Parallèlement à notre longue enquête consacrée à l'usage de pesticides en Loire Atlantique, Mediacités s'est également intéressé à la situation de l'ensemble de la région Pays de la Loire. Grâce aux données tirées de la Banque nationale des ventes distributeurs (BNV-d) , nous sommes ainsi en mesure d'établir cette carte régionale des ventes de pesticides (découvrez également notre carte nationale), ainsi que le classement des produits les plus dangereux par département.

Premier enseignement : alors que dans d'autres régions, le plan Ecophyto de 2008 - qui fixait à 50% l'objectif de réduction des usages de pesticide d'ici 2018 -, ne semble produire aucun effet, ce n'est pas le cas dans Pays de la Loire. En 2016, le total des ventes était inférieur de 30% à celui de 2009, grâce notamment aux efforts engagés dans le Maine-et-Loire et en Loire-Atlantique. Une évolution que le pic connu en 2014 incite néanmoins à relativiser : confronté à des conditions climatiques difficiles, comme lors de cette année-là, les agriculteurs ont tendance à oublier les bonnes résolutions pour se tourner à nouveau vers les produits chimiques. Les vieux réflexes ont la vie dure. Autre bémol : malgré cette baisse récente, les ventes totales sur la période en Maine-et-Loire et Loire-Atlantique restent supérieures à la moyenne nationale.

Si l'on observe plus précisément la situation dans chaque département, la Loire-Atlantique domine le classement de la tête et des épaules. Qu'il s'agisse de la quantité totale de produits vendus ou de leur dangerosité. Avec 1801 tonnes de produits phytosanitaires vendues chaque année, elle représente à elle-seule 40% du total régional (47% pour les substances les plus dangereuses identifiées par Mediacités). Il y a néanmoins du mieux : alors que la Loire-Atlantique faisait partie des trois départements (derrière l'Aube et la Gironde) où l'on vendait le plus de pesticides en 2013, elle rétrograde à la septième place du classement en 2016. A l'autre extrémité, la Sarthe et la Mayenne figurent au rang des bons élèves, avec respectivement 69,5 tonnes et 57,8 tonnes de pesticides vendus chaque année. Le tout avec une surface agricole utilisée (SAU) inférieure d'à peine 10% à celle de la Loire-Atlantique.

Ces différences s'expliquent notamment par la forte présence d'exploitations maraîchères et viticoles en Loire-Atlantique et Maine-et-Loire. Deux activités grosses consommatrices de produits phytosanitaires. Cette caractéristique saute d'ailleurs aux yeux lorsque l'on se penche d'un peu plus près sur les substances vendues dans la région. Archi dominant en Loire-Atlantique (et à la 2e place en Maine-et-Loire), le metam-sodium - très utilisé dans le maraîchage - n'est que très peu vendu en Sarthe ou en Mayenne. A l'inverse, le glyphosate, composante du célèbre RoundUp de Monsanto, y domine très largement. C'est d'ailleurs la substance dont les ventes augmentent le plus en Pays de la Loire au cours des huit dernières années. Reste à savoir pour combien de temps. La commission européenne doit statuer aujourd'hui sur la prolongation de l'autorisation de commercialisation de cet herbicide star, soupçonné d'être cancérogène.

 

Bidule pesticide

Pour aller plus loin, retrouvez notre enquête détaillée sur l'empoisonnement de la Loire Atlantique aux pesticides. Découvrez également notre carte exclusive de la France toxique ainsi que tous nos éclairages régionaux en Auvergne Rhône-Alpes, Hauts-de-France et Occitanie.

 

 

En coulisses : d'où viennent les chiffres de Mediacités ?

«Je commençais à en avoir assez de répondre non», explique Laurent Coudercy, responsable du services Données de l’Agence française pour la biodiversité. Ce fonctionnaire basé à Orléans était régulièrement sollicité pour donner accès à la BNV-d, soit la Banque nationale des ventes des distributeurs de produits phytosanitaires, dont sont issus les chiffres publiés par Mediacités. Qui lui demandait ? Des militants environnementaux, des entreprises, des collectivités, syndicats des eaux, etc. Et régulièrement, il devait leur expliquer à tous que ce n’était pas possible…

Fait surprenant, il assure n’avoir jamais reçu de demande de journalistes, avant celle de Mediacités. Il faut dire qu’il a fallu attendre quatre mois, envoyer une vingtaine de mails et autant d’appels téléphoniques, harceler (poliment) deux services communication remonter via moult services obscurs pour obtenir seulement les coordonnées de ce monsieur. C’était en septembre 2017, et nous aurions pu obtenir la même fin de non-recevoir que les autres. Mais à ce moment-là, tout venait de changer pour la BNV-d... Car pendant l’été, la CADA, a tranché.

D’un coup de plume, le 6 juillet, la Commission d’accès aux documents administratifs a réglé son compte à l’argument de “secret industriel et commercial” mis en avant par les distributeurs et le lobby des pesticides, depuis la création de la BNV-d, en 2009, pour permettre le calcul de la redevance pour pollutions diffuses et la traçabilité des ventes des produits phytosanitaires, selon le fameux principe du “pollueur-payeur”. Au nom de l’intérêt général, et dans le cadre fixé par le Code de l’Environnement, toutes les données recensées depuis 2008 ont été libérées.

La CADA a été saisie par Etienne Dervieux, retraité breton et bénévole au sein d’Eaux et Rivières, une association déjà fait ployer Monsanto… Le militant, un expert des données sur les pesticides basé à Vannes, a décidé de tenter le coup. « Nous avons fait une demande, c’est relativement facile, et voilà… », sourit Etienne Dervieux.Les données de la BNV-d sont donc désormais en ligne, téléchargeables sur le site data-Eau-France. Les chiffres sont déjà venus enrichir le “visualiseur” de données sur les pesticides d’Eaux et Rivières, un outil incroyable qui combine 1 milliard d’infos chiffrées sur ce sujet hautement sensible en Bretagne… Ils devraient intéresser plus largement, tant cette “banque nationale des ventes des distributeurs de produits phytosanitaires”, n’est rien de moins que « le meilleur outil qu’on ait pour évaluer l’utilisation des phytosanitaires en France », selon Laurent Coudercy.

On y trouve pour chaque année plusieurs types d’informations : les substances vendues dans chaque département, leur poids en kilos, le type de distributeur, etc. Ces chiffres permettent ainsi de connaître avec précision la quantité de glyphosate ou de n’importe quelle autre des 500 substances vendues, dans chaque département, depuis 2008. Ces données ne sont toutefois pas parfaites… Premier biais à garder en tête : elles sont déclaratoires. Plus gênant encore, ce sont de simples chiffres de vente et la BNV-d ne dit rien des acheteurs des produits phytosanitaires, ni de la façon dont ils les ont utilisé. Difficile alors d’en tirer des conclusions définitives sur l’utilisation. Difficile aussi de calculer des ratios à l’hectare de surface agricole utilisé, puisqu'on sait que ces produits ont été achetés dans un département mais pas s'ils y ont été utilisés. Enfin, la BNV-d ne montre rien non plus des phytos achetés à l’étranger, notamment dans les régions frontalières. Bref : la BNV-d n’est pas un miroir de l’état des pratiques agricoles. C’est un outil imparfait, qui plus est compliqué à lire. Mais c’est aussi un des seuls dont on dispose.
Julie Reux

Benjamin Peyrel
Co-fondateur de Mediacités et rédacteur en chef de son édition nantaise. Avant de me lancer dans cette aventure, j'ai débuté au quotidien La Croix et suis passé par différentes rédactions avant de rejoindre L’Express et d'écumer préfectures et sous-préfectures pendant dix ans. Je m’intéresse notamment aujourd’hui aux montagnes de données que les collectivités comme les citoyens produisent quotidiennement et aux moyens de les utiliser pour faire avancer le débat public.