Au lendemain du réveillon, le maire Les Républicains de Toulouse a discrètement décollé vers l’Arabie Saoudite, jeudi 2 janvier. Destination Al-Ula, une oasis dans le désert que le prince héritier Mohammed Ben Salman, dit « MBS », a décidé d’ouvrir au tourisme international.

Pour cette escapade non inscrite à l’agenda, Jean-Luc Moudenc a pris l’avion avec son adjointe Marie Déqué, chargée des relations avec l’Orchestre national du Capitole. La formation devait en effet jouer pour le 250e anniversaire de la naissance de Beethoven dans la nouvelle salle de concerts de 500 places couverte de miroirs que le royaume saoudien a inaugurée fin décembre dans ce site pré-islamique inscrit à l’Unesco. Mais sans Tugan Sokhiev. L’emblématique chef d’orchestre russe, qui a signé un CDD d’un an supplémentaire avec le Capitole, était remplacé pour l’occasion par Lio Kuokman, un jeune chef originaire de Hong-Kong. La star de la soirée était le violoniste Renaud Capuçon. Le soliste de réputation internationale est un habitué d’Al-Ula. Le musicien français figurait déjà au programme du premier festival de musique lancé à grand frais en janvier dernier sur le site par l’Arabie Saoudite.

Les deux élus toulousains ont voyagé dans le même avion, affrété spécialement pour l’occasion, que les musiciens de l’orchestre. Cette escapade de trois jours était commercialisée 1 990 euros par personne par une agence de voyages spécialisée parisienne. Le prix comprend le vol aller-retour, l’hébergement dans un hôtel 3 étoiles, l’entrée au concert et la visite du site archéologique hérité des Nabatéens, à qui l’on doit aussi les merveilles sculptées dans les roches de Petra (Jordanie) le vendredi matin, avant le concert du soir. Au total, 18 personnes ont embarqué avec les musiciens pour ce programme exceptionnel. Mais la délégation toulousaine n’est pas comptée parmi ces mélomanes fortunés. En effet, lorsque la nouvelle de l’escapade saoudienne du maire de Toulouse et son adjointe a été dévoilée, la ville a aussitôt fait savoir que les élus n’avaient pas déboursé un centime, « invités par l’Arabie Saoudite »… avant d’être contredite par Jean-Luc Moudenc lui-même.

arrivée moudenc Twitter Al Ula

Contacté sur place par téléphone, le maire précise à Mediacités qu’il a effectué ce voyage en sa qualité de président de Toulouse Métropole, « collectivité de tutelle » de l’orchestre, invité « par la structure de promotion du site d’Al-Ula ». Il ajoute n’avoir eu aucun rapport avec les autorités saoudiennes. À en croire une autre version livrée par M. Moudenc, ce serait en fait l’agence britannique Intermusica – qui gère la carrière de Renaud Capuçon – qui aurait pris en charge la facture totale, location de l’avion comprise. Pour l’anecdote, l’appareil n’a pas pu décoller samedi soir à cause d’un problème technique. Le maire de Toulouse, comme les musiciens, en ont été quitte pour une nuit supplémentaire dans le désert. Nouveau couac : les frais d’hôtel auraient été pris en charge « par la collectivité », précise l’adjointe du maire de Toulouse qui l’accompagnait. Une belle cacophonie autour d’un concert symphonique !

Un voyage critiqué par l’opposition toulousaine

Mécontent d’être ainsi épinglé pour des faits qu’il juge insignifiants, Jean-Luc Moudenc insiste en revanche lourdement sur son absence totale de relation avec les autorités d’Arabie Saoudite. Le maire de Toulouse n’ignore pas la réputation sulfureuse du royaume de la dynastie saoudienne et son fondamentalisme religieux (le wahhabisme), désormais placée sous la férule du prince MBS. Surtout depuis le meurtre du journaliste saoudien Jamal Kashoggi en Turquie, qui a ébranlé les espoirs que l’Occident plaçait dans la volonté de modernisme affichée par le jeune prince héritier. M. Moudenc nous a même assuré qu’il n’a pas croisé le ministre saoudien de la culture, pourtant présent lors du concert.

À deux mois des élections municipales, son opposition ne s’est pas privée de souligner les failles de ce voyage paradoxal. « Moudenc en voyage officiel dans un pays qui pratique la torture et restreint les droits de l’homme », flingue sur Twitter François Briançon, chef de file des élus socialistes au Capitole. La liste Archipel Citoyen a été la première à épingler sur le même canal « un voyage éclair pour assister à un concert dans un structure énergivore en plein désert » dans une rafale de messages courts initialement lâchée par François Piquemal, qui dénonce également « la sale guerre » menée par l’Arabie Saoudite au Yémen. Jean-Christophe Sellin, conseiller régional (Parti de Gauche) et ancien adjoint chargé des relations avec l’orchestre du temps de Pierre Cohen, estime lui aussi que les musiciens n’avaient rien à faire dans « cette galère » wahhabite.

Les soutiens du maire se sont fait discrets suite à la révélation de l’affaire, le 4 janvier par L’Agglorieuse. « Que je sache, les relations diplomatiques entre la France et l’Arabie Saoudite ne sont pas rompues » a timidement gazouillé lundi Pierre Espluglas, porte-parole de la liste « Aimer Toulouse » de Jean-Luc Moudenc, en réplique aux attaques qualifiées de « démagogiques » de l’opposition.

Un concert bénéficiaire pour l’orchestre

La discrète escapade musicale du maire de Toulouse a finalement été couverte par le rugissement des moteurs du Dakar, qui s’est élancé dimanche en Arabie Saoudite. L’opinion internationale semble davantage mobilisée contre cet autre facette du soft-power déployé par le prince MBS pour se forger une nouvelle image sur la scène internationale.

Jouer Beethoven dans le désert est-il politiquement plus correct que de rouler en 4x4 dans les dunes ? Le rallye automobile est attendu le 8 janvier à Al-Ula, qui doit clôturer la deuxième édition de son festival d’hiver par un concert de Lionel Richie en février. La « structure de promotion du site d’Al-Ula » évoquée par M. Moudenc est une organisation française présidée par Gérard Mestrallet, ancien PDG de GDF-Suez, aujourd’hui Engie, mise en place par convention internationale signée entre le prince héritier MBS et Emmanuel Macron en 2018 pour développer le tourisme culturel, comme l’expliquait alors Le Monde.

Afin de détourner les soupçons qui planent sur les pétrodollars saoudiens gérés par Mestrallet, le maire de Toulouse a toutefois préféré désigner l’impresario britannique de Renaud Capuçon comme le grand ordonnateur de ce concert dans le désert. Le violoniste, époux à la ville de la journaliste de télévision Laurence Ferrari, est un proche du couple Macron.

L’orchestre du Capitole, présenté par la mairie de Toulouse comme un « ambassadeur » de la ville, n’a en réalité joué que le rôle d’accompagnateur du soliste. Moins de la moitié de l’orchestre a fait le déplacement  : 55 musiciens exactement. Tous avaient participé, juste avant d’embarquer, aux trois concerts du réveillon donnés à la Halle aux Grains dans une formation élargie sous la baguette d’un chef américain, explique Thierry d’Argoubet.

Moudenc avion Al Ula

Le délégué général de l’orchestre a involontairement allumé la mèche de la polémique en diffusant sur Twitter une photo du maire et de son adjointe dans l’avion. « Avec mon autorisation », précise Jean-Luc Moudenc. M. d’Argoubet ajoute que cinq autres membres de l’équipe participaient au voyage. Avant d’accepter de jouer en Arabie Saoudite, les musiciens ont tenu à s’assurer que les femmes ne seraient pas tenues de porter un voile.

À défaut d’être une réussite sur le plan politique, ce concert, inscrit à la dernière minute sur l’agenda de l’orchestre, s’est soldé par un bénéfice financier. Un événement assez rare pour être souligné, alors que la plupart des tournées de l’orchestre du Capitole sont déficitaires.

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Point final.
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Correspondant à Toulouse pour la presse nationale (Le Point, Le Monde, L'Express, La Croix) depuis plus de 25 ans, Stéphane a commencé sa carrière dans les radios que l'on disait "libres" et la presse agricole. Il a aussi rédigé un livre-enquête sur les paysans dans l'Aveyron (ateliers Henry Dougier) et un "anti-guide touristique" pour les néo-toulousains (Héliopoles). Diplômé de Sciences-Po Toulouse, il intervient auprès des nouvelles générations d'étudiants qui se destinent au journalisme.

2 COMMENTAIRES

  1. Médiacités roule-t-il pour Archipel ? Une telle question peut être posée à lire l’article “compte rendu” du meeting d’Archipel démontrant une sympathie évidente envers le mouvement et cet article sur Jean Luc Moudenc n’amenant strictement rien à l’article paru dans la Dépêche ce lundi. Est ce vraiment un scandale que le Président de la Métrople accompagne l’orchestre du Capitole ? Y‑a-t-il eu la moindre déclaration polémique ? Le moindre contact avec des autorités saoudites ? Où est l’investigation ? Où est l’analyse ? Où est le recul nécessaire ? Où est l’enquête ? Je n’y vois qu’une volonté d’amalgame à charge incohérent et partial.
    Je vais vous rappeler votre propre manifeste : “MEDIACITÉS est un journal en ligne d’investigation et de décryptage. Il enquêtera sur les pouvoirs politiques, économiques, sociaux, culturels, sportifs. Il éclairera les enjeux et les expliquera de façon pédagogique.”
    Médiacités est en train de devenir un média d’influence et c’est dommage.

    • Bonjour M. Espy,
      Mediacités ne roule pour personne, si ce n’est ses lecteurs et abonnés. Le compte-rendu du rassemblement d’Archipel Citoyen souligne l’attente de mesures concrètes de la part de certaines personnes ayant assisté à l’événement, ainsi que “les prestations inégales” des intervenants sur scène. On a vu plus laudateur comme commentaires. Nous réaliserons des articles de ce type pour les autres listes en course, quand elles organiseront à leur tour des rassemblements publics.
      Concernant l’article de ce mercredi, le sujet faisant polémique, il nous a paru utile d’apporter notre grain de sel. Je vous propose de comparer factuellement les différents articles publiés sur ce sujet. Vous verrez que nous apportons des éléments nouveaux tout en donnant la parole aux uns et aux autres.
      Si vous souhaitez que nous investiguions sur un sujet en particulier, vous pouvez nous poser une question sur notre plateforme Veracités : https://www.mediacites.fr/veracites-vos-questions-municipales/
      Nous nous efforcerons d’y répondre de notre mieux.
      Bien cordialement
      Gael Cérez
      Journaliste et rédacteur en chef de Mediacités Toulouse.

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