UE nantes Ils sont deux à préparer un dîner dans une minuscule kitchenette d'un hôtel à bas prix de Saint-Nazaire. L'odeur d’huile d'olive chaude emplit l'espace, les oignons sont presque prêts à être frits, le temps de tirer quelques dernières larmes au gaillard qui les coupe. A partir d'un téléphone, les deux collègues s'enivrent de musique populaire grecque diffusée par une émission de télé-crochet d'une chaîne publique. Puis Peter reçoit un appel de sa femme. Son fils de trois ans veut lui parler et le voir en vidéo. Alors il enfile ses écouteurs et répond à l'appel sur la messagerie instantanée Viber. Rires, complicité, émotion... « Vous me manquez », dit-il à son fils et sa femme (il me traduit sa phrase après coup car je ne comprends rien). Peter est touché de pouvoir ainsi échanger avec sa famille, qui habite une coquette maison de la province de Kozani, dans le centre-nord de la Grèce.

Vie quotidienne des travailleurs détachés à St-Nazaire
Peter est en conversation sur une application mobile avec sa femme et leur fils de 3 ans. Son fils lui manque beaucoup, il ne le voit pas beaucoup grandir à cause de ses déplacements professionnels. / Photo : Florent Pommier

Cette scène reste aujourd'hui marquante pour moi qui ai vécu plusieurs jours auprès de travailleurs dits « détachés », à Saint-Nazaire - cette cité portuaire d'un abord un peu froid mais au cœur chaleureux. J'y suis allé avec mon appareil photo, ma curiosité et mon empathie, pour laisser la réalité de leur vie quotidienne venir à moi. Pour recueillir ce qui vient en me confrontant à eux...

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Peter boit un énième café et se détend en regardant un concert de musique traditionnelle grecque sur une plateforme de vidéos. Peter est lui-même chanteur baroque à ses heures perdues... / Photo : Florent Pommier

« Quel sens ces employés donnent-ils à leur vie déracinée ? »

Le déclic vint à l'automne 2017, quand j'ai entendu les débats européens sur la réforme de la directive « travail détaché », qui encadre les conditions de travail des employés envoyés temporairement dans un autre pays de l'Union européenne. Je me suis posé une multitude de questions. Pas franchement politiques. Mais humaines. Comment vit-on loin de chez soi, loin des siens ? Comment supporter l'absence de ses proches et le rythme de travail voulu par l'entreprise ? Quel sens ces employés donnent-ils à leur vie déracinée ?

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Les chantiers navals de Saint-Nazaire. 4000 personnes y travaillent chaque année, dont 3000 "travailleurs détachés" étrangers qui vivent dans la solitude et déracinés. / Photo : Florent Pommier

J'ai choisi un terrain que j'affectionne particulièrement : un bord de mer et un port. Saint-Nazaire comme port d'attache, la ville des chantiers navals gérés par STX, cette entreprise franco-italienne qui a recours à une myriade d'entreprises sous-traitantes pour les différentes phases de construction des paquebots géants sortant par l'estuaire de la Loire...

Sans le savoir encore, je me rapproche très vite d'ouvriers qui ont de jeunes enfants et des neveux et nièces dont ils sont proches. Clin d’œil à ma propre histoire : à ce moment-là, je me prépare à devenir tonton.

Comment fait-on à des milliers de kilomètres pour garder le fil des relations avec son pays ? Pour voir grandir ses enfants ? Pour ne pas affaiblir sa relation de couple ? A Saint-Nazaire chaque année, environ 3000 de ces travailleurs détachés, tous métiers confondus viennent travailler pour les sous-traitants de STX, le chantier naval local. Un autre millier travaillent sous contrat direct avec STX. Ils sont Grecs, Bulgares, Polonais, Roumains, Espagnols ou encore Ukrainiens et Portugais. Certains viennent même de Turquie ou de Russie, tant il semble simple pour certaines entreprises enregistrées dans l'Union européenne – et censées respecter la directive sur le travail détaché - de faire venir des non-Européens.

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Devant l'une des entrées des chantiers, des ouvriers étrangers attendent les minibus qui les ramènent dans leur hôtel ou leur logement privé en colocation dans le centre-ville. / Photo : Florent Pommier

Depuis quelques années, les sociétés sous-traitantes doivent s'enregistrer auprès du ministère français du travail et leurs salariés doivent être déclarés avec un certain nombre de papiers (dont leurs pièces d'identité), surtout pour des raisons de sécurité internes aux chantiers : un badge permet de valider l'entrée aux différents portiques d'accès. Bien sûr, les registres permettent à l'inspection du travail de procéder à des vérifications sur place et sur pièce. Mais deux inspecteurs au maximum sont dédiés à ce secteur professionnel sur toute la Loire-Atlantique. Autant dire que les moyens manquent pour passer au crible les conditions de travail sur les longs quais nazairiens.

« le salaire largement inférieur a ceux en vigueur dans le pays d’emploi, les heures supplémentaires non payées (...)  les mauvaises conditions d’hébergement, etc. »

Pour documenter la vie quotidienne des salariés détachés, il me faut mener une pré-enquête de repérage. Un premier séjour me permet de visiter la ville et les abords des chantiers, de rencontrer des syndicalistes. Et de tenter de rencontrer le service communication de STX ainsi que les inspecteurs du travail. En vain, toutes mes tentatives resteront infructueuses.

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Le paquebot de croisière Symphony of the Seas, quelques mois avant sa livraison par STX. / Photo : Florent Pommier

Je débute mon exploration au hasard des rues, ouvre les oreilles, bois des cafés pour écouter les conversations au zinc des bars PMU. J'interroge les rapports des Nazaréens avec leur co-habitants de passage. Pas mal d'empathie mais aussi beaucoup d'indifférence ; ils font partie du paysage et participent à l'économie locale. Ils achètent dans des magasins locaux et ont quelques loisirs marchands, principalement des sorties au restaurant et au cinéma - pas bien plus, selon une étude réalisée par l'Agence d'urbanisme de la région de Saint-Nazaire (Addrn) auprès de 250 travailleurs détachés.

Cette étude souligne la prépondérance des loisirs profitant peu à l'économie locale (promenades, rester chez soi, retrouver des amis et/ou collègues, téléphoner "au pays", etc). L'impact sur le secteur immobilier n'est pas pris en compte. Mais je l’ai appris au fil des jours : si certains employeurs les hébergent dans des hôtels, d’autres louent carrément des appartements à des propriétaires privés et y envoient leurs équipes par roulement, au gré des arrivées.

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Sortie de chantier. Cet ouvrier étranger repart à pied pour regagner son logement en centre-ville. / Photo : Florent Pommier

Dans les cafés nazairiens, les rares questions glanées portent surtout sur leur nombre. J'entends ici et là : « N'y a-t-il pas assez de chômeurs français qu'on pourrait former à ces métiers-là ? » ; « Pourquoi aller chercher si loin les compétences ? » Il faut croire que celles-ci ne se trouvent pas assez en France. Régulièrement, la presse locale fait état d’une pénurie de main d’œuvre sur les chantiers et dans les agences d’intérim nazairiennes. Mais la force humaine de travail est aussi concernée que les matières premières par la mondialisation des échanges, avec le risque de concurrence sociale.

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Nikos Vavvos, ouvrier grec, marié, deux enfants. Salarié d'ANPA, entreprise chargée des finitions des cabines du paquebot Symphony of the Seas, pour le compte de STX. / Photo : Florent Pommier

« Parmi les pratiques de détachement, il y a le salaire largement inférieur aux salaires en vigueur dans le pays d’emploi, les heures supplémentaires non payées, les frais de transport et d’hébergement parfois déduits des salaires, le non-respect des temps de repos, le non-respect des règles d’hygiène et de sécurité au travail, les mauvaises conditions d’hébergement, etc. », écrit la sociologue et chercheure spécialisée dans le travail détaché Fabienne Muller, dans une étude remarquée de 2013.

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Devant l'une des entrées des chantiers, des ouvriers étrangers montent dans les minibus qui les ramènent dans leur hôtel ou leur logement privé en colocation dans le centre-ville. / Photo : Florent Pommier

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Fin de journée pour ces ouvriers des chantiers. Ils se font raccompagner en minibus affrétés par leur entreprise, un sous-traitant de STX. / Photo : Florent Pommier

Lors de ce premier séjour, je me fais accepter dans l'un des nombreux minibus affrétés pour assurer les navettes entre les chantiers et les logements des salariés étrangers. Vadim, un chauffeur, s'amuse de me voir monter dans son minibus, au culot. Cela me permet de suivre ce jour-là un groupe qui fait ses courses dans le supermarché Carrefour du centre-ville et improvise un petit apéro sur le parking qui lui fait face. On est à deux pas d'Escal Atlantic, l’immanquable et colossal bloc de béton qui accueillait jadis une base sous-marine.

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Depuis plusieurs années, des Bulgares ont créé une épicerie où se pressent beaucoup de travailleurs d'Europe de l'Est car ils y retrouvent leurs marques familières. / Photo : Florent Pommier

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Des bières, des yaourts et du fromage vendus dans l'épicerie bulgare de Saint-Nazaire. / Photo : Florent Pommier

Dans ce supermarché, les ouvriers foncent sur les rayons charcuterie, fromage et bières. Mais leurs produits fétiches sont ailleurs dans la ville : dans deux petites boutiques spécialisées dans l'alimentation importée de Russie, Turquie, Bulgarie... L'une s'appelle « Épicerie bulgare ». Et il y a aussi, le dimanche au marché, un magasin ambulant garé sur le parking entourant les halles. « Je suis arrivé fin 2015 à Nantes en tant que réfugié politique, témoigne son gérant, Hayam, originaire d’Azerbaïdjan. Je parle russe et j'ai assez vite compris que je pourrais faire des affaires à Saint-Nazaire en vendant des produits correspondant aux habitudes culinaires de l'est de l'Europe. »

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Dimanche matin sur le marché de Saint-Nazaire, des travailleurs des chantiers s'approvisionnent à une épicerie ambulante spécialisée dans les produits venant de Russie et tenue par un réfugié azéri et sa femme. / Photo : Florent Pommier

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Des produits venant de Russie vendus à l'épicerie spécialisée présente le dimanche au marché de Saint-Nazaire et tenue par un réfugié azéri. / Photo : Florent Pommier

« On travaille de 6h30 à 16h30 du lundi au vendredi, avec une demi-heure de pause déjeuner et deux autres pauses d'un quart d'heure chacune »

Ce soir-là, face au supermarché Carrefour, deux soudeurs ukrainiens, Sergueï et Ivan, commencent à combler leurs estomacs travaillés par les efforts physiques de la journée. Apéritif sur les bancs, il y a plus glamour, mais la faim n'attend pas. Je m'approche et ils s'amusent de ma présence avec un appareil autour du cou. Du moment que je n'écris pas leur nom de famille, ils acceptent que je les cite. « On travaille de 6h30 à 16h30 du lundi au vendredi, avec une demi-heure de pause déjeuner et deux autres pauses d'un quart d'heure chacune [soit 45 heures par semaine, ndlr]. Parfois, on doit compléter par quelques heures le samedi. Notre entreprise est un gros sous-traitant avec plusieurs centaines de travailleurs. Nous sommes beaucoup d'Ukrainiens, de Lettons, de Lituaniens. On gagne 2000 € environ par mois, c'est quatre fois plus que si je reste en Ukraine... »

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Sergueï et Ivan sont ukrainiens. Ils travaillent comme soudeurs sur les chantiers et vivent en colocation. Après leur journée de travail, ils partagent une bière et du saucisson sur un banc du centre-ville, près d'un supermarché. / Photo : Florent Pommier

Quand vient l’heure du dîner, les chemins convergent vers de grandes colocations ou des chambres d’hôtels à bas prix. Je décide de suivre ces Ukrainiens jusqu'à l’Appart’ City où ils résident. Ce sera le point de départ de mon deuxième séjour. Il me faut m’immerger dans leur quotidien en vivant au milieu d’eux.

 

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Entrée de l'hôtel à bas prix Appart' City de Saint-Nazaire, où logent de nombreux ouvriers détachés aux chantiers navals. / Photo : Florent Pommier

4 janvier 2018. Ce n’est pas commun de venir dans un hôtel pour y rester en reportage, parcourir les salles, les couloirs et l’ascenseur pour repérer des ambiances photogéniques et des témoins consentants. Je repère que cela remue au rez-de-chaussée : il y a beaucoup de mouvements d’ascenseur et des voix masculines parlant grec. A la sortie de l’ascenseur, je saisis sur le vif un grand gaillard avec son oreiller sous le bras – ramené du pays. Il ne bronche pas et s’amuse plutôt de la scène : mais que fait cet homme avec son appareil photo ? Je lui expliquerai ma démarche plus tard et il me fera comprendre, par un de ses collègues parlant anglais, que je fais bien de m'intéresser à leur vie de labeur car ce sont eux « qui font tourner la machine capitaliste des chantiers ».

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Montée de l'ascenseur de l'hôtel Appart city de Saint-Nazaire, où logent de nombreux travailleurs détachés des chantiers navals. Cet homme débarque juste de Grèce, il transporte son oreiller. / Photo : Florent Pommier

Près de l’accueil, une grappe d’hommes transportent des valises, ils viennent d’arriver de Grèce par avion et ont fini le trajet en minibus depuis l’aéroport de Nantes. Certains de ces Grecs seront mon fil rouge pour la suite du reportage. Après quelques clichés, je passe en mode interview et termine au troisième étage où des ouvriers ont laissé leur porte de studio ouverte. Ils s’installent à quatre dans moins de trente mètres carrés et commencent à protester – à juste titre – sur le faible équipement de la cuisine : deux casseroles, une poêle, des couverts et assiettes pour quatre personnes, pas plus. Quelques verres aussi, mais pas d’ustensiles de base : pas de passoire, pas de couteaux à dents ou d'économes, de planche à découper ou d’ouvre-boîte… Ils iront faire des emplettes pour compléter l’équipement.

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Markos envoie un texto à sa famille à son arrivée à l'hôtel Appart city de Saint-Nazaire. Son entreprise l'emploie pour les finitions des cabines du paquebot Symphony of the seas. Il a appris qu'il serait moins payé que prévu.

Une rumeur enfle qui monte à tous les étages. Je n’arrive pas à décoder. Une soixantaine de salariés de l’entreprise ANPA se regroupent autour d’un chef dans la salle des petits-déjeuners, réquisitionnée pour l’occasion au rez-de-chaussée. Je tente de m’immiscer, en vain. On m’expliquera après qu’il y était question des conditions de vie dans les studios et surtout du niveau de salaire… Leur entreprise leur avait fait miroiter 9 euros de l’heure, leur chef vient de leur annoncer finalement 7,65 euros… Soit 1380 euros de salaire net sur un mois, au lieu des 1600 euros promis. Et pour 45 heures de travail par semaine ! Car pour assurer l’aménagement des cabines intérieures du paquebot Symphony of the Seas - le plus gros jamais édifié sur les chantiers de Saint-Nazaire -, les ouvriers d’ANPA doivent mettre les bouchées doubles et travailler environ 45 heures par semaine, du lundi au samedi. La limite légale en Europe est de 48 heures hebdomadaires.

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Ils sont tous collègues et Grecs, ils ont travaillé depuis plus de deux mois dans les cabines du paquebot Symphony of the Seas et certains s'apprêtent à prendre la route de nuit pour rejoindre les chantiers navals de Trieste (Italie), où ils travailleront dès le surlendemain. / Photo : Florent Pommier

Les discussions de couloir sont houleuses et se poursuivent dans les studios. Beaucoup se résignent quand d’autres, sous le coup de la colère, évoquent un rapatriement. Au final, personne ne partira. Et au lieu d’un mois de travail, les ouvriers grecs resteront deux à trois mois… Le paquebot sera livré fin mars, juste à temps pour que la compagnie Royal Carribean honore les croisières déjà pré-vendues. Courant janvier, l'entreprise offrira un pack de trois bouteilles de blanc liquoreux pas cher à chaque salarié, comme pour les caresser dans le sens du poil.

 

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Markos fume une cigarette sur le pas de la porte de l'hôtel Appart city de St-Nazaire. Il est tard ce vendredi soir et il travaille encore demain, comme tous les samedis. Il flirte souvent avec les 48 heures de travail hebdomadaires, le plafond légal. / Photo : Florent Pommier

Markos, Nikos et Peter ont posé leurs affaires dans la chambre 317. Ils viennent tous trois de la province de Kozani, au centre-nord de la Grèce. Avant de débarquer à Saint-Nazaire, ils travaillaient à Trieste, sur les chantiers de Fincantieri, l’armateur italien qui s’apprêtait alors à prendre le contrôle de 50 % du capital des chantiers nazaréens (février 2018). Le trio m’apprécie immédiatement et m’invite à dîner avec une grande chaleur humaine. Je mets carte sur table en expliquant mon objectif.

Peter, 42 ans et père de trois enfants, devient mon principal complice et me facilite le travail. Au fil des rencontres, je découvre un homme cultivé, chanteur de chants byzantins, orthodoxe pratiquant. Il aime aussi cuisiner. Par exemple, la fassolada ou fassoulada - un plat grec traditionnel à base de « fèves » (les fassolada) ou de haricots blancs, cuits lentement avec de l'huile d'olive et des légumes. Après une bonne tranche de rires et un généreux repas, je les laisse dormir.

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Dans la kitchenette de leur chambre d'hôtel (Appart city), Markos et Nikos, ouvriers grecs, se chamaillent pendant le dîner. Ils ont appris il y a peu que leur salaire serait moins élevé que promis. / Photo : Florent Pommier

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Il est plus de 22 heures, Nikos se repose après déjà cinq jours de travail, et il rempile le lendemain, samedi, pour atteindre quasiment la limite légale de 48 heures de travail par semaine. Son collègue Peter est encore en train de dîner dans la kitchenette à proximité. / Photo : Florent Pommier

Chez les travailleurs détachés, les temps de loisirs sont courts et la solitude noyée par la télévision, les réseaux sociaux ou l’alcool. Les semaines se ressemblent et il reste peu d’énergie après l’épuisant travail physique, la préparation des repas, les lessives à la laverie...

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En attendant que son linge finisse sa course dans le lave-linge, Giorgio, ouvrier roumain, surfe en ligne sur son téléphone grâce au réseau sans fil de l'hôtel (Appart city). On est samedi après-midi, il a fini de travailler une heure avant. / Photo : Florent Pommier

En face de l’Appart’ City, un bar – le Trou du fût - accueille ceux qui veulent poursuivre la soirée. D’autres se regroupent dans des studios pour boire et chanter ensemble. Des portes me restent fermées. Même ivres, certains ont bien conscience qu’il ne faut pas tout montrer à un photographe. La direction de l'Appart' City a beau interdire à ses résidents de fumer dans le couloir et de faire du bruit après 22 heures, la vérité est qu’elle laisse des marges de manœuvre, surtout certains soirs où les nuisances sont concentrées dans quelques studios ou des parties d’étages. En janvier 2018, près des trois quarts des studios étaient loués par des entreprises sous-traitantes de STX. Il ne faut pas non plus se mettre à dos de gros clients…

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L'hôtel l'interdit, mais Nikos et Markos fument dans le couloir. Temps de pause avant de dîner un plat traditionnel grec préparé par leur collègue et compagnon de chambrée Peter. Les gérants de l'hôtel ne font pas toujours respecter les règles de bonne conduite tant ils ont besoin de cette clientèle-là. / Photo : Florent Pommier

« Il faut tenir six jours par semaine, ça fait longtemps que j’ai calmé le jeu avec l’alcool »

Le lundi, au réveil, des ouvriers sont déjà sur les rotules. La plupart paraissent plus vieux que leur âge. L’alcool n’est pas seul responsable. Les cadences demandées sont éreintantes pour finir le paquebot à temps et le dimanche seul ne suffit pas à reposer les corps. « Il faut tenir six jours par semaine, ça fait longtemps que j’ai calmé le jeu avec l’alcool », confie Peter, dans son anglais approximatif qui, associé au généreux langage non verbal, permet de se comprendre. Je suis tombé sur un trio de bosseurs sobres et sérieux.

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9 mars 2018, dans un hôtel de Saint-Nazaire. Markos quitte le studio où son collègue Peter reste encore quelques jours. Markos fait partie de l'équipe de neuf ouvriers prenant la route de nuit pour rejoindre les chantiers navals de Trieste (Italie), où ils embaucheront le surlendemain. / Photo : Florent Pommier

En mars, lors de ma dernière visite, Markos et Nikos quitteront le studio pour enchaîner sur un autre contrat. Direction les chantiers navals de Trieste, du groupe Fincantieri. Ils sont alors neuf à se serrer dans un minibus. Pour faire tenir leurs sacs dans le coffre, haut mais peu profond, il faut s'y prendre à quatre fois. La fatigue se lit déjà sur les visages, il est 20h30 ce vendredi 9 mars 2018, les neuf collègues vont voyager de nuit. Ils ont 24 heures de trajet jusqu'à Trieste. Lundi, ils seront sur le pont sur un nouveau paquebot.

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Départ imminent pour neuf collègues grecs qui se rendent aux chantiers navals de Trieste, dans la foulée de plus de deux mois de travail intense à Saint-Nazaire. Nikos et Markos font partie du voyage. / Photo : Florent Pommier

A Saint-Nazaire, Peter reste encore une semaine sur le chantier du Symphony of the seas. Il ne sera pas longtemps dans son studio, l'entreprise va regrouper ses salariés et libérer des chambres. Il n'y a pas de petites économies...

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Au rez-de-chaussée de l'hôtel Appart city, un travailleur sort sa cigarette allumée par la fenêtre. / Photo : Florent Pommier

Certains d’entre-vous ont peut-être reconnu quelques-unes des photos de ce reportage. Elles ont été publiées dans le numéro que la revue nantaise Place Publique consacrait l’hiver dernier aux travailleurs détachés de Loire-Atlantique. Intéressés par le sujet mal connu des conditions de vie de ces milliers de Nazairiens temporaires et séduits par la démarche de Florent Pommier, nous lui avons demandé de prolonger ce travail, mené au long cours lors de quatre séjours passés à Saint-Nazaire à l’hiver 2017-2018. En nous livrant de nombreuses autres images inédites, mais surtout, en racontant à la première personne, comment il avait mené son reportage. Un récit à hauteur d’homme qui met des noms et des visages sur les silhouettes souvent anonymes de ceux qui font tourner l’un des fleurons de l’industrie régionale. Et qui raconte comment ils interagissent avec leur terre d’accueil et de labeur ; ce qu’il en est de leurs espoirs, de leurs aspirations et de leurs souffrances. Des tranches de vie qui en disent aussi beaucoup sur le monde du travail et, plus globalement, sur l’Europe et la mondialisation.

Benjamin Peyrel, rédacteur en chef de Mediacités Nantes