Malte est connue pour son régime fiscal très attractif : la petite île méditerranéenne située au sud de la Sicile possède le taux d’impôt sur les bénéfices des sociétés le plus bas d’Europe. Pour cette raison, elle est aussi devenue la capitale européenne des jeux d'argent en ligne. A tel point que le secteur représente désormais 12 % du PIB et 6 150 emplois directs, selon l’autorité des jeux maltaise (la Malta Gaming Authority), citée par Le Monde. Malte regroupait 283 compagnies exerçant dans le domaine des jeux en ligne en 2014, générant 25,8 millions d'euros de revenus. Les documents Malta Files, auxquels Mediacités a eu accès via l'European Investigative Collaborations (EIC) et Mediapart, nous ont permis de retracer l'histoire de Poker Leaders, une aventure au casting totalement improbable réunissant notamment le rappeur Kool Shen, le créateur de mode Daniel Hechter, un fabricant de cassoulet de Castelnaudary et un assureur de Colomiers !

Mars 2009. Patrick Sacrispeyre quitte la présidence du club de football de Colomiers, expliquant dans La Dépêche du Midi que « ses nouvelles orientations professionnelles et de vie allaient le tenir éloigné plus souvent » de la ville. Le quinquagénaire était par ailleurs le gérant d'un cabinet d'assurance columérin, qu'il a revendu à MMA. Patrick Sacrispeyre décide de se consacrer pleinement à sa nouvelle passion, alors très à la mode : le poker. Il s'associe à un autre joueur, Olivier Douce, pour monter une équipe, c'est à dire un regroupement de joueurs de poker, qui fonctionne sur un système de « staking » : la « team » est, en fait, un fond d'investissement qui achète des parts dans l'inscription des joueurs à des tournois de poker et se paye sur les gains réalisés par ces derniers. Deux autres fondus de cartes, le perpignanais Jean-Patrick Amsellem et le marocain Hicham Berdai, rejoignent la bande.

En décembre, la société Poker Leaders Ltd, regroupant les quatre businessmen, voit le jour à Londres. Pourquoi en Grande-Bretagne ? « Parce que c'était plus simple », balaie Olivier Douce. La fiscalité y est aussi plus avantageuse : 28 % d'impôt sur les sociétés en 2010 contre 33,3 % en France.

Kool Shen, un renfort de poids

En avril 2010, l'univers du poker connaît un profond bouleversement en France. La loi sur l'ouverture à la concurrence et la régulation des jeux en ligne fait naître un nouveau marché pour les paris sportifs, sports hippiques et jeux de casino. De nombreux entrepreneurs tentent de s'engouffrer dans la brèche en créant leur propre site de jeux. Au même moment, Poker Leaders enregistre un renfort de poids : le rappeur Kool Shen, membre du groupe NTM et ami d'Olivier Douce, rejoint la « team ». L'arrivée d'un « people » donne des ailes à Poker Leaders. Outre le « staking », la société envisage désormais de créer un site d'informations sur le monde du poker et, surtout, un site de jeux en ligne qui doit attirer, en théorie, de nombreux joueurs et générer de généreux profits grâce à la réputation du rappeur de Seine Saint-Denis.

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En décembre, deux sociétés voient le jour coup sur coup, l'une en France, l'autre à Malte. D'abord, le 9 décembre, la société Poker Leaders France est créée à Saint-Cloud avec un capital de 1 000 €, réparti entre Patrick Sacrispeyre, Olivier Douce, Hicham Berdai, Jean-Patrick Amsellem, Kool Shen... et un autre « people », le créateur de mode Daniel Hechter. « C'est un ami, il aime le poker, alors il a mis un peu d'argent pour accompagner l'aventure », raconte Olivier Douce. Ensuite, la société Poker Leaders est enregistrée le 22 décembre au registre du commerce maltais, avec un capital de 40 000 €, et deux actionnaires : l'ancien assureur de Colomiers Patrick Sacrispeyre, à hauteur de 1 €, et la société Xorti Holdings Limited, à hauteur de 39 999 €.

Enregistrée 5 jours plus tôt à Malte, Xorti Holdings Limited possède un capital de 221 725 €, réparti entre huit actionnaires. Kool Shen n'est pas de la partie cette fois-ci. Outre les quatre joueurs Berdai, Amsellem, Sacrispeyre et Douce, on y trouve à nouveau de surprenants investisseurs : Daniel Hechter, mais aussi le cabinet parisien Conseil stratégie et développement SA, la société haut-garonnaise Claude Lavail SA, domiciliée à Revel et spécialisée dans le matériel agricole, et la société RM SAS, appartenant à Michel Rivière, qui fait du cassoulet en conserves à Castelnaudary !

A Malte, le taux officiel de l’impôt sur les sociétés est de 35 %, mais lorsqu’une entreprise détenue par des étrangers distribue des dividendes à ses actionnaires, le fisc lui rembourse jusqu’à 85 % de l’impôt. D’où un taux d’imposition réel de seulement 5 % pour les sociétés offshore, largement inférieur au 33,3 % français. Olivier Douce jure que Malte n'a pas été choisi par l'équipe pour sa fiscalité défiant toute concurrence : « Pour pouvoir développer rapidement pokerleaders.com, nous avons racheté la licence maltaise de jeux de poker et de casino appartenant au site Chance Room. Dans le même temps, la société française a été créée pour développer le site en ".fr". C'était indispensable pour obtenir l'agrément de l'Arjel », l'autorité de régulation des jeux en ligne.

La galaxie Poker Leaders à Malte © Nicolas Certes
La galaxie Poker Leaders à Malte © Nicolas Certes

« On a tous perdu beaucoup d'argent dans cette affaire. »

La suite de l'aventure Poker Leaders se révèle être un lent fiasco. D'abord parce que les résultats des joueurs de la « team » sont plutôt mitigés. Ensuite, parce que l'agrément de l'Arjel tarde à venir : la société ne l'obtient que le 9 février 2012. L'ouverture du site doit se faire dans la foulée, mais les fans ne voient toujours rien venir. En juin, Olivier Douce se fend d'un communiqué. « Nous avons eu à quelques jours de l’ouverture de www.pokerleaders.fr la très désagréable surprise d’être victime de la défection aussi subite qu’incompréhensible d’un prestataire essentiel à l’ouverture de ce dernier (…) Il est de toute manière hors de question pour nous de baisser les bras et dans ce sens nous travaillons activement à trouver de nouvelles solutions. » DataCash, plate-forme de logiciels permettant aux commerçants de procéder à des paiements sécurisés en ligne partout dans le monde, a en effet résilié son contrat au tout dernier moment. « Après ce coup dur, je me suis démené pour que le site voie le jour, se souvient Olivier Douce. J'ai fait le tour des plateformes existantes, mais je n'ai pas trouvé de solutions et on a jeté l'éponge. On a tous perdu beaucoup d'argent dans cette affaire. » En 2011, Poker Leaders France a enregistré un déficit de 464 500 €. Dans le même temps, la société maltaise Poker Leaders perdait 82 145 € et la holding Xorti 16 497 €.

En juillet 2012, dans un contexte de très forte concurrence, alors que de nombreux opérateurs français de poker en ligne ont déjà mis la clef sous la porte, le projet Poker Leaders est mis en sommeil. Définitivement.

En coulisses

Treize journaux, regroupés au sein du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs, ont publié depuis le 19 mai les Malta Files. Plus de 150 000 documents confidentiels, dont la liste complète des personnes et entités impliquées dans les 53 247 sociétés immatriculées à Malte,  ont permis une plongée dans les coulisses de ce paradis fiscal méconnu.

Optimisation et évasion fiscales, blanchiment, corruption : 49 journalistes basés dans 16 pays ont enquêté pendant quatre mois sur les Malta Files. Outre Mediapart, le projet rassemble Der Spiegel (Allemagne), Expresso (Portugal), El Mundo (Espagne), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), Dagens Nyheter (Suède), Newsweek Serbia (Serbie), Malta Today (Malte), The Intercept (Brésil/Etats-Unis) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.

Après avoir travaillé avec Mediacités sur les Football Leaks en début d'année, Mediapart a poursuivi son partenariat avec notre média en lui ouvrant l'accès au Malta Files. Patrick Sacrispeyre n'a pas répondu à nos sollicitations.