La semaine dernière, nous interrogions la pertinence du gigantesque parc des expositions de Toulouse, nommé le MEETT, dont l'ouverture est prévue au printemps 2020. Toulouse Métropole a t-elle la folie des grandeurs ? Tout le laisse à penser même s'il s'agit, avec cet investissement stratégique, de tenter de rattraper le retard dans le tourisme d'affaires qui caractérise la métropole toulousaine par comparaison à ses homologues. L'ambition de ce nouveau lieu était résumée par Jean-Luc Moudenc dans La Dépêche du Midi en janvier 2018 : « Avec 400 millions d'euros (TTC) d'investissement, le Parc des Expositions de Toulouse Métropole est le plus gros projet porté par des collectivités en France et sera le troisième centre de congrès par sa surface d'exposition. »

L'équipement est géré par GL Events, société spécialisée dans l’événementiel placée sous les feux de l'actualité pour les ristournes qu'elle aurait accordées au candidat Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle de 2017.

GL Events n'est pas inconnue à Toulouse puisqu'elle exploite l'actuel Parc des expositions sur l'île du Ramier depuis 2002. Le contrat d'exploitation du parc des expos actuel et du futur parc a été signé en septembre 2012 par Toulouse Métropole, alors présidée par le socialiste Pierre Cohen. Tout comme le précédent contrat, qui allait de 2002 à 2012, cette délégation confie à GL Events le soin d'attirer des clients pour l'organisation d’événements privés ou public et d'être lui-même organisateur, via sa filiale Toulouse Evénements, notamment de la Foire internationale de Toulouse.               

La métropole touche une redevance annuelle d'environ 1 million d'euros, versée par Toulouse Evénements. Depuis 2002, elle a empoché un total avoisinant les 12 millions d'euros. Un montant à comparer aux... 27 millions d'euros de bénéfices engrangés, sur la même période, par GL Events pour l'ensemble de ses activités toulousaines. Des bénéfices toujours au rendez-vous aujourd'hui. Car si l'activité baisse depuis 2012, les dépenses baissent aussi : avec le déménagement qui se profile, Toulouse Evénements ne réalise quasiment plus d'investissements sur l'île du Ramier. Son nouveau contrat ne prévoit des investissements que sur le futur équipement.

Une activité en baisse et des bénéfices toujours au rendez-vous

L'évolution de l'activité du Parc des expositions montre un développement constant entre 2002 et 2012, avant d'amorcer une baisse. Entre 2012 et 2016 (certains événements n'ayant lieu que tous les deux ans, seules les années paires sont comparables), le chiffre d'affaires de Toulouse Evénements, la filiale de GL Events chargée de l'exploitation, a ainsi baissé de 8,6 %. Un recul justifié par GL Events, jusqu'en 2013, par la crise économique globale sur le marché de l’événementiel. A partir de 2014, dans le rapport annuel qu'il remet chaque année à la collectivité, l'exploitant affine son analyse en évoquant « une saturation évidente du parc actuel » et « une attente forte de nouvelles infrastructures et de nouvelles surfaces pour répondre aux besoins ».

Mais en parallèle, écrit GL Events, « le niveau de performance financière reste favorable » chaque année. Traduction : pour Toulouse Evénements, les bénéfices sont au rendez-vous malgré la baisse d'activité. Ils sont compris entre 600 000 et 900 000 euros de résultat net par an, selon que les années sont paires ou impaires, reversés en dividendes (pour un chiffre d'affaires de 10,8 millions en 2014 ou de 10,3 millions en 2016). Mais ce n'est pas tout. Toulouse Evénements verse environ 900 000 euros de loyer par an à Toulouse Expo, gérant du fonds de commerce du parc sur l'île du Ramier. Une société qui n'est autre... qu'une autre filiale de GL Events !

Chargée de 2002 à 2012 d'exploiter le parc, elle ne déclare plus aucun effectif depuis 2012, mais affiche une jolie trésorerie de 16 millions d'euros. Trésorerie abondée par les bénéfices faits sur l'exploitation du Parc des expos jusqu'en 2012, puis par les loyers de Toulouse Evénements. GL Events récupère donc entre 1,5 millions d'euros et 1,8 millions d'euros de bénéfices par an sur l'exploitation du parc actuel, malgré la baisse d’activité. D'où le total déjà évoqué de 27 millions de bénéfices en cumul depuis 2002...

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Extrait du Rapport d’affermage Toulouse Evénements daté de 2013.

Un contrat de 20 ans et une garantie contre la baisse du chiffre d'affaires

Cette rentabilité tient notamment à la durée de la délégation de service public. Plus un privé exploite longtemps un équipement public, plus il est assuré d'amortir son investissement de départ. C'est pour cela que lors de l'appel d'offre de 2011, les deux candidats à l'exploitation du futur parc (GL Events et un groupement porté par le pôle événement de La Dépêche du Midi) avaient posé leurs conditions : s'engager sur la durée.

Ils ont été écoutés puisque le contrat court sur 20 ans, avec un investissement sur le MEETT limité à 6,2 millions d'euros à dépenser sur l'ensemble de la période pour l'entretien courant et les petites réparations. « C'est un délai nécessaire avant d'arriver à exploiter correctement l'équipement, justifie Claude Raynal, vice-président PS de la métropole à l'époque. Le délégataire va devoir faire face aux problèmes inhérents à une structure qui démarre, il doit pouvoir rentabiliser sur la durée. » Ce n'est pourtant pas dans les pratiques habituelles pour ce type de contrat.

En 2016, Indigo a certes obtenu un contrat de concession sur les parkings toulousains de 35 ans. Mais l'entreprise s'est engagée en échange à investir 27,5 millions d'euros pour la construction d'un parking. Sur le parc des expositions, la faiblesse de l'investissement (seulement 6,2 millions d'euros) justifierait un contrat beaucoup plus court. « L'intérêt pour la collectivité de signer un contrat d'affermage est justement d'être court, le fermier n'ayant pas à amortir les investissements réalisés par la collectivité territoriale », précise Jean-Charles Vignot, avocat en droit public, dans son ouvrage Pratique de la délégation de service public. En l'occurrence, sur le parc des expositions ce sont les collectivités qui investissent 400 millions d'euros d'argent public au départ.

La durée du contrat n'est pas le seul garde-fou pour assurer la rentabilité du Parc des expos pour GL Events. L'article 4.2 de ce contrat permet aussi à la société de « réviser les termes du contrat » si le montant du chiffre d'affaires « connaît un écart de plus de 15 % par rapport au montant inscrit dans les comptes prévisionnels, au moins deux années consécutives ». Une clause qui inquiète Antoine Maurice, élu métropolitain Europe-Ecologie Les Verts : « Une variation de 15 %, ce n'est rien sur le marché de l’événementiel. Surtout avec des événements qui n'ont pas lieu tous les ans ! » Entre 2012 et 2014, le parc actuel a vu son chiffre d'affaires baisser de 11,6 %.

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Extrait de la délibération du Grand Toulouse portant sur la délégation de service public sous forme de contrat d'affermage pour l'exploitation de l'actuel et du futur Parc des expositions, daté de 2012.

Cette garantie relativise aussi la notion de « risque financier » censée être portée par le délégataire. Un argument que Pierre Cohen, alors président de la métropole, opposait à la création d'une Société Publique Locale pour l'exploitation du parc des expos : « La collectivité porte le financement de l’investissement. Confier l’exploitation des Parcs à une société publique locale conduirait le Grand Toulouse à prendre en charge également le risque d’exploitation et donc, au final, la personne publique assumerait tous les risques », indiquait-il lors d'un conseil métropolitain, en mai 2012. Cet argument ne convainc pas Antoine Maurice : « Si le Parc des expositions ne fait pas suffisamment de chiffre d'affaires, les redevances touchées par la collectivité vont baisser. Et peut-être même que la collectivité devra compenser les pertes. Il n'y a pas de risque pour le délégataire ! »

A la signature du contrat, il y a avait pourtant un risque : celui de voir l'ouverture du nouveau parc des expos repoussée après 2016. Prévue à présent en 2020, le délégataire a t-il perdu quatre années d'exploitation sur un site censé être plus attractif et performant ? Ce n'est pas si sûr. Jusqu'en 2016, la société Toulouse Expo, gestionnaire du fonds de commerce, était en discussion avec la métropole. Des discussions relatives, d'après les comptes annuels, « au décalage de la construction du nouveau Parc des expositions. » La société GL Events a-t-elle négocié une compensation financière au retard pris dans l'ouverture du MEETT ? Impossible de le savoir. Ni la métropole toulousaine ni l'entreprise spécialisée dans l’événementiel n'ont répondu à nos questions pourtant légitimes sur la bonne utilisation des deniers publics.

https://twitter.com/Mediacites/status/1135808248622268416

Nous aurions aimé connaître plus précisément les engagements pris par GL Events sur l'exploitation du MEETT pour 20 ans. Peine perdue. L’entreprise ne nous a pas répondu. Et la Commission d'accès aux documents administratifs (Cada) estime que les détails financiers et techniques du contrat – chiffre d'affaires prévu chaque année sur 20 ans et détail des investissements – « ne peuvent être communiqués sans révéler des éléments essentiels de [la] stratégie commerciale » de l'entreprise.

Pourtant, ces informations déterminent l'équilibre économique de la délégation de service public. Ils vont servir de base au délégataire et à la collectivité pour vérifier que le contrat est respecté. Avec une incidence majeure : si les chiffres d'affaires prévisionnels ne sont pas au rendez-vous, le contrat peut être renégocié, notamment pour revoir les objectifs de l'entreprise à la baisse afin de lui garantir un minimum de rentabilité. La qualité du service peut en pâtir et la redevance versée à la collectivité baisser.

L'analyse de ce document permettrait donc de voir si la collectivité a été prudente dans le prévisionnel qu'elle a signé ; ou si, trop optimiste, elle a vu les choses en grand et pris des risques sur l'exploitation d'un service public. Il s'agit donc d'éléments tout aussi « essentiels » pour les finances publiques. Sans que nous puissions, donc, y avoir accès.

Cet article concerne la promesse :
« Attirer des salons d’envergure mondiale au MEETT, sur l’aéronautique et la technologie »
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Isabelle Jarjaille
Journaliste indépendante​ depuis 2011​, j'enquête sur la gestion des services publics par le privé et son impact sur les finances publiques.​ ​Mon livre enquête "Services publics délégués au privé, à qui profite le deal ?" est sorti le 27 mars 2018​. ​Je suis également en charge du cours Techniques d'enquête en licence Info Com à l'IUT de Lannion et je porte un projet d'éducation aux médias dans deux lycées agricoles. Je suis membre du bureau du Club de la presse de Bretagne, pour promouvoir les médias et ceux qui les font au quotidien : les journalistes, notamment les pigistes.