Ce n’est qu’une coïncidence, mais alors que le quotidien L’Équipe consacre cette semaine plusieurs articles aux malheurs du FC Nantes, s’ouvre la troisième saison des Football Leaks. Cette série d’enquête menée par l’EIC, un consortium de 15 journaux européens, à partir de la fuite de 70 millions de documents (lire plus bas) fait trembler depuis cinq ans le monde du football sur ses bases. Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique… la face noire d’un sport devenu business est pour la première fois exposée au grand jour.

Comme c’était le cas lors des deux premières saisons, Mediapart, l’un des membres de l’EIC, a choisi de partager les résultats de ces investigations avec Mediacités. Si ces nouveaux documents concernent cette fois moins directement les clubs des quatre villes où est implanté notre média (Lille, Lyon, Toulouse et Nantes), il nous a néanmoins semblé intéressant de partager avec nos lecteurs nantais le résultat de l’enquête menée par nos confrères belges du Soir et de De Standaard. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elle concerne Mogi Bayat, agent de joueur franco-iranien, considéré par beaucoup comme le directeur sportif officieux du FC Nantes.

A 46 ans, l’ancien directeur général du Sporting Charleroi, en Belgique, devenu depuis agent de joueurs, est un personnage influent dans le monde du football. Et central dans celui du football nantais. Il est présent à La Beaujoire aux côtés de Waldemar Kita et de son fils Franck (directeur général) lors de toutes les rencontres ou presque. Présenté comme un simple « conseiller » par le propriétaire du club, il fait en réalité la pluie – souvent - et le beau temps – parfois – sur le mercato nantais depuis plusieurs années. « C’est simple, à Nantes, tu laisses un message à la direction, c’est Mogi qui te rappelle », confiait à 20 Minutes un représentant de joueur français, en février 2020.

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Mogi Bayat (2e en partant de la gauche) et Waldemar Kita (2e en partant de la droite) lors du transfert à Nantes de Yassine El Ghanassy, en 2017. / DR

« Il arrive que Waldemar Kita accueille les représentants d'un joueur dans les locaux parisiens du club avant de s'éclipser pour laisser le duo Bayat-Sanogo gérer les négociations », relevait à nouveau L’Équipe, le 17 février. La plupart des anciens entraîneurs ou agents interrogés par le quotidien sportif disent tous la même chose : l’agent à la haute main sur la politique de recrutement du club. Interrogé par mail Mogi Bayat se décrit simplement comme « un fournisseur privilégié ». Très privilégié, même, puisque c’est lui qui est derrière les principales transactions du club ces dernières années (Gillet, Diego Carlos, Lima, Rongier, Kayembe, Coulibaly, El-Ghanassy, Mbodji, Lucas Evangelista, Limbombe, Appiah, Simon, Benavente, Wague, Emond, etc). Comme nous le révélions en décembre dans l'enquête menée avec Mediapart sur les acrobaties fiscales de Waldemar Kita, certaines de ses transactions intéresseraient de près la justice française.

Une influence qui, toujours selon L’Équipe, le conduirait à mettre la pression sur certains joueurs pour qu’ils intègrent son « écurie » et scellerait le destin des entraîneurs. En refusant de lui accorder une entrevue, Raymond Domenech, viré début février, se serait ainsi « tiré une première balle dans le pied ». Interrogé, Mogi Bayat se défend : « Je suis un intermédiaire (…) Il y a énormément de clubs où je suis au moins aussi actif, mais on n'en parle pas ou moins. Il semble manifestement que Kita + Bayat, ça fait vendre et polémiquer. »

A voir. Car l’omniprésence de Mogi Bayat au sein du FC Nantes rappelle furieusement un autre épisode de sa carrière : son passage au RSC Anderlecht, le plus prestigieux club de football belge. C’est cette histoire que racontent aujourd’hui nos confrères belges à partir des documents des Football Leaks. Et même si elle ne concerne pas directement Nantes, elle peut éclairer ceux qui s’intéressent au fonctionnement interne des Canaris.    

B.P.


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Comment Mogi Bayat avait fait d'Anderlecht son jouet

Le 10 octobre 2018, un coup de tonnerre s’abat sur la Belgique du football avec l’arrestation de plusieurs agents. La justice dévoile les pratiques nébuleuses d’un sport gangréné et la mainmise des intermédiaires sur les clubs et les dirigeants. Au centre du barnum médiatique, aux côtés de Dejan Veljkovic, le nom de Mogi Bayat, qui passe 48 jours en détention, cristallise toute l’attention. L’agent franco-iranien, ancien directeur technique de Charleroi, devenu omnipotent, telle une pieuvre aux ventouses tentaculaires, est proche de nombreux clubs (Zulte Waregem, Charleroi, La Gantoise) mais c’est à Anderlecht qu’il règne comme le maître de maison. Les documents, issus de Football Leaks, apportent un éclairage supplémentaire sur l’influence et le comportement singulier de cet intermédiaire au sein de la maison mauve lorsqu’Herman Van Holsbeeck y officiait en tant que directeur général.

A l’époque, Mogi Bayat ne faisait pas qu’y négocier les contrats, les prolongations ou les demandes en tous genres de ses joueurs, comme tout agent le fait. Il avait l’oreille de Van Holsbeeck et, de ce fait, pouvait exiger quasiment ce qu’il voulait des employés du RSCA. Au point parfois de renverser les rôles. Il utilisait les services d’Anderlecht comme s’il agissait en son bureau, n’hésitant pas à demander de floquer des maillots ou commander des places en tribune d’honneur pour des gens qu’il voulait remercier (voir ci-dessous).

Quand l'agent de joueur est comme chez lui au club

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Mogi Bayat et le joueur belge Guillaume Gillet lors de son transfert d'Anderlecht au FC Nantes. / DR

Le 4 janvier 2016, alors qu’il est en train de négocier et finaliser le transfert de Guillaume Gillet à Nantes, il envoie ce mail à une employée du club bruxellois : « Si tu es au club, peux-tu stp utiliser les tampons et les mettre sur le document rempli. Merci d’avance ». Le représentant qui négocie pour son client un transfert a normalement toujours le même interlocuteur dans un club (à savoir le directeur général ou le président). C’est à cet interlocuteur de répondre aux requêtes des intermédiaires et à les répercuter sur son personnel.

En plus de solliciter des informations légitimes sur ses joueurs (comme de vérifier certaines choses dans FIFA TMS, le serveur qui reprend tous les renseignements d’un transfert), il demandait au club de la capitale de réserver et d’imprimer ses billets d’avion, comme un billet daté du 2 juin pour un vol Nice-Bruxelles. « Voici le ticket directement débité de ta carte (plus rapide et simple sinon, ici, c’est compliqué) », écrit Renaud Duchêne, juriste du RSCA. Si, comme on nous l’a indiqué, Mogi Bayat payait toujours ses voyages (que ce soit avec sa carte de crédit ou en remboursant Anderlecht), il passait par le club pour profiter des avantages liés au tarif préférentiel que les Mauve et Blanc avaient négocié avec la compagnie SN Brussels.

Le 26 juin de la même année, ce n’est pas seulement pour lui qu’il fait imprimer les billets d’avion mais également pour son fils. Difficile dans ces conditions de jouer la carte du voyage professionnel. D’autant plus que la même année, il avait demandé à Anderlecht de se renseigner pour les prix des vols pour New York pour ses deux enfants, sa femme, et lui. L’année suivante, il trouve une solution encore plus simple : il demande directement les codes de réduction au secrétariat anderlechtois, qui les lui fournit au moins à deux reprises.

Mogi Bayat utilisait également Anderlecht comme sa photocopieuse. Lorsqu’il avait besoin d’imprimer des documents, il n’hésitait pas à passer sa commande à la secrétaire ou au juriste du RSCA. C’est le cas d’un reçu douanier pour l’une de ses montres de luxe, au centre des investigations de la justice belge. Celle-ci soupçonne, depuis le début de l’enquête, Mogi Bayat d’avoir mis au point un système de fraude à la TVA pour ses montres de luxe, utilisant les reçus et le nom de son père notamment pour déduire plusieurs fois la TVA pour la même montre.

Le 22 juillet 2015, un reçu de la douane de Bruxelles, pour un colis à destination de Téhéran au nom d’Hossaingholi Bayat, est imprimé dans les locaux de Neerpede. Ce colis contient une montre Philippe Piatek à 49 535 euros.

Mais ce qui retient l’attention, c’est le mode opératoire. Pourquoi Mogi Bayat faisait-il imprimer ses reçus personnels à Anderlecht ? N’est-ce pas la preuve que Mogi Bayat constituait pour le club bruxellois bien plus qu’une relation d’affaires ? Enfin, pourquoi Mogi Bayat demandait de tels services ? Pourquoi ne pas se servir de sa propre imprimante ? Etait-ce une façon de ne pas laisser de preuves à son domicile ?

Relation toxique

S’il se servait des dirigeants Anderlecht pour ses affaires, il savait aussi leur rappeler leurs devoirs, comme tout agent qui se respecte. En 2015, lorsqu’Anderlecht s’impatiente devant le jeu de Bastia qui ne paye pas la deuxième tranche due sur le transfert de Guillaume Gillet en Corse (soit 750 000 euros), Mogi Bayat tente de jouer le paratonnerre en s’enquérant à plusieurs reprises de l’avancement de l’affaire. Lorsque le RB Salzburg, où évolue Massimo Bruno, termine sa campagne en Europa League, en mars 2015, il rappelle aux dirigeants bruxellois de ne pas « oublier de facturer le petit bonus auquel Anderlecht a droit ».

Cette relation toxique entre un club et l’agent-maison débouchait aussi parfois sur des échanges de bons procédés. Il n’était pas rare que Mogi Bayat intervienne dans une affaire dans laquelle il n’aurait dû avoir aucune relation avec Anderlecht. C’est le cas, notamment, lorsqu’en 2015 l’Union Belge décide de revoir le règlement concernant les agents. Mogi Bayat monte au front et décide, au nom de plusieurs agents, de contester le nouveau règlement de l’URBSFA. Son avocat se nomme Laurent Denis, également utilisé en free-lance par Anderlecht. Si c’est assez logique que l’agent Mogi Bayat combatte un règlement qui le met à mal, cela l’est beaucoup moins de mettre Anderlecht au courant de sa démarche, dans un mail daté de mai 2015. « Merci Mogi pour la bonne communication. Je te forwarderai le mail qu’Herman m’a demandé d’envoyer également (NDLR : à l’Union belge), comme convenu entre vous à l’instant », répond le juriste Renaud Duchêne, sur ordre de Van Holsbeeck.

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Mogy Bayat, agent de joueur et réputé directeur sportif officieux du FC Nantes. / Photo : Pierre-Yves Thienpont / Le soir

Et les dirigeants du club le plus influent de Belgique de prendre position pour soutenir les revendications des agents, en envoyant un mail à l’Union Belge. Dans celui-ci, Anderlecht s’interroge « sur la notification et la publication des activités des intermédiaires et des paiements liés à ceux-ci ». « Nous sommes préoccupés par les modalités mises en place pour la communication de ces informations strictement confidentielles ». Une manière, sans trop y toucher, de soutenir la démarche des agents. Ce mail, avant envoi officiel aux pontes de l’Union Belge, est transféré à Mogi Bayat pour relecture, comme convenu avec Herman Van Holsbeeck.

Joint par nos soins, Herman Van Holsbeeck a répondu brièvement, par mail, à nos questions. « Je tiens à respecter prioritairement les règles en vigueur dans notre état de droit. J’entends à ces fins accorder la priorité de mes réponses aux enquêteurs et au juge d’instruction qui dirigent l’enquête. »

Quand un élu belge donne un coup de main à Mogi Bayat

Il n’y a pas que dans le monde footballistique que Mogi Bayat possède des réseaux. C’est le cas également dans le monde politique. Et il n’hésite pas à les activer si nécessaire. Ce qu’il fit le 1er février 2016. Ce jour-là, il vient de conclure, quelques heures plus tôt, le transfert de Stéphane Badji, d’Istanbul Basaksehir vers Anderlecht. A l’époque, l’international sénégalais est vu comme celui capable de résoudre les maux de l’entrejeu mauve et blanc. Pourtant, ce fut un flop. Aujourd’hui, Badji végète en Bulgarie, au Ludogorets Razgrad, après avoir été prêté par le RSCA à Kayserispor, puis vendu à Bursaspor en, juillet 2018.

Mais revenons à ce 1er février. Comme il s’agit du dernier jour du mercato, il faut régler quelques procédures en urgence, comme l’obtention d’un visa. Le 31 janvier, une lettre signée Herman Van Holsbeeck est adressée à Henri Vanthiegem, consul général de Belgique en Turquie, « pour une demande urgente de visa (…) afin de permettre au joueur de prendre un vol ce 1er février au matin afin de signer son contrat de joueur professionnel. En raison de la clôture du marché des transferts, nous vous prions de réserver à la présente la plus grande diligence ». Une routine administrative qui aurait dû en rester là. Mais Mogi Bayat décide d’user d’un autre canal en appuyant la demande d’Anderlecht en passant par… Olivier Chastel, alors président du Mouvement réformateur (MR) .             

Les deux hommes se connaissent bien, du temps où Chastel était leader de l’opposition à Charleroi et Mogi Bayat directeur général du Sporting de Charleroi. « Cependant, je n’ai jamais rencontré Mogi Bayat en dehors de la tribune d’honneur du stade de Charleroi », nuance Olivier Chastel. Chastel, qui maitrise les rouages de l’administration des affaires étrangères pour avoir occupé le poste de ministre de la coopération au développement, chargé des affaires européennes, est sollicité dans la journée du 31 janvier. A 18h23, il transfère la demande de visa à Marc Pecsteen de Buytswerve, chef de cabinet du ministre des affaires étrangères, Didier Reynders.

Quelques heures plus tard, à 21h26, Marc Pesteen de Buytswerve, aujourd’hui ambassadeur belge auprès des Nations Unies à Genève, envoie un mail au consul général, Vantieghem. « Je te prie de trouver en annexe une demande de visa pour un joueur de football qui doit impérativement être à Bruxelles ce lundi pour une visite médicale en vue d'un transfert à Anderlecht. Il se présentera au consulat demain matin. Merci de lui délivrer un visa sur le champ. S'agissant d'un footballeur, le risque de séjour illégal me semble quasi nul. » Moins d’une demi-heure plus tard, le consul général s’est saisi du dossier. « Je viens de le transmettre à la consule et à l’agent visa pour traitement immédiat. Je suivrai ce dossier en direct demain matin ».

Alors que nous sommes un dimanche, l’intervention d’Olivier Chastel a donc été bien plus décisive que la lettre du RSCA. Olivier Chastel ne manque pas de faire suivre à Mogi Bayat l’échange de messages entre le diplomate des affaires étrangères et le consul général. L’agent s’empresse alors de prévenir Anderlecht dans la soirée. «  C’est en ordre pour le visa ».  « Je me souviens qu’il m’avait appelé, comme d’autres qui ont besoin de régler des problèmes administratifs liés à leur statut de joueur professionnel, l’ont fait avant lui. Mais c’est assez rare, cela a dû arriver trois ou quatre fois en 15 ans. Il m’a téléphoné pour savoir ce qu’il pouvait faire pour arriver à bonne fin et s’il n’y avait pas l’un ou l’autre élément qui permettrait d’accélérer le dossier. Je lui ai répondu qu’on ne savait pas aller plus vite que l’ambassade où sont rentrés les documents. Il avait fait appel à moi parce qu’il savait que je connaissais la législation. Mais je n’avais été d’aucune utilité. L’office des étrangers est indépendant et travaille sur base d’un dossier complet. C’est une procédure très courante de relayer une demande de visa aux affaires étrangères. C’est à eux de décider de s’emparer de l’affaire ou non. Je n’ai servi que de boîte aux lettres. Peut-être n’aurais-je pas dû relayer la demande », reconnaît le député européen qui charge le chef de cabinet, Marc Pecsteen de Buytswerve. « Il a l’autorité et la responsabilité politique de ses actes ».

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Le lendemain, 1er février, Mogi n’hésite pas à demander à Renaud Duchêne de passer commande à la boutique du club d’« une vareuse adulte avec le numéro 22 et le prénom Olivier dessus » ainsi « que deux ensembles enfants » floqués des prénoms des enfants de l’homme politique libéral, Olivier Chastel. « Essaye de les faire aujourd’hui si possible comme ça, je vais les déposer chez Olivier Chastel demain pour le remercier.  Demande aussi s'il te plait à Herman l'autorisation d'avoir 3 TH (NDLR : Tribune d’honneur) pour Mr Chastel et ses enfants pour les inviter au match contre le Standard ».  Si on sait que la commande a été finalisée, on ne sait en revanche pas si elle est arrivée à bon port.

Lorsqu’on lui demande s’il a reçu quelque chose en remerciement, Olivier Chastel nie dans un premier temps. « Non, ni pour ce cas-là, ni pour un autre. » Après vérification, Olivier Chastel nous rappelle quelques heures plus tard : « Je ne voudrais pas qu’il y ait ambiguïté, j’ai vérifié auprès de mes enfants qui confirment que nous étions bien au match et que nous avions reçu des maillots. Dans mon esprit, ce n’est rien d’exceptionnel d’aller à Anderlecht. On y va régulièrement avec les enfants, tantôt invités, tantôt en achetant nos places. Cette fois-là, c’était sous invitation de Mogi Bayat ».  Marc Pecsteen de Buytswerve nous a renvoyés vers le porte-parole du département des affaires étrangères, Karl Lagatie, qui nous simplement confirmé qu’un « visa C, pour courte durée, et rester dans la zone Schengen moins de 90 jours avait bien été établi, le dossier étant complet ». Le consul général, Henri Vanthiegem, n’a pas donné suite à nos réponses. 

La saga du transfert avorté de Kara en Angleterre

Lorsque vous demandez aux dirigeants pourquoi ils continuent à travailler avec Mogi Bayat malgré son implication dans le Footbelgate, ils vous répondent tous, invariablement : « C’est le meilleur, il nous fait gagner de l’argent. » Ce qu’ils ne veulent pas voir, c’est qu’il en fait perdre aussi. Car le conflit d’intérêt rôde à chaque opération. Quand on représente plusieurs parties (le club vendeur, club acheteur et/ou le joueur), il y en a forcément un qui sera perdant dans la négociation. « Je n’ai jamais considéré qu’il était un magicien et qu’il faisait gagner de l’argent au club », résume un proche de la direction anderlechtoise de l’époque.

Cette zone grise, un mail daté du 5 mars 2015, la résume bien. Il émane de la direction d’Anderlecht par la voix du juriste du club, Renaud Duchêne. A cette époque, le club bruxellois attend toujours la dernière tranche de paiement de 750 000 euros de Bastia pour le transfert de Guillaume Gillet, le club corse usant de tous les artifices pour retarder l’échéance. Anderlecht décide alors de s’en ouvrir à Mogi Bayat, le représentant du joueur, pour qu’il intervienne auprès du club français. « En raison de nos bonnes relations, nous avons conclu le transfert temporaire de notre joueur international belge (…) à des conditions ridicules par rapport aux qualités du joueur, pour te faire plaisir à toi et à Guillaume », écrit le juriste du RSCA. En résumé : parce qu’Anderlecht est désormais fortement (trop) lié à Mogi Bayat, le club n’a pas hésité à brader son joueur et le rappelle à l’agent de Gillet.

Mais s’il y a bien un transfert qui illustre parfaitement la perte de pouvoir des clubs au profit des agents, c’est le deal avorté du défenseur sénégalais, Kara Mbodj, d’Anderlecht à Swansea. Nous sommes le 19 juin 2016. Ce jour-là, Swansea envoie une offre à Anderlecht pour Kara Mbodj : 5 millions de livres (5,75 millions d’euros) sous condition de visite médicale. Le même jour, Anderlecht rejette l’offre et place ses conditions : 10 millions pour un transfert définitif. Huw Jenkins, le président de Swansea, réplique dans l’heure en disant que le club gallois n’est disposé « à offrir que 5,5 millions de livres anglaises (6,32 millions d’euros). Le salaire du joueur et les commissions des agents seront aussi un problème, je le crains. »

Trois heures plus tard, Anderlecht fait une contre-proposition. Ce mail, envoyé par le juriste, est également transféré en copie à Herman Van Holsbeeck (logique) et Mogi Bayat qui joue les intermédiaires dans le deal. Dans cette réponse, Anderlecht « remercie pour cette contre-proposition rapide », avant d’ajouter « avoir pris contact avec le joueur et ses agents qui mettent beaucoup de pression sur Anderlecht pour qu’il accepte le transfert. Anderlecht comprend très bien la volonté du joueur d’évoluer en Premier League (…) et serait disposé à accepter une nouvelle offre de 7 millions de livres (8,05 millions d’euros) et 15% sur la plus-value en cas de revente éventuelle. »

Jenkins répond qu’il « est très peu probable que je puisse atteindre ce chiffre proposé pour un défenseur central. J’y réfléchirai en soirée ».

Dans le même temps, Mogi Bayat prend contact avec Willy McKay, célèbre agent anglais, très proche de Jenkins. Il lui transmet l’échange de mails entre Anderlecht et Jenkins. Et McKay, qui joue sur les deux tableaux, répond : « Il le fera à 6,25 ou 6,5 millions de livres (7,19 ou 7,47 millions d’euros). Certain. » Cette réponse est, sur le champ, envoyée aux dirigeants d’Anderlecht.

Le lendemain, pourtant, Jenkins réaffirme ses positions. « Ma dernière offre est complète et finale étant donné que nous n’avons pas plus de budget pour un défenseur central. Je suis désolé si vous pensez que j’ai usé de votre temps. »

Cette réponse est directement transmise à Herman Van Holsbeeck et Mogi Bayat. Quelques heures plus tard, Anderlecht répond par deux propositions : 6 millions de livres (6,9 millions d’euros) payables en deux tranches (3+3) ou 6,25 millions de livres (7,19 millions d’euros) payables en quatre tranches (1,562+1,562+1,562+1,562). Et le 21 au soir, Anderlecht décide finalement de baisser son offre à 5,5 millions de livres payables en trois tranches (2,5 millions + 1,5 +1,5) et 10% sur la plus-value.

Alors que les deux points de vue semblent se rencontrer, au point qu’Anderlecht a déjà prévenu son joueur qu’il était libéré pour négocier son contrat outre-Manche, le deal va finalement capoter. Le nombre d’intermédiaires n’a en effet jamais cessé d’augmenter. A Mogi Bayat, Pierre Frelot, l’agent officiel de Kara, et Willy McKay vient s’ajouter l’intervention d’Ahmet Bulut qui, le 21 juin, alerte Swansea d’un document signé du joueur le désignant comme son représentant et présentant la rupture de contrat avec son agent officiel, Pierre Frelot, datant du 9 mai.

Pour le président de Swansea, c’en est trop. Le 23 juin, il met fin au dossier. « J’écris pour vous informer que je n’ai pas l’intention de compléter l’arrivée du joueur. Prenant toutes les informations financières en compte, et ce inclus le salaire du joueur et les nombreuses commissions d’agents impliqués dans le deal, j’ai décidé que c’était trop cher pour un club comme Swansea ». Le Sénégalais, qui pensait voir la terre promise anglaise grâce à ses agents, en a finalement été privé à cause de la multiplication de ceux-ci. Quant à Anderlecht, il sera privé d’une somme de transfert importante et préfèrera focaliser l’attention sur le genou de Kara qui n’a pourtant jamais passé sa visite médicale en Angleterre.

fl-logoAprès deux premières saisons en 2016 et 2018, quinze journaux européens regroupés au sein du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC) révèlent de nouveaux documents issus des Football Leaks, l'une des plus grandes fuites de l’histoire du journalisme. Plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel ont été analysés par près de 80 journalistes, infographistes et informaticiens. Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football. Ces révélations d’intérêt public reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages. Outre Mediapart, les médias membres du projet sont Der Spiegel (Allemagne), Expresso (Portugal), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), The Black Sea/RCIJ (Roumanie), Politiken (Danemark), Nacional (Croatie), Tages Anzeiger/Tribune de Genève (Suisse), De Standaard (Belgique), VG (Norvège), et Infolibre (Espagne). 

Comme pour les deux premières saisons des Football Leaks, Mediapart a choisi de partager certaines de ces informations avec Mediacités. Certaines d'entre elles concernaient les affaires en Belgique de l'agent de joueur Mogi Bayat. Même si elles ne concernent pas directement le FC Nantes, elles éclairent le parcours de celui qui est devenu un personnage important du club, comme nous le décrivons dans le lancement de cet article. Et peuvent intéresser nos lecteurs. C'est la raison pour laquelle nous avons décidé de publier ici l'enquête réalisée par nos confrères belges.