un eldorado pour les couples qui souhaitent vivre un accouchement physiologique ou « physio ». Huit des dix maternités de la métropole disposent d’une « salle nature » ou d’un espace physiologique selon les données du réseau local de périnatalité Aurore. Si on s’en tient à ce chiffre, les hôpitaux semblent avoir pris la mesure des aspirations des futurs parents à ce type d’accouchement qui vise une moindre médicalisation, une plus grande autonomie des couples et une attention particulière au respect des besoins de la mère et de l’enfant.

À la maternité de Givors, pionnière en matière d’accouchement « physio » [lire plus bas], se sont ajoutées de nombreuses initiatives dans les principaux établissements de l’agglomération - hôpital Femme Mère Enfant, Médipôle, Natecia, Lyon Sud - comme dans le secteur libéral où se développe notamment « l’accompagnement global » (suivi par un même professionnel de santé, des premiers mois de la grossesse aux premières semaines du bébé). Mais, comme l’illustrent les témoignages recueillis par Mediacités de jeunes mamans déçues voire traumatisées par leur accouchement, les principes physiologiques sont loin d’être respectés dans certaines maternités, malgré leur affichage et leur communication…

« Une vision militante de la naissance "sans violence" »

Le nombre d’établissements convertis officiellement à la physio traduit en tout cas un changement d’époque. Au début des années 2000, l’accouchement « naturel » était quasiment en voie de disparition, comme le rappelle Anne Evrard, militante de l’association lyonnaise Bien naître depuis 2001. « A l’époque, Lyon arrivait à tempérer la mainmise des centres hospitaliers universitaires sur les normes de périnatalité grâce aux petites maternités très alternatives de la polyclinique des Minguettes, à Vénissieux, et de la clinique Champ fleuri, à Décines. Ces établissements perpétuaient une vision militante de la naissance "sans violence" telle qu’envisagée dans les années 1970, se souvient-elle. Hélas, les deux ont dû mettre la clé sous la porte. Ce fut le cas pour beaucoup de petites maternités à cette période. »

Les Minguettes ont été rachetées en 2003 par la Mutualité française pour former le groupement hospitalier des Portes du sud, tandis que l’équipe de Champ fleuri a rejoint en 2008 l’hôpital privé Natecia, propriété du groupe Noalys. Quant à leurs pratiques alternatives, telle que l’accouchement dans l’eau, elles ont été rapidement oubliées, perçues comme obsolètes au regard des standards médicaux de l’époque.

Coup de poker givordin

Avant les années 2010, l’excellence obstétrique se mesurait d’abord par le biais d’indicateurs purement médicaux. « Les standards de qualité visaient notamment la limitation des taux d’épisiotomie ou de césarienne », souligne Anne Evrard. La militante se souvient du rituel qui a longtemps émaillé les assemblées générales du réseau Aurore : « Son président d’alors, le professeur René-Charles Rudigoz, n’hésitait pas à présenter publiquement les performances des maternités et à décerner une symbolique cuillère d’or au premier du classement et une cuillère de bois au dernier. » C’est pourtant à cette période, au milieu des années 2000, qu’un noyau dur de sages-femmes de la maternité de Givors décide de faire le pari de l’accouchement physiologique.

« Elles ont commencé par réaménager les salles de naissance avec les moyens du bord, en empruntant des tapis de gym, destinés aux séances de préparation à la naissance, pour permettre aux mamans d’accoucher par terre, ou des lumières tamisées aux salles de repos pour créer des atmosphères intimes », raconte Chloé Fernagu, sage-femme à la maternité givordine. Le succès est vite au rendez-vous. « Les femmes revenaient toutes en disant que leur accouchement avait été incroyable. Cela a décidé les équipes à monter un projet, largement soutenu par le directeur de l’époque, Serge Malacchina, arrivé en 2007 », poursuit la soignante. Rapidement, le nombre d’accouchements bondit de 500 à plus de 1000. L’activité de la maternité est sécurisée (depuis 1998, un hôpital doit enregistrer un minimum de 300 accouchements par an pour garder sa maternité ouverte) et Givors devient la référence de la naissance alternative dans l’agglomération lyonnaise.

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Salle nature de la maternité de Givors. Photo : CC lacausedesparents.org.

Aujourd’hui, la moitié des femmes qui choisissent la maternité de Givors ont un projet d’accouchement physiologique. Parmi elles, de nombreuses Lyonnaises qui n’hésitent pas à braver les embouteillages de l'A7 pour pouvoir bénéficier de la baignoire d’accouchement, des monitorings sans fil (appareils destinés à surveiller le rythme cardiaque du fœtus), d’une lumière tamisée dans les salles de naissance mais aussi et surtout de l’expertise d’une équipe dûment formée. « Un accouchement physio ne se résume pas à une absence de péridurale, qui peut être traumatisante si elle n’a pas été choisie. Pour nous, le vécu de la mère est primordial : elle doit se sentir soutenue et respectée tout au long de l’accouchement », martèle Chloé Fernagu.

Autre exclusivité de Givors dans la métropole : la mise à disposition du plateau technique à une dizaine de sages-femmes libérales qui pratiquent « l’accompagnement global ». Ce type de suivi médical permet aux futurs parents d’avoir un interlocuteur unique du premier trimestre de la grossesse aux premières semaines du bébé. Il inclut la préparation à la naissance et la présence lors de l’accouchement.

Réservé aux grossesses à très bas risque – pas de bébé en siège, pas de jumeaux, pas d’antécédent de césarienne ni de pathologie maternelle -, cette version « premium » de l’accouchement physiologique n’est pas à la portée de toutes les bourses. « Contrairement à l’accouchement classique en maternité, remboursé à 100 % par la Sécurité sociale, l’accouchement en plateau induit des dépassements d’honoraires de l’ordre de 600 à 800 euros qui couvrent nos frais d’assurance et notre temps d’astreinte prénatal et de surveillance post-natal que l’assurance maladie ne prend pas en compte », précise Morgan Stockman, un des quatre sages-femmes de la métropole conventionnés avec la maternité de Givors.

Malgré cet obstacle, la demande ne fait que croître. Avec sa binôme Charlotte Lardery, le sage-femme accompagne 80 couples par an et en refuse au moins autant. « Beaucoup ne parviennent même pas à prendre rendez-vous car notre planning est plein des semaines à l’avance », témoigne-t-il. Un signe selon lui de l’éveil des femmes et de leur volonté de se réapproprier leur corps et leur accouchement.

Un nouvel idéal obstétrique

Le succès de l’accouchement physiologique  n’a pourtant rien de surprenant pour les acteurs de la périnatalité. « Il y a d’abord eu l’impact de la dénonciation médiatique des violences obstétricales et gynécologiques qui a abouti, à l’été 2017, à la commande d’un état des lieux par le secrétariat d’État à l’Égalité, mais aussi à la publication par la Haute Autorité de santé (HAS), en décembre 2017, des premières recommandations sur l’accouchement normal. Elles ont fait du respect de la physiologie un nouveau standard de qualité pour les grossesses non pathologiques », détaille Anne Evrard.                           

Ces évolutions officielles rencontrent un fort écho parmi les futurs ou jeunes parents. « Certains recherchent une individualisation du suivi, d’autres espèrent se prémunir des violences obstétricales. On reçoit également de plus en plus de couples très informés - notamment via les réseaux sociaux où les groupes de promotion de l’accouchement naturel sont très actifs – en quête d’une prise en charge optimale pour la santé de la mère et de l’enfant », raconte Violaine Lièvre, sage-femme libérale villeurbannaise qui pratique l’accompagnement global.

De quoi craindre la montée en puissance d’un rejet radical de la médecine ? Pour Violaine Lièvre, la réponse est non : « Mes patientes voient plutôt l’accouchement physiologique comme un choix scientifiquement rationnel. Pour autant, elles ne s’interdisent ni de recourir à la péridurale ni d’autoriser une intervention médicale si nécessaire. Celles qui souhaitent pousser le concept plus loin se tournent plutôt vers l’accouchement à domicile (AAD), ou l’accouchement non médicalement assisté (ANA), qui sont d’autres manières d’accoucher physiologiquement, hors de l’hôpital. »

« Pour les maternités plus petites, cela peut représenter une opportunité d’élargir leur patientèle »

Face au succès de ce nouvel idéal et à l’explosion de la demande des patientes, beaucoup de maternités lyonnaises ont misé sur l’ouverture d’une « salle nature » ou d’un « espace physiologique ». Ces équipements sont censés permettre de rester mobile durant le travail et d’accoucher dans la position de son choix. À chaque établissement sa stratégie. « Pour les grosses maternités comme l’hôpital de la Croix-Rousse ou l’hôpital Femme Mère Enfant qui croulent sous les inscriptions, l’enjeu était de maintenir une image d’excellence en adhérant aux meilleurs standards de l’obstétrique. Tandis que pour les maternités plus petites du pourtour lyonnais, cela peut représenter une opportunité d’élargir leur patientèle », analyse Anne Evrard.

Des initiatives encourageantes, mais qui restent trop souvent une coquille vide, estime Laureline*, membre des Cafés physio, un collectif rhônalpin de défense de l’accouchement physiologique. « Lors de l’inauguration de la salle nature de la maternité du Val d’ouest en 2018, nous avions demandé s’il était possible d’accoucher accroupie ou à quatre pattes, raconte-t-elle. On nous a regardé avec des yeux ronds, cela leur semblait inimaginable ! » Même déception à la maternité de Sainte-Foy-lès-Lyon, où Marion a choisi d’accoucher il y cinq mois en raison de « la salle nature ». « Ma simple demande à ce que personne ne touche mon bébé en salle de naissance s’il allait bien n’a pas été respectée, déplore-t-elle. Les sages-femmes ont fait des efforts pour respecter mon projet de naissance mais les auxiliaires de puériculture n’en ont tenu aucun compte. »

Cruelles désillusions

D’autres maternités, comme Natecia, n’hésitent pas à pousser le « physio-washing » encore plus loin. La clinique met en avant les équipements hérités de la maternité Champ fleuri comme la roue Roma (un siège suspendu pour accoucher) ou vante les mérites de sa salle « Snoezelen », un espace censé favoriser la détente des parturientes. Non sans susciter de cruelles désillusions... « Au moment de l’inscription, on m’avait promis une salle nature avec des lumières sympas et des cordes pour me suspendre alors qu’en réalité cette salle n’est ouverte aux femmes que jusqu’à quatre centimètres de dilatation, soit le début du travail, témoigne Noémie, qui y a accouché à l’été 2020. De même, le gynécologue avait validé point par point mon projet de naissance, incluant la possibilité d’accoucher dans la position de mon choix et d’attendre que le cordon ait fini de battre avant de le couper. Rien de cela n’a été respecté, sans aucune explication. »

« On ne pouvait pas s’attendre à ce que tout change d’un claquement de doigt », convient Anne Evrard. La militante de Bien naître souligne la difficulté pour les soignants à s’ouvrir à une culture de la physiologie : « Pour eux, c’est une révolution ! Même les recommandations de la HAS de 2017, qui ne sont pourtant pas très ambitieuses, sont encore loin d’être appliquées ! » S’ensuivent des prises en charge très contrastées, dont les patientes sont rarement informées. « A Natecia, tout dépend de chaque médecin, qui a sa propre sensibilité, admet Dorothée Journet, gynécologue obstétricienne de la clinique. Moi, j’essaie de respecter toutes les demandes des patientes, qu’elles désirent une césarienne sans motif médical, un déclenchement de convenance ou un accouchement sur le côté, plus physiologique. » Mais le clivage peut aussi s’installer au sein même des équipes médicales, lorsque des militants de l’accouchement physiologique côtoient une arrière-garde rétive au changement. Et le phénomène n’est pas propre à Natecia.

« La physio ne doit pas être qu’une vitrine ! »

« À la maternité de Lyon Sud, la direction administrative souhaite fortement développer l’accouchement physiologique mais en salle d’accouchement, tout le monde est loin d’être convaincu ni formé. On ne sait donc jamais sur qui on va tomber », ironise Laureline, des Cafés physio. Séverine Blein, sage-femme du centre hospitalier tempère : « C’est vrai que les pratiques restent encore hétérogènes, mais on est de plus en plus nombreuses à se former et à former les collègues, convaincues que la physio ne doit pas être qu’une vitrine ! En attendant, quand une femme arrive avec un projet de naissance physio, on fait notre maximum pour confier son dossier à une sage-femme motivée. » Car pour les parturientes, les conséquences d’une mauvaise prise en charge peuvent parfois être dramatiques.

Doriane l’a douloureusement expérimenté au Médipôle de Villeurbanne, en janvier dernier. « La sage-femme qui nous a accueillis voyait notre projet d’accouchement physiologique comme une lubie, raconte-t-elle. Suite à un cafouillage administratif, on n’a pas pu avoir accès à la salle nature et on nous a laissés seuls avec un ballon. Cinq heures après, changement de garde. Cette fois, l’équipe m’a dit : "On a lu votre projet, on va tout faire pour le respecter." Mais le travail avançait très lentement. À l’approche du nouveau changement de garde, j’ai senti que l’équipe avait envie d’en finir. L’obstétricien est arrivé pour me dire de pousser, il criait fort, me menaçait d’utiliser les ventouses, les forceps. Ça s’est fini en césarienne d’urgence. Et quand j’ai dit à l’anesthésiste que je paniquais, sa seule réaction a été de m’endormir. Un vrai cauchemar dont je ne me suis toujours pas remise. »

Autant de divergences mettent aussi les équipes à mal et ont sans doute précipité la fermeture, à peine un an après son ouverture, du plateau technique du Médipôle. « Il y a un groupe de sages-femmes extrêmement motivées, mais une bonne partie de l’équipe a encore l’impression que les femmes qui ont un projet de naissance veulent leur apprendre leur métier. Faire vivre la physio est un combat de chaque jour : il faut se battre pour convaincre les médecins, former les collègues, faire respecter les projets de naissance, faire réparer la baignoire d’accouchement quand elle est cassée. La partie est loin d’être gagnée », conclut une source proche du Médipôle. Contacté, l’établissement, qui se présente comme la plus grande clinique de France, n’a pas répondu à nos sollicitations. Il n’a pas non plus communiqué sur la fermeture jusqu’à nouvel ordre de son plateau technique.

* Le prénom a été changé à la demande de notre interlocutrice.

L’alternative des maisons de naissance

Profiter du confort d’un accouchement en toute intimité sans renoncer à la sécurité de l’hôpital : c’est l’utopie des Maisons de naissance (MdN). Réservées aux grossesses non pathologiques, ces lieux sont aussi dédiés aux futurs parents qui souhaitent un accouchement physiologique. L’analgésie péridurale n’y est pas possible. Depuis 2016, neuf structures ont été autorisées à ouvrir en France à titre expérimental. L’aboutissement de longues années de mobilisation pour les militants lyonnais de l’association La Cause des parents (LCDP) qui en rêvaient depuis le début des années 2000.

« Pendant quinze ans, tout a été tenté, retrace Déborah Mandelsaft, coordinatrice de l’association. On a d’abord investi des locaux proches de l’hôpital de la Croix-Rousse, en espérant y créer un lieu d’accueil pour les parents où les femmes pourraient aussi accoucher, comme il en existe depuis longtemps en Belgique ou au Québec. Mais les décrets de périnatalité de 2003 n’ouvraient la voie qu’à des MdN internes aux structures hospitalières. On a alors cherché une maternité prête à héberger notre projet. Une quasi mission impossible, car il fallait à la fois des locaux adaptés et une adhésion de la direction et des équipes. »

Quand, en 2015, l’expérimentation des MdN est officiellement lancée, c’est la douche froide pour les militants lyonnais : aucun des projets proposés dans la métropole n’est retenu. Les espoirs se tournent alors vers Bourgoin-Jallieu, dont le centre hospitalier vient de décrocher le précieux sésame pour ouvrir sa MdN « Premières heures au monde » (Pham). 33 bébés y verront le jour en 2016 ; 114 en 2020. Un tiers des couples qui fréquentent les lieux vient de l’agglomération lyonnaise. « On a une très forte demande d’accouchement physiologique sur Lyon, avec des personnes qui nous sollicitent dès le test de grossesse positif, confirme la sage-femme Aurélie Knaps, co-fondatrice de Pham. Pour garantir la qualité du suivi, on est obligé de refuser les patientes résidant à plus d’une heure de Bourgoin. »

La règle d’or de l’établissement, c’est l’individualisation de la prise en charge. Accouchement dans l’eau, placenta « lotus », présence de la fratrie lors de la naissance, refus de pose d’une voie veineuse… « Toutes les demandes peuvent être discutées tant que la sécurité de la mère et de l'enfant ne sont pas impactées », poursuit Aurélie Knaps.                       

« La promotion d’un accouchement moins médicalisé est aussi compatible avec notre combat écologiste »

De quoi faire des émules dans l’agglomération lyonnaise ? Les militantes du collectif des Cafés physio, qui a pris la suite en 2016 du groupe de travail de l’association LCDP, en sont convaincues. « Le projet de loi 2021 de financement de la Sécurité sociale a validé l’expérimentation des maisons de naissance et ouvert du même coup la voie à de nouveaux projets. Il faut se remettre au travail », s’enthousiasme Céline Anselme, sage-femme membre du collectif. Les Cafés physio ont récemment obtenu le soutien de Céline De Laurens, adjointe au maire de Lyon chargée de la Santé. « Nous sommes préoccupés de voir des femmes faire 50 kilomètres pour aller accoucher comme elles le souhaitent. La promotion d’un accouchement moins médicalisé est aussi compatible avec notre combat écologiste », soutient l’élue.

Une MdN pourrait-elle ouvrir ses portes à Lyon avant la fin du mandat en 2026 ? Rien n’est moins sûr. « Nous n’en sommes qu’à l’étude de faisabilité, tempère Céline De Laurens. En tant que mairie, nous avons un rôle de soutien mais non de portage direct. Le but est d’identifier les lieux et les acteurs prêts à se lancer dans la démarche, mais sans exercer de pression, car ce serait contre-productif. » Pour initier le projet, une première rencontre a eu lieu le 29 juin dernier avec l’équipe de la maternité Saint Joseph Saint Luc.

Cet article est publié dans le cadre d'une série d'enquêtes sur la périnatalité. A lire ou relire sur Mediacités :