«C’est simple, le système Tri’Sac ne marche pas à Nantes. Une large partie des sacs jaunes est écrasée ou déchirée au milieu des autres déchets dans les camions, lors du ramassage. Au final, on se retrouve avec moins de 10% de déchets recyclés ». Alors que chaque Nantais produit, en moyenne, 422 kilos de déchets par an, voilà la confidence - amère - d’un acteur reconnu de la gestion des déchet dans la métropole. Dans son collimateur, le système de tri au sac, quasi unique en France : un bleu pour le tout venant, un jaune pour le recyclable. Lancé il y a 13 ans, il a été progressivement déployé dans huit foyers Nantais sur dix, les autres triant toujours en bacs comme le reste la métropole.            

Niché dans le (joli) rapport annuel de Nantes Métropole concernant les déchets, le chiffre s’avère exact. En 2018, 46 867 tonnes de sacs sont arrivées des quatre coins de Nantes à l’usine de traitement Alcéa, situé sur la prairie aux Mauves. Mais seulement 4 059 tonnes dans l’autre usine, de tri cette fois, gérée par Veolia à Couëron. « Soit 8,7 % des collectes Tri’Sac », comme l’écrit elle-même - mais en tout petit - la Métropole. À Bordeaux, commune de taille comparable, où tout est ramassé en poubelles, ce taux monte à 16,8 % et jusqu’autour de 20% dans l’ensemble de la métropole rennaise… Du côté de la Moselle, sur un territoire rural et périurbain, il s’élève à 22 %, avec un système de sacs colorés presque analogue à Nantes … Un gouffre.            

Certes, comme le précise Thierry Meunier, le président des Assises des déchets qui ont lieu tous les deux ans à Nantes, « les ordures ménagères ne représentent qu’un tiers du problème, le reste étant constitué des déchets industriels et commerciaux ». Mais tout de même ! A Nantes, le recyclage semble clairement marquer le pas par rapport à d’autres villes françaises. Un avis que ne partage pas Michèle Gressus, vice-présidente (PS), en charge de la collecte et du traitement des déchets à Nantes Métropole : « On ne peut pas comparer ce chiffre avec d’autres. Il est normal que le poids de la collecte sélective soit moins lourd puisqu'il s'agit essentiellement d'emballages. En volume, cela représente plutôt un tiers de la poubelle. Avec la généralisation du tri de tous les plastiques, ce chiffre est amené à augmenter. »

En attendant, qu’arrive-t-il donc sur les bords de Loire aux 91,3% de déchets qui ne sont pas recyclés ? Ils sont tout simplement brûlés à 900° dans les deux fours impressionnants de l’usine Alcéa, au rythme de quatre tonnes par heure. La majeure partie des 44 employés du site se consacrent à cette opération. « Un choix lourd de sens », selon un concurrent… Petite compensation, elle permet de produire chaleur, électricité, ainsi que des composants servant à la fabrication des routes…

Trisacincinerateur
Incinérateur de l’usine de traitement des déchets Alcéa de la prairie aux Mauves. Photo : Thibault Dumas

Tri'Sac en vrac et « paquebot » nantais

« Beaucoup de déchets sont incinérés, ce qui est une forme de gaspillage, et beaucoup sont mis en décharge, ce qui est encore pire », confiait d’ailleurs cet été à Mediacités, François de Rugy, alors encore ministre de l’Environnement et candidat putatif à la mairie de Nantes. Une petite pique sur laquelle aucune des têtes de liste engagées dans la campagne des élections municipales face à la maire sortante (PS) Johanna Rolland n’a encore rebondi. « On a des problèmes de performance sur Tri'Sac, ça n’a d’innovant que le nom » ; « On ne peut que constater l’échec »… Voilà ce que l’on entend timidement lorsque l’on interroge les colistiers de la candidate LR Laurence Garnier ou de la macroniste Valérie Oppelt. Sans que ces jugements ne débouchent sur de véritables propositions. Seule à aller – un peu – plus loin, la candidate écologiste Julie Laernoes (membre de la majorité sortante) affirme vouloir « remettre à plat le système Tri’Sac avec une étude d’évaluation immédiate. Déjà, il faudrait un système de tri uniforme sur toute la ville et toutes les communes de la métropole », annonce-t-elle à Mediacités.

De son côté, l'élue métropolitaine Michèle Gressus temporise : « Dans le cadre du renouvellement de la délégation de service de public du site d’Alcéa, une évaluation complète de Tri'sac est prévue pour faire le point sur ce dispositif afin d'en voir les points d'amélioration ». Mais il ne faudra pas être pressé : la DSP en question court jusqu’au... 12 octobre 2024.

Pour comprendre pourquoi le tri des déchets “à la nantaise” ne fonctionne pas, il faut remonter à l’origine. Au temps où Jean-Marc Ayrault occupait le fauteuil de maire et où le système de sacs de couleurs Tri’Sac fût choisi. Pourquoi ? « Pour développer le tri en centre-ville et dans l’habitat collectif [on compte 78,8 % d’appartements à Nantes selon l’Insee, NDLR], où il y avait des problèmes de place dans les locaux poubelles, rembobine Delphine Teffo, qui s’occupe des sites de tri à la direction des déchets de Nantes Métropole. On s’est alors inspiré d’un système suédois qui permettait de limiter le nombre de bacs, les passages de camions poubelles et de délivrer un message simple à l’habitant. » En Suède ou en Norvège, près de 120 municipalités utilisent ce système. Certaines arrivant même à une version arc-en-ciel du système : sept couleurs de sacs différentes pour autant de types de déchets à trier.

TriSacpoint
Eco-point dans le centre de Nantes. Photo : Thibault Dumas

Kafkaïen

Ici, à Nantes, le déploiement simplement bicolore a été bien plus laborieux. Côté habitant, chacun doit veiller à trier correctement bien sûr. Mais si les sacs sont distribués gratuitement (coût total pour la collectivité : 380 000 euros par an) encore faut-il réussir à se retrouver dans la carte et le calendrier de distribution. Et, bien sûr, avoir reçu ou obtenu sa carte de résident à ponctionner... Un brin kafkaïen. « Ne m’en parlez pas, c’est le bordel ! J’ai dû batailler des mois entre Allô Nantes au téléphone et un comptoir de distribution pour l’obtenir », s’agace Damien, un néo-Nantais pourtant plutôt écolo. « On emménage ou on déménage et on se retrouve face à un parcours du combattant pour trier ses déchets dans une métropole qui se veut "de référence" sur la transition énergétique », appuie la tête de liste verte Julie Laernoes.      

Signe qui ne trompe pas : près d’un appel sur dix au numéro d’aide municipal concerne les déchets. Mais il y a aussi eu des excès dans l’autre sens, selon l’acteur des déchets précédemment cité : « Comme les sacs jaunes sont gratuits, on a longtemps vu des individus ou des entreprises de propreté s’en servir pour y mettre le tout venant. Sans compter les sacs noirs de supermarchés qui sont encore nombreux. Il n’y a pas ici le civisme et la capacité de tri qu’ont les Suédois. »      

Côté technique, il y a eu de (petits) réajustements pour les quelque 630 000 sacs distribués par an. En 2015-2016, le taux de compaction dans les camions a, par exemple, été modifié pour moins écraser les sacs. La solidité de ces derniers - fabriqués désormais par une PME de Seine-et-Marne - a aussi été ajustée, leur taille uniformisée, dans le cadre d’un test effectué avec l’École centrale de Nantes. Les emballages plastiques – dont les fameux pots de yogourts – sont acceptés dans les poubelles jaunes depuis l’automne, avec campagne de porte à porte à l’appui... Du mieux, donc mais pas non plus de quoi pavoiser. « Dans sa communication, la Métropole fait attention : elle dit bien que tout est trié et pas recyclé. Elle joue sur cette ambiguïté. Les médias comme le grand public comprennent que tout est recyclé. Ça me met hors de moi ! » tempête anonymement un interlocuteur de la Métropole.

Pour Delphine Teffo, du service déchets, « on challenge en permanence toute la chaîne Tri’Sac, de la sensibilisation à la collecte jusqu’au retraitement. Même si le benchmark avec d’autres collectivités françaises est plus compliqué, car on est les seuls sur ce créneau ». Et cette spécificité a un coût : 1,2 million d’euros par an rien que pour la fabrication des sacs. C’est peu à l’échelle d’un service déchets aux airs de « paquebot » avec un budget d’environ 75 millions d’euros par an et 273 agents de collecte (5,4 % du budget fonctionnement de la Métropole et, en moyenne, un coût de 119 euros par an et par habitant de la métropole). Mais cela n’est finalement pas loin de ce que met la collectivité dans ses actions de sensibilisation et de communication (1,7 million d’euros).

« On ne fait pas grand-chose, à part de la com’ »

Ce qui fait grincer quelques dents, jusque dans la majorité rose-rouge-verte sortante. « J'ai l'impression d'être allé au bout de ce qu'on pouvait faire avec les socialistes », soupire Mahel Coppey, vice-présidente sortante à l’Economie circulaire et présente en position (ré)éligible sur la liste Laernoës. « Sur le zéro déchet, la prévention, on ne fait pas grand-chose à part de la com’. On est passé en un mandat d’une personne dédiée au service déchets à une toute petite équipe transversale. Dans le même temps, il y a un bouillonnement dans la ville, où il n'y a jamais eu autant d'épiceries vrac par exemple. » Signe de l’appétit ambiant, le Défi Familles Zéro Déchet, initié avec des associations par Nantes Métropole il y a cinq ans, a été de l’avis de tous un succès avec bientôt 150 foyers volontaires. On pourrait aussi citer toute une ribambelle d’initiatives locales, à l’image de la Tricyclerie (collecte à vélo), Bout à Bout (consigne), Phénix (anti-gaspillage) ou plus récemment OuiVALO (biodéchets).

La maire sortante (PS) Johanna Roland, met régulièrement en avant cet « enthousiasme » et cette « agilité » des Nantais, qui ont notamment permis à la ville de glaner les titres de Capitale verte européenne (en 2012) et de Capitale de l’innovation (en 2019). L’interlocuteur de Nantes Métropole précédemment cité est, lui, plus circonspect : « Johanna Rolland a une bonne vision, mais elle eu a ni la capacité, ni le pouvoir d’imposer des choses. Notamment à cause des luttes de pouvoir au sein du service déchets de la Métropole. » Sur le mandat écoulé, la réorganisation de la collecte des déchets, avec la fin du « fini-parti » en 2017, a suscité de profonds remous sociaux et mobilisé beaucoup - si ce n’est toute - l’énergie politique. Même s’il y a eu de petites innovations, comme la mise en place de GPS sur les bennes, pour analyser et optimiser les circuits. « Ce sont de longs investissements, de grosses DSP [délégation se service public, NDLR] avec sans doute un savoir-faire chez les socialistes. Mais c’est l’incarnation d’une gestion sans vision », critique de son côté Julie Laernoes, tête de liste EELV.

TriSaccamion
Camion à l’usine de traitement des déchets Alcéa de la prairie aux Mauves. Photo : Thibault Dumas

Chez nombre de responsables d’entreprises ou d’associations, on fait part de la difficulté à travailler avec Michèle Gressus elle-même : « Un bulldozer, qui peut tout bloquer » entend-on. Le (mauvais) accueil réservé à Robert Reed, pionnier étasunien du zéro déchet, invité en Nantes par des associations en 2017, en a choqué plus d’un. « Michèle Gressus, c’est quelqu’un que j’apprécie beaucoup à titre personnel. Le problème c’est celui d’un choix politique, à débattre » tranche sa collègue verte Mahel Coppey. « La réflexion, le partage ont toujours été riches, positifs et dans la confiance » édulcore la principale intéressée, qui part à la retraite en mars et pourrait être remplacée par Ali Rebouh actuel adjoint en charge… du sport à la Ville de Nantes.

Et maintenant, les biodéchets en sac vert ?

Faut-il y voir un début de prise de conscience ? Johanna Rolland, désormais candidate à sa réélection, a dégainé dès novembre – soit bien avant toutes ses concurrentes – 14 propositions en matière de déchets. Son créneau ? « La justice écologique » où « le refus d’une écologie à deux vitesses, d’une écologie de l’entre-soi » – traduisez « une écologie de bobos » reprochée à ses adversaires, EELV en tête. Dans le détail, sans jamais remettre en cause Tri’Sac, la tête de liste de Nantes en confiance, veut aboutir au « zéro plastique à usage unique » pour les habitants comme pour la collectivité, dès 2025, ce qui aura force de loi en 2040. Elle propose également d’équiper les rues de la ville de poubelles de tri.

Côté législatif justement, la loi sur la transition énergétique prévoit « qu’avant 2025 chaque citoyen ait à sa disposition une solution lui permettant de ne pas jeter ses biodéchets dans les ordures ménagères ». Une pétition citoyenne réclamant son application immédiate par la Ville a recueilli déjà près de 10 000 signatures. Une expérimentation de six mois – fruit d’un compromis PS-EELV – vient d’être lancée par la Métropole sur 1 400 foyers du vaste quartier Nantes-Nord. La généralisation de la collecte des déchets verts au porte-à-porte est promise par quasiment toutes les candidates comme, dans une moindre mesure, la multiplication des composteurs collectifs sur l’espace public (Johanna Rolland est la seule à avancer un chiffre précis : 500 contre les 200 que compte Nantes actuellement).

Au détour des programmes électoraux, on découvre qu’EELV parle de la création d’un « troisième sac vert » en plus du jaune et du bleu. Quid de la fameuse évaluation et de la remise en cause du système évoquée par Julie Laernoes ? Mystère. Apparemment, au delà des postures électorales et malgré ses résultats médiocres, il ne semble pas si facile que ça de sortir du Tri’Sac.

Cet article concerne la promesse :
« Généralisation de la collecte des déchets à domicile (3ème sac/ bac vert) »
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Thibault Dumas
Franco-américain, je suis journaliste professionnel à Nantes depuis plus de dix ans, en radio puis en presse écrite, comme pigiste désormais. Je collabore avec Mediacités, édition nantaise, depuis la préparation de son lancement, en 2017. Je n'ai pas de spécialité en tant que telle mais j'enquête plutôt (seul ou en équipe) sur les montages fiscaux (Waldemar Kita, FC Nantes, Manitou, etc), la politique sous toutes ses formes, le social (Le Confluent, Centrale Nantes, Beaux-Arts de Nantes, etc) et un peu d'écologie (déchets, éoliennes de Nozay, etc). Pour me contacter : thibault.dumas@mediacites.fr.