Démonstration de force en cet après-midi d'automne près de l'arrêt de tramway Commerce, à Nantes. Des camions de police et de CRS, des policiers lourdement armés sont postés à l'entrée du Cours Franklin Roosevelt. Nous sommes au seuil du principal point de deal du centre-ville de Nantes. Là où, chaque jour, officient de 20 à 30 « charbonneurs », ces petits dealers de terrain, légèrement approvisionnés, au service des plus gros trafiquants. La police occupe le terrain et tente de rassurer une population excédée par un négoce et des règlements de compte de moins en moins discrets. Mais à quelques mètres de là seulement, à la Fnac, un jeune homme paye un accessoire à 170 euros avec des liasses de billets de 10 euros qu'il recompte nonchalamment, sous le regard gêné d'une caissière.

La scène est moins anecdotique qu'il n'y paraît. Elle témoigne de la manière dont évolue la trafic de drogues à Nantes ces derniers mois : sans freins et dans un va-et-vient subtil entre farouche dissimulation et richesse ostentatoire. Les chiffres sont étonnants. Alarmants même. Selon le fichier du ministère de l'Intérieur recensant les crimes et délits enregistrés par la police (et qui ne donne qu'un aperçu partiel de la réalité), les affaires concernant le trafic de stupéfiants ont explosé entre 2012 et 2018 : + 140 % pour le « trafic et revente sans usage de stupéfiants », + 90 % pour la ligne « usage-revente de stupéfiants ».

Le cannabis, bien sûr, mais d'autres produits aussi

Une envolée aux conséquences de plus en plus dramatiques. Depuis le début de l'année, le sang coule dans les rues de Nantes : trois morts déjà et plus de vingt blessés dans une soixantaine de fusillades, liées pour l'essentiel à des guerres de territoires entre bandes rivales (lire plus loin). « Ça nous met juste derrière ou au niveau de Marseille, sauf que là-bas, c’est stabilisé. Ici, ce n’est pas sous contrôle », confie un policier à Ouest-France, dans un article publié le 1er novembre. Car nous ne sommes pas les seuls à nous inquiéter du phénomène. Si la presse locale traite régulièrement des faits-divers liés au trafic, celui-ci a pris une telle ampleur qu'Ouest-France a décidé de lui consacrer une longue - et passionnante - enquête, égrainée tout au long du mois de novembre. En se concentrant notamment sur le cannabis, « parce que c’est aujourd’hui la drogue la plus consommée et la plus tolérée », écrit son rédacteur en chef, François Chrétien.

C'est incontestable. Le cannabis représente l'essentiel de la consommation de drogue à Nantes et reste le moteur de tous les trafics. Mais, comme nous allons le voir, d'autres substances trouvent leur public dans des milieux de plus en plus divers. La cocaïne, notamment, qui prend désormais une place importante. Dans son bulletin paru en mai 2019, l'Association des centres d'addicto-vigilance français relevait que le taux d'usagers de cocaïne parmi les consommateurs de produits stupéfiants atteignait 19 % en Pays-de-la-Loire, en 2016. Autant qu'en Bretagne, mais largement plus qu'en région parisienne, où cet indicateur plafonne à 14 %.

« À Nantes, les consommations de drogues ne font pas qu'augmenter fortement, constate Laurence Rousselet, éducatrice spécialisée au sein du Csapa (Centre de soin, d'accompagnement et de prévention en addictologie) Oppelia Le Triangle à Nantes. Elles s'étendent aussi à de nouveaux milieux socio-professionnels, toute une frange de la population bien insérée qui n'était pas notre public de base. » On se pince encore pour croire à la mise en examen pour trafic de stupéfiants, début 2019, du directeur diocésain de Loire-Atlantique, licencié depuis.

Dans une ville et un département où le taux de scolarisation dans l'enseignement catholique est l'un des plus élevés de France, l'affaire a fait l'effet d'une bombe. Pourtant, aussi hors-normes soit-elle, elle est le symptôme d'un phénomène pointé par de nombreux observateurs : le développement d'une génération de toxicomanes « bon chic bon genre », trentenaires aux profils de gendres idéaux qu'on croise sur leur trottinette électrique. Des startupers, des cadres, de jeunes entrepreneurs, des chefs de rang dans la restauration, gravitant dans le milieu de la nuit. Autant de profils qui se signalent de plus en plus auprès du Triangle à Nantes et ont tendance à s'y rendre en secret, comme au confessionnal. « Ce sont un peu des « Monsieur tout le monde » en situation de pression, décrit Laurence Rousselet. Cela dit le besoin dans notre société d'avoir recours à un élément extérieur, quelque chose qui va aider à tenir le coup, à être plus performant, à la hauteur des enjeux. Ces personnes ne remettent pas en cause le schéma global, elles cherchent juste à s'adapter. »

Un marché en mutation

Faire front bon an mal an, c'est aussi le quotidien de la brigade des stupéfiants au commissariat Waldeck Rousseau de Nantes, aux effectifs ramenés de 12 à 11 personnes ces dernières années. Et ce alors que, d'après ce service de police, la consommation et le trafic de drogues non seulement flambent mais sont en mutation. Certes, le « shit » continue de structurer le marché : « La résine de cannabis reste le volume le plus important et représente plus de 50 % des ventes », signale un commandant de la brigade des stupéfiants. Mais la cocaïne, « drogue de riches » avec des tarifs autour de 70-80 euros le gramme, , prend aussi son essor. Comme d'autres produits, d'ailleurs.          

Depuis deux à trois ans, les « charbonneurs », revendeurs de proximité des quartiers nantais, ont accès à une palette de produits bien plus étendue. Si l’héroïne, à l'image sale et mortifère, reste marginale, l'herbe (de cannabis) a le vent en poupe. « Nous ne sommes pas pour rien dans l'ère du bio », souligne le commandant de police. Les consommateurs se sont rendus compte que le haschich était encore trop souvent coupé au cirage ou à d'autres adjuvants. Du coup certains cultivent eux mêmes leurs plants pour ne pas avoir à se déplacer dans les cités, où ils ont de surcroît peur de se faire « carotter ». Une peur tellement réelle qu'elle a engendré le développement de services de livraison à domicile, à la manière d'Uber Eats ou de Deliveroo. L'ubérisation de la société touche même le marché de la drogue... »

Le boom de la livraison à domicile, zone grise qui échappe encore plus au contrôle du restaurateur, est-elle un vecteur de deals ? Les policiers interrogés confirment en tout cas le phénomène. En mars 2019, un trafic atypique était démantelé à Nantes : un réseau s'était spécialisé dans la livraison à domicile et à scooter de commandes prises par SMS. Une dizaine de livraisons, notamment de cocaïne, étaient réalisées chaque jour, pour un portefeuille d'environ 80 clients. « Dans certaines affaires de ce type, on assiste à des pratiques vraiment surprenantes, explique un major de la brigade des stupéfiants de Nantes. Avec des promotions par SMS du type “2 grammes achetés, un gramme offert” ou des cartes de fidélité... Et les dealers utilisent des applications et des réseaux sociaux comme Tinder, Instagram ou la messagerie instantanée et éphémère Snapchat pour faire leur business. »

« On se vend la "came" entre collègues  »

Le monde de la nuit et celui de la restauration sont particulièrement touchés par la toxicomanie. « La cocaïne et le cannabis, c’est la normalité dans les restaurants » va jusqu'à affirmer un cuisinier qui a travaillé dans plusieurs restaurants nantais ces dix dernières années. Dans ces établissements, d'après lui, « on se vend la "came" entre collègues ». Au delà des points de deals et de la trentaine de supermarchés du shit qui prospèrent dans l'agglomération nantaise, c'est une autre caractéristique du trafic actuel, plus marginale mais pas dérisoire : le deal par des personnes parfaitement insérées dans la vie active. « Les salaires ne permettent pas de se payer la consommation, alors quelques uns revendent pour avoir de quoi consommer, ajoute le cuisinier. Ils ne se cachent pas trop. Certains fument un joint pendant la pause du service. Certains prennent de la cocaïne dans les toilettes. Mais quand même pas sur le plan de travail devant tout le monde. »

Selon ce témoin, tant que les chefs d'entreprise ne sont pas au courant, rien n'empêche la consommation et le trafic de perdurer : « Les patrons pourraient s’en rendre compte quand au 15 du mois certains de leurs salariés ont des problèmes d’argent. Normalement avec un salaire de serveur à 1700 euros par mois minimum, tu dois pouvoir t’en sortir si tu vis seul. Mais avec la drogue ça devient plus difficile. »

Pour Frédéric de Boulois, gérant de la brasserie de Stereolux à Nantes et nouveau président de l'Umih 44, le syndicat professionnel des restaurateurs et des hôteliers, « pas sûr que l'on retrouve davantage de drogue dans nos métiers. Elle est présente la nuit, dans tous les milieux festifs, mais ça ne veut pas dire dans les restaurants et les hôtels. Parfois, dans le cadre du festival Scopitone, j'ai 50 barmens sous ma responsabilité. Aucun n'est sous l'emprise de quoi que ce soit et ils savent très bien que si ça arrivait, ce serait « dehors ! ».

En revanche, le restaurateur reconnaît que le trafic « génère une insécurité pour nos personnels et pour les autres. Régulièrement, des patrons se font casser la gueule le soir. La ville et les services de la Préfecture sont en train de s'emparer du problème mais ce n'est pas encore réglé. La question se pose de pouvoir circuler en toute sécurité dans le centre-ville passée une certaine heure. Moi, ma fille de 20 ans, je refuse qu'elle traverse la place du Commerce toute seule après 21 heures, je lui rembourse systématiquement son taxi ou son Uber. »

Le LSD guette, le crack menace

Si les techniques pour écouler les produits évoluent, la liste des substances disponibles sur le marché local aussi. L'acide ou LSD , puissante drogue hallucinogène, ne fait pas officiellement partie du paysage nantais selon les services de police. Mais à l'occasion de free-parties en plein air, il peut faire de brèves apparitions. C'est l'avis d'un habitant de Nantes Métropole, habitué du milieu techno. Selon lui, si la plupart des « teufers » consommateurs de drogues parviennent à concilier grand défouloir psychotrope du week-end et vie de salarié, quelques uns restent sur le carreau après plusieurs années de pratique. En particulier certains DJ's, trop longtemps exposés à un cocktail de déluges de décibels et de MDMA, aussi connue sous le nom d'ecstasy. « Certains sont passés par des séjours en hôpital psychiatrique et se sont lentement désocialisés, remarque notre routard des fêtes techno nantaises. C'est quand même problématique lorsqu'ils ont de très jeunes enfants. »          

« Le public des exclus toxicomanes a lui aussi gagné en importance », constate de son côté Laurence Rousselet. Ils font des allers-retours entre psychiatrie et prison, c'est une population des plus fragiles dont la précarité s'aggrave, notamment en termes d'accès aux soins. » Le spectre du crack, cette drogue vampire conduisant rapidement à la dégénérescence physique et psychique, rôde. « Sur le terrain, on voit une augmentation de la demande de pipes à crack, constate Aymeric Haudebert, chargé de projets pour Oppelia Le Triangle. Même si ce n'est pas tout à fait le même type de pratiques qu'à Paris, où les gens achètent directement leur « caillou » de crack. Ici, les gens se procurent de la cocaïne sous forme de poudre et la coupent eux mêmes avec de l'ammoniaque et du bicarbonate de soude pour la transformer en "caillou". » Pour ce public précaire en manque de revenus, la recherche de l'argent nécessaire pour acheter le produit mène fatalement à la délinquance.

Enjeux financiers et fusillades

Autre symptôme de l'emprise des drogues : les fusillades liées aux équilibres territoriaux impliquant des trafiquants. Elles sont régulières à Nantes. Des commandos masqués débarquent en rangs serrés pour régler leurs comptes et tirer en plein jour dans certains quartiers. Visant une tour de Malakoff à la mauvaise réputation d'où certains se souviennent avoir vu se construire les premières barricades lors des émeutes de l'été 2018.

Depuis ce fameux été, la police comptabilise plusieurs morts liés à des raids expéditifs canon au poing. Une soixantaine de règlements de comptes avec armes sont à déplorer, qui ont abouti à une vingtaine de blessés et surtout, en 2019, « trois personnes décédées par arme à feu », explique le procureur de la République de Nantes Pierre Sennès. Ces trois affaires sont liées au trafic de drogue. Comme 80 % des coups de feu, liés soit à des rivalités entre bandes de trafiquants, soit à des affrontements entre dealers qui agissent au pied des immeubles. »

Pour enrayer ces règlements de compte avec armes et les trafics dans les 12 quartiers sensibles de Nantes, dont trois quartiers de reconquête républicaine, un GLTD (Groupe local de traitement de la délinquance) a été créé en janvier 2017. Il s'agit d'un organe judiciaire qui se réunit au tribunal de grande instance sous la présidence du procureur, avec comme participants l'adjoint chargé de la sécurité, Gilles Nicolas (lire son interview) mais aussi le directeur de la sécurité publique de Loire Atlantique et des représentants de la police judiciaire et de la gendarmerie. « À mes côtés siègent également les parquetiers chargés de traiter la criminalité organisée », complète Pierre Sennès.              

La chaîne judiciaire et policière tente donc de se structurer pour freiner l'envolée de ce trafic local qui brasse des millions d'euros. En témoignent d'imposantes saisies récentes, comme ces 140 kilos de cocaïne à Montoir-de-Bretagne. « Les enjeux financiers sont tellement énormes que ça peut vite dégénérer », remarque un commandant de police. Surtout quand on sait qu'un point de deal moyen génère 4 000 à 5 000 euros par jour. Les trafiquants nous disent souvent que leur plus grande peur est de se faire braquer l'appartement de la personne chez laquelle ils stockent les produits ou l'argent. Cela nous est arrivé de débarquer chez l'une de ces « nourrices » en criant “Police” et de constater leur soulagement de ne pas se retrouver nez à nez avec d'autres trafiquants : “Au moins, on ne va pas me tuer !” ».

Le trafic, aussi une question de "contexte"

En matière d'analyse du phénomène des drogues, on a tendance à occulter le contexte, l'une des trois pointes, avec celles du sujet et du produit, du triangle multifactoriel pensé par le psychiatre Claude Olievenstein. Et quel est ce contexte socio-économique français, au fait ? Connexions avec le Maghreb obligent, le pays se place au premier rang des consommateurs de cannabis en Europe. Et se révèle l'une des filières d'importation majeures de cocaïne sur le Vieux Continent, soit via la voie maritime pour les Antilles françaises, soit via le trafic aérien et des passeurs guyannais. Les flux entrants via les ports bretons sont multiples et les douanes pas très sereines à l'approche du Brexit. D'autant que la contrebande s'appuie aussi sur l'explosion des nouvelles technologies.

Pour des quantités raisonnables, entre Paris et Nantes, l'application de co-voiturage Blablacar permet parfois de tromper la vigilance des douaniers. Tout comme, à l'autre bout du spectre, les jets privés, moins surveillés par les douanes mais néanmoins accessibles depuis l'aéroport de Nantes Atlantique. Les messageries chiffrées de type Telegram ou Signal, parfaites pour échapper à la surveillance de la police, permettent aux trafiquants d'échanger entre eux ou avec leurs clients. Tandis que les transactions explosent sur le darknet, cette webosphère qui se développe aux marges de Google et où fleurissent les insaisissables nouveaux produits de synthèse (NPS).

Selon le dernier rapport de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), 286 nouvelles substances imitant la structure chimique et les effets de drogues illicites telles que le Cannabis, la MDMA ou la cocaïne ont été observées sur le territoire entre 2008 et 2018. « 16 nouveaux produits sortent chaque année, chacun d'entre eux peut rester 10 à 12 mois en circulation sur le marché avant d'être classé par le ministère de la Santé », explique un major de police. C'est là, dans le clair-obscur de la politique de l'offre, que le trafic conserve un temps d'avance sur les pouvoirs publics.

Nicolas Mollé
Journaliste depuis une vingtaine d'années, j'ai démarré mon parcours dans la presse professionnelle spécialisée dans l'industrie de la musique, dans un titre aujourd'hui disparu nommé Musique Info Hebdo aux Editions Larivière (Rock & Folk). J'ai aussi été pigiste pour des médias aussi variés que RFIMusique, Le Télégramme, Points de Vente, L'Echo de la Presqu'île, l'Hebdoscope, l'Excellent Maghrébin, Livres Hebdo, Rue 89, Concertlive.fr, Les Inrocks... J'ai été journaliste économique pendant cinq ans pour Le Journal des Entreprises du Morbihan (à l'époque où ce mensuel était intégré au groupe Le Télégramme). Mais j'ai aussi développé des aptitudes à l'interview et au reportage ainsi qu'à tous les formats journalistiques, de la brève à l'enquête, en passant par le portrait. J'ai vécu à Paris, Belfort, près de Vannes et désormais à Nantes, depuis 2014.