Début de l’été 2017. Michel Lauzzana, sorti vainqueur des élections législatives dans le Lot-et-Garonne, s’installe dans son nouveau bureau du Palais bourbon. Dès les premiers jours de son mandat, il reçoit un porte-parole de Bristol-Myers Squibb (BMS), géant de l'industrie pharmaceutique. « C’est le premier employeur privé du département, le député de cette circonscription ne peut pas s’en désintéresser », se défend le parlementaire de La République en marche (LREM). Les lobbyistes de BMS se sont précipités sur ce nouvel élu du Lot-et-Garonne à la double casquette, médecin et député (comme 25 autres membres de l’Assemblée nationale). Lequel confie également « travailler en collaboration avec un collectif qui vise à ériger le cancer des enfants en grande cause nationale, également lié à la fondation du laboratoire pour la recherche en immuno-oncologie ». Il justifie ces liens étroits tissés avec le BMS par « les remous concernant l’emploi dans le passé ».

Michel Lauzzana, député du Lot-et-Garonne (photo : Clément Courties/ Wikimedia Commons).

Le chantage à l’emploi pour préserver un juteux business

« Le lobbying le plus efficace, c’est la peur électorale et le chantage à l’emploi, valables dans les circonscriptions dans lesquelles de gros laboratoires sont implantés », tacle son camarade de LREM Olivier Véran, député de l’Isère. L’usine Upsa d’Agen fait travailler 1200 électeurs du Lot-et-Garonne. Et derrière le sigle UPSA (qui signifie Union de pharmacologie scientifique appliquée), enraciné dans le territoire car fondé par un médecin du cru,  s’en cache un autre : BMS, donc, pour Bristol-Myers Squibb, le mastodonte qui a englouti Upsa en 1994. Le géant américain sait jouer de l’ancrage territorial d’Upsa en mettant en avant son « savoir-faire made in Agen ». Et à chaque menace d’une nouvelle réglementation qui contrarierait son juteux business (17,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires monde en 2016 !), la direction dégaine le chantage à l’emploi… Et réussit à imposer sa loi. Une méthode efficace sur laquelle BMS, sollicité par Mediacités, n’a pas souhaité s’exprimer.

Ainsi, l’industrie pharmaceutique a toujours réussi à conserver une protection exceptionnelle de son business. Quand un médecin inscrit directement sur l’ordonnance, par habitude, « Efferalgan » ou « Dafalgan », marques produites à l’usine d’Agen par BMS (ou encore, « Doliprane », médicament star de Sanofi), le pharmacien n’a pas le droit de lui substituer un équivalent générique à base de paracétamol, moins cher, alors qu’il peut le faire pour tous les autres médicaments… Ce qui n’est pas anodin pour les comptes publics : le remboursement du Dafalgan et de l’Efferalgan ont coûté, respectivement, 75 et 29 millions d’euros à la Sécurité sociale en 2016, selon Le Monde. En 2014, dernière tentative en date des parlementaires pour modifier cette onéreuse exception, les laboratoires avaient de nouveau menacé de délocaliser les emplois : la concurrence des génériques aurait contraint BMS à supprimer 550 postes à l’usine du Passage d’Agen…

L’attaché parlementaire de Gérard Bapt devenue lobbyiste de l’industrie du médicament !

A l’époque, Lucette Lousteau (Parti socialiste) était la députée de la circonscription Agen-Nérac. « La direction de BMS m’a sollicitée, nous nous sommes rencontrés avec les autres parlementaires concernés et nous l’avons accompagnée au ministère de la Santé. Nous avons fait le job. C’était un cas de conscience. Nous n’allions pas mettre des gens sur le tapis pour faire économiser quelques dizaines de milliers d’euros à la Sécurité sociale », se souvient l’ancienne élue. Encore avant elle, Jean Dionis du Séjour, maire d’Agen (Nouveau centre) depuis 2008, était lui aussi attentif aux arguments de BMS quand il siégeait à l’Hémicycle, de 2002 à 2012. Lui n’a pas répondu à nos sollicitations.

Gérard Bapt (Parti socialiste), ancien député de Haute-Garonne qui s’est élevé contre les laboratoires Servier pour faire éclater le scandale du Mediator, avoue lui aussi « comprendre ces inquiétudes locales ». En novembre 2016, le Leem, le lobby des entreprises du médicament, a tout simplement débauché l’attaché parlementaire de Gérard Bapt. Autre preuve s’il en faut, de l’intérêt du « big pharma » pour les arcanes de l’Assemblée nationale.

Cette enquête s’inscrit d’une série d’articles de Mediacités consacrés à l’influence des laboratoires pharmaceutiques sur les acteurs du secteur de la santé.

A lire aussi : notre enquête sur le lobbying agressif exercé dans les CHU. En France, plus des trois-quarts des médecins d’hôpitaux entretiennent des liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique ! Le CHU de Toulouse est l’un des seuls de France à agir pour mieux prévenir les conflits d’intérêts.

Les doyens des facs de médecine gâtés par les labos. A Toulouse, les acteurs du secteur de la santé sont sans cesse confrontés au lobbying de l'industrie pharmaceutique. A commencer par les doyens des facs de médecine, particulièrement choyés par des labos qui cherchent à imposer leurs médicaments.

Un député de l’Hérault cible des lobbys des labos. Selon un palmarès réalisé par Mediacités, le député LREM Jean-François Eliaou est le deuxième médecin de l’hémicycle le plus gâté par l’industrie pharmaceutique. Laquelle pratique un lobbying intensif pour tenter d'influencer les lois sur la santé.