Comme souvent dans ce genre de cas, le diable se niche dans les détails. Il y a une douzaine de jours, nous vous décrivions par le menu les marchés passés par la ville de Nantes pour tenir la promesse de Johanna Rolland : « Fournir à chaque Nantais un masque lavable et réutilisable au moment du déconfinement ».

Si l’engagement de la maire (PS) de Nantes a été globalement tenu, deux ou trois points nous paraissaient encore obscurs : pourquoi la ville était-elle allée chercher des masques fabriqués au Portugal quand d’autres, à l'image de Rennes, avaient réussi à se fournir en France ? Comment une petite société de quatre salariés comme Embody avait-elle réussi à remporter ce marché de près de trois millions d’euros ? Et surtout, ces fameux masques sont-ils aussi efficaces qu’annoncés et que le réclament les normes édictées par l’État ? Autant de questions qui nous ont amené à nous lancer sur la piste des masques. Une enquête un peu plus tortueuse que nous ne l’aurions cru au départ.

Au diable le local, priorité à l'urgence

Toute l’histoire commence début avril. Dans l’Hexagone, l’épidémie de coronavirus est alors à son paroxysme, les services de réanimation de bons nombres d’hôpitaux français saturent et Jérôme Salomon, le directeur général de la Santé, égraine chaque soir à la télévision des chiffres de plus en plus morbides. Dans la cité des Ducs, élus et agents de la cellule de crise municipale Covid19 décident alors de partir à la recherche de fournisseurs. Contrairement à d’autres collectivités, comme Rennes ou le département de la Mayenne qui choisissent de privilégier les producteurs locaux, à Nantes priorité est donnée à la rapidité de la livraison.

Il faut faire vite pour répondre à l’urgence, quitte à balayer d’un revers de main les feuilles de route des « achats publics durables ou responsables » de la ville, censées favoriser l’approvisionnement des collectivités auprès de producteurs locaux. Oubliée aussi la fameuse « alliance des territoires » qui aurait pu permettre de rapprocher Nantes des usines textiles de la région regroupées, par exemple, au sein du pôle « Mode Grand Ouest » avec ses 106 entreprises adhérentes ; ou encore de passer une commande groupée avec le conseil départemental de Loire-Atlantique. Un seul impératif prime : que la promesse de « masques pour tous » - qui sera faite le 20 avril aux Nantais - soit tenue.           

Mi-avril, les bons de commande sont donc signés par la ville de Nantes pour l’achat de 600 000 masques. L’un avec la société nantaise Embody pour 450 000 unités, l’autre avec l’entreprise lyonnaise Boldoduc pour 150 000 pièces. Dix jours plus tard, le 30 avril, les premiers masques commençaient à arriver dans les boites aux lettres des Nantais. Une sacrée performance – voire un record – en comparaison des délais de livraison auxquels ont été confrontés la plupart des communes de France. Comme Mediacités l’expliquait, à Lyon par exemple, les collectivités ont été confrontées à ne nombreux retards.

Pas de traces dans les fichiers des services de L’État

Rien tel à Nantes, donc, où la communication municipale vante, qui plus est, « des masques grands publics certifiés auprès de fournisseurs homologués ». Regardons cela de plus près… Aucun logo ne figurant sur les fameux masques, Mediacités a voulu vérifier la réalité de ces certifications. Pour ce faire, nous nous sommes rapprochés de la Direction Générale des Entreprises (DGE). C’est ce service de l’État qui donne les directives aux fabricants et recueille les tests – obligatoires pour correspondre à la norme AFNOR – réalisés sur les masques produits.

Capture DGE
Capture du tableau de la DGE dans lequel sont recensés les masques distribués en France et les tests qu'ils ont - on non - subi.

La DGE est formelle : « L’appellation « masques grand public » implique la réalisation de tests des performances de filtration et de respirabilité, nous explique-t-on. Ces masques doivent pouvoir filtrer au moins 70% (pour les masques de catégorie 2) à plus de 90% (pour les masques de catégorie 1) des particules d’une taille de 3 microns et plus. Ces tests doivent être réalisés par des laboratoires compétents habilités. Ils garantissent la performance des masques. L’entreprise qui commercialise les masques grand public doit ensuite envoyer les résultats de ces tests à la DGE ».

Pas de norme Afnor pour les masques nantais

Problème : quand nous examinons la liste mise à jour régulièrement par la DGE, nulle trace de tests effectués par la société Embody. Comme nous le confirme une autre source, la grande majorité des masques remis aux habitants de Nantes, en l’occurrence ceux achetés auprès de cette société, n’ont pas fait l’objet de tests AFNOR, l’organisme français de certification. Pas plus qu’ils n’ont fait l’objet de tests de lavage, ce qui est d’ailleurs le cas de nombreux masques distribués en France ainsi que le montre à nouveau le tableau de la DGE. Impossible, donc, de vérifier que la qualité des masques en question corresponde bien à celle attendue de « masques grands publics », ni qu’ils sont bien lavables cinquante fois.

Pour en avoir le cœur net, nous adressons une demande d’interview à la directrice générale de la société Embody, la vendeuse des masques. Après une semaine sans nouvelles, elle nous fait savoir que c’est la mairie de Nantes qui répondra à nos questions sur les tests réalisés. Documents techniques à l’appui, cette dernière finit par nous répondre : des tests de performances de filtration et de respirabilité ont bien été réalisés. Mais par un organisme officiel espagnol, à la demande de l’usine de fabrication portugaise. Ça commence à se compliquer…

Test Masques Embody Chirurgicaux

A la lecture du document présentant les essais réalisés par Aitex, cet organisme espagnol, tout devient encore plus complexe. Ces tests ont été réalisés sur une référence de masques (PTXMASKV2_HOSP) qui ne correspond pas à la référence des masques reçus à Nantes (PTXMASKV1). Le nom du fabriquant est flouté, ce qui nous empêche de vérifier qu’il s’agit bien de l’usine d’où proviennent les masques nantais et le formulaire porte la date du 19 mars, soit bien avant que Nantes ne passe sa commande. Voilà qui fait beaucoup de questions, que nous décidons de poser directement à l’usine portugaise. Même si nos investigations nous permettent de trouver le nom de l’usine, en l’occurrence Petratex au nord de Porto, nos appels téléphoniques et mails, en portugais, restent malheureusement sans réponse.

« Grands publics » ou « chirurgicaux » ?

Nous voilà face à un mur : impossible de vérifier les résultats des tests réalisés sur les masques nantais. Si l’on prend pour argent comptant les résultats communiqués par la mairie de Nantes avec la référence PTXMASKV2_HOSP, une belle surprise nous attend : ce ne sont pas, comme annoncé initialement, des modèles « grand public », mais des « masques chirurgicaux ». Voilà que des protections normalement réservées aux soignants se retrouvent sur la bouche des Nantais. La bonne nouvelle, c’est que ces modèles ont théoriquement des capacités de filtration plus grandes que les « grands publics » commandés. Fabriqués suivant la norme européenne EN 14683:2019, ils répondent parfaitement à l’instruction interministérielle du 23 avril 2020 relative à la lutte contre le Covid19.        

Ironie de l’histoire, les 450 000 masques Embody « offerts aux Nantais » ont donc porté au cours de leur parcours trois dénominations différentes, répondant à trois règlementations différentes. Lors du conseil municipal du 30 avril, la délibération fait état de l’achat de 450 000 « masques FFP2 », des équipements réservés normalement aux professionnels. Ils sont ensuite présentés par la maire de Nantes comme « des masques grands publics certifiés » (par qui ?), pour finalement s’avérer être des « masques chirurgicaux ». Démasquer la véritable nature des masques nantais devient donc particulièrement complexe…

Voilà pour les 450 000 masques vendus par Embody au prix unitaire de 3,66 euros TTC. Quant à l’autre marché passé par la mairie de Nantes, celui avec la société Boldoduc pour 150 000 masques, la situation est plus claire. Cette société a bien déclaré ses tests à la DGE pour des masques « grand public » en tissu lavables 50 fois. Fabriqués dans la banlieue de Lyon, ces masques ont été facturés 2,94 euros TTC à la ville de Nantes, soit 72 centimes de moins que les équipements d’Embody.

Après Nantes, la Métropole entre dans la course

Mais la course aux masques ne s’arrête pas à l’échelon municipal. Après avoir commandé ses propres masques pour ses concitoyens, le maire de Nantes Johanna Rolland a alors coiffé sa casquette de présidente de Nantes Métropole, en proposant aux communes de l’agglomération une commande groupée… hors Nantes. Comme nous l’expliquions le 7 mai, toutes ont accepté l’offre, à l’exception d’Orvault, qui avait déjà fait le nécessaire avant la proposition communautaire. D’autres, comme Sautron ou Bouaye, avaient également trouvé leurs propres fournisseurs ou des couturières bénévoles (Bouaye) mais ont commandé d’autres masques par l’intermédiaire de Nantes Métropole. Deux semaines après les Nantais, ces derniers commencent à arriver dans les communes.

Malheureusement, la marchandise n’est pas à la hauteur des espérances. Lors de la livraison du 16 mai, les élus remarquent sur l’emballage que ces masques ne sont lavables que 20 fois et non 50, comme Nantes Métropole l’avait promis lors de la commande. « Nous avons passé notre journée à échanger avec les services de Nantes Métropole qui ont appelé leur fournisseur, raconte Alain Vey, le maire de Basse-Goulaine. Finalement, d’après la collectivité, il s’agissait d’une erreur d’emballage. Le paquet indiquait 20 lavages mais les masques à l’intérieur peuvent être lavés 50 fois en gardant leur performance », se rassure l’élu.

De son côté, le conseiller communautaire d’opposition de Saint-Herblain, Matthieu Annereau, lâche un tweet cinglant « Lavables 1, 5, 20 ou 50 fois ? Personne ne comprend plus rien aux #masques reçus sur notre métropole. Des masques en provenance du Portugal rappelons-le. Pas de problème pour #Nantes qui l'avait joué perso en commandant dans son coin. »

Bons pour cinq lavages, vingt au maximum d'après le fournisseur

Peut-être pour se faire pardonner de ces désagréments, la présidente de Nantes Métropole a tenu à rassurer les maires dans un mail en date du 15 mai. La collectivité pendra à sa charge 100% du coût des masques, au lieu des 50% annoncés au moment de la commande groupée. Une facture qui ne sera pas si lourde pour la Métropole, l’État s’étant engagé à financer la moitié du coût des masques.

Alors, finalement, combien de fois peut-on laver ces masques distribués dans les communes de Nantes Métropole ? Interrogé par Ouest-France, le directeur général des services de la ville de Nantes, Olivier Parcot, l’assure : « Au bout de 50 lavages, il filtre encore à plus de 70 % ». Le DGS a beau être devenu « spécialiste des masques », direction le Loiret pour vérifier cette information. Contacté par Mediacités, le fournisseur, le PDG de la société Norep, admet que ses masques, produits au Portugal, possèdent une homologation… cinq lavages. C’est le maximum qu’il puisse certifier, avant d’ajouter que « la qualité du produit aux normes européennes » lui permet de « garantir au moins 20 lavages si ces derniers sont réalisés correctement ».

Il faut dire que les masques ne sont pas la spécialité de son entreprise. Frappée par une procédure de sauvegarde à la fin de l’année dernière, cette dernière s'occupe en temps normal d’import export d’accessoires pour poids lourds et véhicules utilitaires… Mais elle a saisi l’opportunité du Covid19 pour vendre des masques, via un sous-traitant portugais. Les commandes ont afflué de toute la France. Outre Nantes Métropole, le conseil départemental de Loire-Atlantique a également fait appel à elle pour 250 000 masques adultes et enfants au prix de 2,69 euros HT, soit 0,36 euros de moins que Nantes Métropole (avec une commande moindre de 165 000 masques).

Le plus gros fournisseur ? Une start-up de quatre salariés

Des sociétés qui s’improvisent fournisseuses de masques à l’occasion de l’épidémie de coronavirus, la France en connaît des centaines. C’est d’ailleurs le cas de l’autre société choisie par la ville de Nantes et Nantes Métropole pour leurs commandes : Embody Medical. Avant la fin du mois de mars 2020, cette dernière n’avait, elle non plus, jamais vendu de masque. La voilà pourtant, mi-avril, qui se retrouve à fournir à la mairie de Nantes 450 000 masques chirurgicaux, 150 000 masques enfants (qui seront portés au vote au prochain conseil municipal), auxquels s’ajoutent 165 000 pièces vendues à Nantes Métropole et encore 135 600 autres (pour enfants) au département de Loire-Atlantique). Soit près de 900 000 masques au total. Voilà une tonitruante entrée sur le marché…

capture embody
Capture d'écran du site d'Embody, la société qui a fourni les masques distribués aux Nantais lors du déconfinement.

Poursuivant notre enquête, l’importance de ces volumes nous incite à en savoir un peu plus sur cette petite start-up nantaise de seulement quatre salariés. Lancée en 2015, cette société par actions simplifiée (SAS) a été fondée par Stéphanie Romanet, ingénieure de formation, avec l’aide financière d’un proche, Frédéric Lévêque, PDG de plusieurs entreprises locales, parmi lesquelles Destock Ouest (société de déstockage et de vente de fins de séries) à Saint-Herblain. Embody Medical se veut être « la première marque de lingerie de luxe post-opératoire ». Sur internet, la société propose des sous-vêtements adaptés aux personnes ayant subi une opération chirurgicale, comme par exemple l’ablation d’un sein. A l’origine, les produits étaient « made in France ». Aujourd’hui, ils viennent du Portugal, des chaînes d’une usine sous-traitante.

Comme celle de beaucoup de start-ups à leurs débuts, la situation financière d’Embody est particulièrement fragile. Au cours des quatre dernières années, elle a néanmoins pu bénéficier d’augmentations régulières de capital, grâce à un actionnariat local, parmi lequel on compte quelques noms importants de l’économie du grand Ouest, comme Yves Gonnord, le fondateur du groupe Fleury Michon ou Bruno Cathelinais l’ancien PDG de Bénéteau. Après quatre années de coups de pouce financiers des actionnaires, l’assemblée générale de la société a voté l’an dernier pour une réduction du capital, motivée par des pertes importantes enregistrées en 2018, s’élevant à plus de 500 000 euros.

Un beau marché et « un gros coup de bol » pour Embody

Autant de dire que ce marché passé avec les collectivités nantaises représente une vraie aubaine. « Un gros coup de bol » même, selon la directrice Stéphanie Romanet. « Nous avons été démarchés par la mairie après avoir prospecté auprès de la CCI Santé et de la DIRECCTE, confie-t-elle à Mediacités. Je suis heureuse d’avoir réussi ce défi : livrer la mairie de Nantes en un temps record. C’est une belle performance ! » Indéniablement, en cette période de forte demande, le pari est réussi. Mais le jeu en valait bien la chandelle. Le chiffre d’affaires de cette jeune société va exploser en 2020. Rien qu’avec la ville de Nantes et Nantes Métropole, Embody peut compter sur près de 3 millions d’euros.

Un joli coup qui étonne, voire agace, dans le secteur du textile. Installé à Bonnétable, dans la Sarthe, Macosa, l’ancien fournisseur d’Embody avant que la société ne délocalise sa production au Portugal, ne s'en cache pas. « Notre usine de 106 salariés est capable de sortir ces masques au même prix » (3,48 € HT) explique Philippe Hache, son PDG. Nous pouvons produire 65 000 masques par semaine. C’est peut-être insuffisant mais nous aurions pu nouer des collaborations avec d’autres usines régionales. » Quant au bénéfice engrangé par son ancien partenaire ? « Certaines entreprises font du fric sur cette crise. Ce n’est pas notre philosophie. Il m’arrive de produire des éléments au Portugal. Ça coûte deux fois moins cher qu’en France. Clairement, avec ce marché des masques, Embody se refait une trésorerie. »

Étant donné les prix de revient au Portugal, il est possible d’estimer le bénéfice d’Embody à plus d’un million d’euros pour ce marché des masques nantais. A défaut d’avoir soutenu la filière textile locale, cette crise aura au moins permis de soutenir une start-up nantaise.

 

Pour cette longue enquête, nous avons contacté tous les acteurs de ce marché des masques nantais. Après trois demandes d’interview et une semaine d’attente, la directrice d’Embody, Stéphanie Romanet, a consenti à répondre à quelques questions en montrant un agacement lors de nos interrogations sur les tests et les équilibres financiers de son entreprise. Le directeur de la société Boldoduc n’a pas souhaité répondre à nos questions laissant planer le doute sur le lieu et les conditions de fabrication de ses masques. L’usine portugaise, sous-traitante d’Embody, a également été contactée. Personne au téléphone ni en réponse à nos mails. La ville de Nantes et Nantes Métropole nous ont communiqué l’ensemble des éléments relevant de la commande publique.

 

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).