Depuis mai dernier, à travers la série « Le long de l’axe », Mediacités décortique le « trait » formé par les cours Franklin-Roosevelt, Vitton et Emile-Zola, du très cossu 6e arrondissement de Lyon aux confins de Villeurbanne bordés par le périphérique. Après avoir questionné les caractéristiques des différents secteurs de cet axe, avoir exploré ses frontières floues entre espace public et sphère privée, puis avoir tiré les portraits d’habitants et de travailleurs qui le peuplent, nous avons soumis le travail des photographes Tim Douet et Antoine Boureau, co-auteurs de la série [lire l'encadré En coulisses ci-dessous], à trois universitaires. Chacun, à l’aune de sa spécialité, livre son analyse et ce que leur inspirent ces clichés.                  

 

1/ Les arrière-cours, par Valérie Disdier, urbaniste : « Jusqu’où doit-on dessiner la ville ? »

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Photo : Tim Douet.

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Photo : Antoine Boureau.

« Chacun, chaque jour, habite l’entièreté de son logement, de sa rue, de son quartier. Plusieurs dispositifs, plus ou moins subtils, permettent de passer de l’espace public à des communs pour arriver à son appartement. Depuis son logement, les vues, côté face, vont de rues plus ou moins passantes à des places ou des squares plus ou moins vivants, à des cours, côté pile, souvent maltraitées ou des cœurs d’îlots construits ou arborés. »

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Photos : Tim Douet.

« Lorsqu’on emprunte, sur la rive gauche du Rhône en partant du fleuve pour aller vers l’Est, les cours Franklin-Roosevelt, Vitton à Lyon puis Émile-Zola à Villeurbanne, un voyage dans l’espace et le temps s’opère. La première partie appartient au vaste et régulier quartier du plan Morand projeté à la fin du XVIIIe siècle qui visait à réformer la vieille ville tout en l’agrandissant.

Les “maisons” alignées sur les cours Franklin-Roosevelt et Vitton comportent, le plus souvent, cinq étages, les modénatures [éléments d’ornementation d’une façade, comme des moulures], les entrées et les espaces de distribution sont travaillés, les cœurs d’îlots sont de grandes tailles et parfois plantés, les appartements, hauts de plafond, sont traversants. La bourgeoisie y trouvera son compte ; les petites gens seront logés dans les combles, invisibilisés. Une verticalité sociale est organisée, et les cours arrière seront leur domaine, celui de la gestion des rebus de tous, des eaux usées aux équevilles [les poubelles]. »

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Photo : Antoine Boureau.

« Alors que Lyon se modernise, s’embellit, s’agrandit, Villeurbanne est alors une commune agricole, et il faudra attendre le tout début du XXe siècle pour que l’ancien sentier champêtre devienne le cours Émile-Zola. Devenue la banlieue ouvrière de Lyon depuis le XIXe  siècle, sa métamorphose urbaine volontariste et originale s’opérera plus tard, juste avant la Deuxième guerre mondiale avec un urbanisme social incarné par le quartier des Gratte-Ciel, érigé en 1934.

Pour l’heure, le cours Émile-Zola où nul grand plan, nul dessein ne fut envisagé, ne possède pas l’allure tranquille et bourgeoise des deux cours lyonnais : les hauteurs sont diverses, les époques s’entremêlent, les alignements sont chaotiques, les passages vers l’intérieur des îlots sont modestes. Et pourtant, de ces espaces bien moins réguliers naissent en creux des singularités, des surprises, des inventions habitantes. Jusqu’où peut-on, doit-on dessiner la ville ? »

CV Express

Valérie Disdier est urbaniste de formation. Elle a notamment dirigé La Maison de l’architecture Rhône-Alpes, de 1994 à 2018, et créé la librairie spécialisée en architecture Archipel Centre de culture urbaine (CDCU), sur la place des Terreaux. Également historienne de l’Art, elle est aujourd’hui chargée de la valorisation des projets scientifiques de l’École urbaine de Lyon.

 

2/ La nature en ville, par Thomas Boutreux, botaniste : Les banlieues, « des hotspots de biodiversité à protéger »

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Photo : Tim Douet.

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Photo : Tim Douet.

« Dans le cadre du transect urbain [le "transect" désigne une ligne imaginaire à partir de laquelle on analyse un territoire], les "domestiquées" sont des indices puissants de nos relations à l’esthétique de la ville et sa sociologie : qu'elles soient considérées comme du mobilier urbain ou des éléments décoratifs, elles matérialisent ce qu'on cherche à voir ou donner à voir.

Les "sauvages" retracent elles l’histoire de l’anthropocène par bioindication, de la mobilité mondialisée des espèces aux sols remaniés : de nouvelles conditions de vie apparaissent et de nouveaux écosystèmes sont possibles. Des ballasts de voie ferrée aux abords des bars saturés d’ammoniac en passant par la navigation en technosols au gré des coups de pelleteuse, certaines se sont spécialisées dans des stratégies de vie et y trouvent leur bonheur... tout comme une certaine solitude ! »              

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Photo : Antoine Boureau.

« Du cours Franklin-Roosevelt au cours Vitton, les alignements d'arbres monospécifiques répondent à l’ordre et l’uniformité propres à l’urbanisme hygiéniste. Les squares sont ici les rares espaces donnés au végétal. "Traditionnellement" les plantations sont réalisées dans un plan rigoureux en démonstration de la distanciation nature-culture, le cadre normatif ayant opéré méticuleusement à la définition de nos spatialités, de la place des choses et des altérités. »

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Photo : Antoine Boureau.

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Photo : Tim Douet.

« À mesure que l'on s'éloigne des zones urbaines les plus denses, en progressant dans Villeurbanne, vers l’Est, la pression d'occupation des sols devient plus variable. La place et l'ordre des choses semble parfois moins établie : c’est la possibilité d’une libre expression pour la végétation spontanée. Cet "art involontaire", cher au jardinier et paysagiste Gilles Clément, est une création de vivants qui cohabitent et constituent un "tiers paysage".

De nouvelles combinaisons de tissus urbains créent un patchwork d'habitats disponibles variés et moins contrôlés : c’est le moteur même de la biodiversité en ville ! Les banlieues sont ainsi nos hotspots à protéger, la diversité observée dans ces franges urbaines est aussi le fruit d'une lisière où se rencontrent les villes et les "restes" du monde. »

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Doctorant de l’École urbaine de Lyon, rattaché au Laboratoire d'écologie des hydrosystèmes naturels et anthropisés (Lehna), Thomas Boutreux, spécialiste de la flore tropicale, a orienté ses recherches sur la biodiversité des espaces en habitats collectifs. Il est par ailleurs médiateur scientifique et culturel sur la nature en ville et a conçu des balades urbaines sur le sujet.

 

3/ Les barres d’immeuble, par Anne-Sophie Clémençon, historienne : « La ville traditionnelle déstructurée »

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Photo : Antoine Boureau.

« Le mot "ville", dans l’imaginaire collectif, évoque des maisons serrées les unes contre les autres, alignées sur la rue, autour d’une centralité représentée par d’importants bâtiments publics. Ici, rien de tout cela. Aussi, peinons-nous à nommer ce territoire : banlieue ? urbanisation ? quartiers ? Peu importe. 

Ces photos nous racontent beaucoup. Elles nous révèlent un espace investi après la Deuxième guerre mondiale, rien n’est antérieur, conçu à partir d’une double logique : le tout béton et le tout voiture. L’image de l’autoroute en premier plan, en particulier, est explicite : une immense surface est ici dévolue à la circulation automobile. »

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« L’image de cette tour isolée, plantée dans un parking, montre parfaitement la rupture initiée par le mouvement moderne au XXe siècle, et par laquelle la ville traditionnelle fondée sur le trio rue/parcelle/bâti est déstructurée. Le bâtiment n'est plus le long d’une voie et le statut du sol change, éliminant le principe des petites parcelles. »

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« Cette dernière photo, frontale et géométrique, est fondée sur la répétition des formes générée par l’industrialisation et la standardisation du logement, développées à grande échelle à partir des années 1950 et 1960. »

« Mais ces photos nous interpellent aussi sur le devenir de ce type de bâtiments. Ils ont seulement quelques dizaines d’années d’existence et il est évident, maintenant, que nous n’aurons plus les moyens de les détruire pour reconstruire, comme nous l’avons fait jusqu’à présent. Les temps qui s’annoncent sont à l’économie de moyens et à la frugalité. Se pose donc, avec urgence, la question de leur mise aux normes énergétiques et, éventuellement, de leur adaptation à des fonctions nouvelles. »

CV Express

Chargée de recherche au CNRS (laboratoire « Environnement ville société ») et rattachée à l’École normale supérieure de Lyon, Anne-Sophie Clémençon est historienne de l’architecture et de l’urbanisme. Ses travaux portent notamment sur la fabrication de la ville ordinaire et sur le patrimoine architectural de l’agglomération lyonnaise du XIXe siècle à nos jours.

Nous avons l’intime conviction que les alternatives sociales et spatiales de cette tranche urbaine – cet axe composé des cours Roosevelt, Vitton et Zola – sont observables dans l’ouverture des espaces partagés. Peut-on comprendre en tant que piéton les différences sociales dans ces lieux occupés et traversés au quotidien ? Comment peut-on analyser et révéler les signes d’occupation, d’activité, de commerces et les symboles marqueurs d’inégalités urbaines ? Et tout cela en temps de Covid…

Avec notre projet Urbanité nous questionnons nos interactions — avec des lieux ou des gens — dans les espaces semi-publics et publics. Ces interactions sont-elles du même type tout au long de l’axe ? Ont-elles une influence sur notre bien-être par les temps qui courent ? Peut-on déceler des nouvelles pratiques, des nouvelles alliances, des nouveaux phénomènes urbains ? Ce sont ces questions qui nous animent à travers l’étude de cet axe.

Notre méthode de travail emprunte des outils à l’anthropologie visuelle, à l’ethnographie et aux études urbaines et interdisciplinaires. Elle se démarque en donnant une place centrale à l’intuition, au sensible, à l’ouverture et en plaçant le processus photographique et artistique au centre de l’enquête. Elle permet de rendre compte qu’une rue est aussi un espace de vie partagé.

Outre la publication d’une série d’articles dans MediacitésUrbanité, qui a bénéficié d’une aide de l’Etat, via l’Agence nationale de la recherche, au titre du programme d’Investissements d’avenir, a donné lieu à une exposition dans l’espace public afin de continuer à questionner les usages et la connaissance de l’axe. Il s’agissait également de mettre en avant des points de vue qui montrent des usages alternatifs le long de ces avenues.