«Plus on s’approche du soleil, plus on risque de se brûler. » Au fil des témoignages d’anciens collaborateurs de Sigfox, cet adage est revenu plusieurs fois pour décrire l'ambiance de travail du fleuron des objets connectés. Attirante pour ses innovations technologiques et pour avoir réussi à lever beaucoup d'argent, la pépite technologique de Labège est aussi capable d’ébranler ses employés par les méthodes managériales qui y sont pratiquées. Mediacités l'a constaté en échangeant avec une vingtaine de collaborateurs actuels et anciens (voir l'encadré "En coulisses" ci-après).

À première vue, la situation ne semble pourtant pas dramatique. Le conseil des prud'hommes de Toulouse ne regorge pas de dossiers concernant l'entreprise. Seules cinq affaires impliquant Sigfox France y ont été instruites depuis 2014. Deux se sont réglées par conciliation et deux demandeurs, qui contestaient leur licenciement, ont fait appel après avoir été déboutés en première instance. Le premier a perdu ; le second, vice-président des ventes de la société entre 2012 et 2014, a gagné, selon l'arrêt que nous nous sommes procuré. La cour d’Appel de Toulouse a condamné Sigfox à lui verser plus de 200 000 euros, une somme correspondant en grande partie au rappel de la part variable de sa rémunération, ainsi qu’à des dommages et intérêts pour un licenciement jugé sans cause réelle ni sérieuse. Dans le dernier dossier, une affaire pénale aurait été ouverte en parallèle pour fabrication de faux de la part du salarié.

Si l'on pousse l'investigation du côté des prud’hommes de Paris, les choses se corsent un peu. On y relève cinq procédures récentes : une en 2017, et quatre pour la seule année 2020, dont les décisions ne sont pas encore rendues publiques. Selon nos informations, au moins trois autres affaires seront instruites dans cette juridiction en 2021. D'après Margaux Piantoni, avocate toulousaine spécialisée en droit du travail, cette activité prud’homale peut ne correspondre qu'à la face émergée de l'iceberg. « Souvent, les employeurs bien conseillés essayent de transiger, c’est-à-dire de signer une transaction avec le salarié en amont du jugement aux prud’hommes, afin d’assurer leur réputation. Il peut aussi y avoir des ruptures conventionnelles forcées et des salariés qui évitent les procédures par peur. »

Les témoignages que nous avons recueillis convergent pour dénoncer une ambiance de travail pour le moins particulière au sein de la start-up et pour remettre en cause le management. Ce que le directeur général Ludovic Le Moan, interrogé par nos soins, conteste catégoriquement : « On gère une boîte comme sa propre maison. Il faut adapter les ressources en fonction de l’évolution des besoins, mais je pense que les gens sont traités correctement. »

Un tournant en 2016

Les salariés évoquent tout d'abord, dans leur grande majorité, une expérience professionnelle enrichissante. Mais le climat social semble s’être détérioré vers 2016. Avant cette date, ils dépeignent une ambiance conviviale et ludique, la présence de nombreux jeunes salariés et d'un "happiness manager", et des soirées mémorables entre collègues. Justine* , qui fut salariée chez Sigfox pendant quatre ans avant de négocier une rupture conventionnelle, dit avoir apprécié le fait d’être « portée par la vision et le dynamisme du PDG ». Mais elle a fini par déchanter. Elle raconte : « Franck Siegel (le numéro deux de l’entreprise, NDLR) m’a lancé un jour : "Je ne veux plus te voir dans la boîte". Il m’a dénigrée dans un entretien où je lui parlais de mes projets et ça a viré au cauchemar », souligne cette ancienne cheffe de projet, qui assure avoir été « marquée au fer rouge » par son expérience chez Sigfox.                 

Pour appuyer leurs dires, plusieurs « Sigfoxiens » relatent une même anecdote : l'Innovation Day, organisé par l' IoT Valley à Labège, en septembre 2018. En amont de l'événement, Ludovic Le Moan envoie un message incendiaire à tous ses collaborateurs pour leur reprocher leur manque d’implication. « Cet égoïsme, cet auto-centrage m'agace au plus haut point, écrit-il. Quand je vois certains d'entre vous assis sur des marches à discuter, c'est avec les autres bénévoles et visiteurs qu'il faut discuter. J'ai honte pour Sigfox. »            

Décrit comme « strict », « autoritaire » et « froid », Frank Siegel a été embauché en 2017 comme directeur général pour structurer la start-up en forte croissance et la « mettre en ordre de bataille » selon ses propres termes. Karine Bugarel, qui évoluait dans le service des ressources humaines de Sigfox depuis 2016 et est devenue DRH en 2020, confirme à demi-mot le "ménage" opéré. « Quand je suis arrivée, ça recrutait à tout va. Mais on n'est plus dans la phase d'investissement. On réfléchit, à chaque départ, à la nécessité d'un remplacement », euphémise-t-elle. Recrutée à la direction des ressources humaines en 2018, Sophie* n'a, elle, pas assumé ce rôle et a préféré démissionner. « J’ai dû faire partir des gens pour des raisons moyennes, déplore-t-elle. Ils n’étaient soi disant pas assez d’accord avec la stratégie de l’entreprise. En réalité, c’est juste qu’ils ne convenaient pas au patron. »

Ludovic Le Moan ne l’entend pas de cette oreille. « On n’est pas là pour virer des personnes compétentes, se justifie-t-il. Pourquoi y aurait-il une dissymétrie entre des collaborateurs libres de partir et une direction qui ne pourrait pas se séparer d’un employé dont le profil n’est plus aligné sur les besoins de la boîte ? Les RH font tout pour que ce soit équitable. Il faut sortir du clivage entre l’entreprise bourreau et l’employé victime. » Franck Siegel assume lui aussi sa responsabilité : « Mon rôle était de mettre en place une stratégie d’exécution pour que tout le monde aille dans le même sens. Ces changements ont sauvé l'entreprise alors qu’elle allait dans le mur, mais il est vrai que cela a changé la façon de travailler. On a apporté de la discipline. Je ne suis pas surpris que cela ne plaise pas à tout le monde. »

Le destin sacrifié du service communication

Le service communication semble avoir particulièrement souffert. « Ludovic [Le Moan] envoyait des mails à toute l’équipe pour leur dire que ce qu’ils faisaient était nul. Les critiques n'étaient jamais argumentées et adressées sur des coups de colère. Le plus dévastateur était lorsqu'il envoyait le message à un membre de l’équipe et mettait toute la boîte en copie. C’était humiliant et horrible de travailler dans ces conditions », se souvient une ancienne cadre, qui a fait un passage éclair dans la société.

D’après plusieurs témoignages, un jeune salarié serait devenu la cible du cofondateur de Sigfox lors d'une réunion exceptionnelle du Comité social et économique (CSE) en 2019. « Ludovic était énervé, il nous a dit en des termes très grossiers qu’il fallait le mettre à la porte. Les RH nous ont dit de ne pas en parler », raconte Paul*, représentant du CSE à l’époque. « Cet épisode m’a désengagée vis-à-vis de la direction », rapporte une autre ancienne membre de cette instance représentative du personnel. Contacté, le communicant concerné n'a pas souhaité s’exprimer.

Après une succession de trois responsables en un an et demi, les problèmes se sont amplifiés en octobre 2018 lorsque Marion Moreau, qui était alors la compagne de Ludovic Le Moan, a pris la tête du service communication. Cinq salariés en CDI ont quitté l’entreprise dans les mois qui ont suivi. L’une des cadres intermédiaires du service communication aurait été rétrogradée à son retour de congé maternité par sa nouvelle cheffe, avant de constater que la note de son dernier bilan annuel avait dégringolé sans explication. La salariée a rapidement quitté l'entreprise via une rupture conventionnelle.

« C'est à ce moment, que j’ai senti que ça partait en cacahuète chez Sigfox»

« Marion critiquait systématiquement l’équipe, raconte un ancien membre du service. Lors des réunions du lundi matin, on se faisait allumer devant tout le monde. » « À un moment, j’ai senti que je n’étais plus la bienvenue, via des sous-entendus sur mon travail », se remémore Laurène*, qui a fui la start-up labégeoise parce que, dit-elle, « ce n’était plus bon pour [s]a santé mentale ». Jointe par Mediacités, Marion Moreau minimise : « Quand j'ai accepté de prendre la tête du service com' alors que je m'occupais déjà de la fondation, c'était un challenge. Mais je n'ai pas l'impression que c'était le drame absolu. J'étais à Paris et je pratiquais un management hyper libre, en laissant s'exprimer les gens. Certes, ce n'est pas évident pour une équipe d'avoir un nouveau chef, avec une stratégie au cordeau. Mais la vie d'entreprise n'est pas un monde de bisounours. »

Les malheurs du service communication ont fait réagir des salariés d'autres départements. « J’ai dit aux RH que de nombreuses personnes y étaient très en souffrance, jure Vincent*, cadre jusqu'en 2019. C'est à ce moment, que j’ai senti que ça partait en cacahuète chez Sigfox. » Selon nos informations, une enquête menée auprès des salariés du service communication a pointé une insatisfaction générale sans toutefois pousser les investigations jusqu’aux membres de la direction mis en cause.

Un PDG charismatique... mais controversé

La personnalité conflictuelle de Marion Moreau – qui a quitté l'entreprise en mars 2020 tout en demeurant au conseil d'administration de la Fondation Sigfox – semble aller de pair avec celle de Ludovic Le Moan. Le PDG de la start-up est tout autant décrit par les mêmes personnes comme « charismatique », « influent » et « inspirant » que comme « imbu de sa personne », « narcissique » et « versatile ». « Il est capable de changer d’avis entre le matin et le soir. Ceux qui ne le suivent pas sont des nazes ou contre lui », analyse Louise*, une ancienne cadre du service communication. « Il a un égo gigantesque et est très sensible à ce que les gens pensent de lui », souligne François*, "Sigfoxien" entre 2015 et 2017.

Selon plusieurs collaborateurs, Ludovic Le Moan se compare volontiers à Steve Jobs. Une mégalomanie qui suscite l'admiration de certains. « Il dit des trucs comme "On va créer le télescope de l’univers". Il est fantasque et original et a un gros caractère », apprécie Fabrice*, un ingénieur épargné par les sautes d'humeur de son patron. De fait, Ludovic Le Moan est tout sauf un profil académique. Turbulent à l'école et issu d'un milieu ouvrier, comme il aime le raconter, il a obtenu un CAP de tourneur-fraiseur avant de devenir ingénieur et de connaître la carrière d'entrepreneur brillant qu'on lui connaît. « Il a un grand besoin de reconnaissance. C'est un chien fou, dynamique, force d’innovation, refusant les codes et les règles, décrit Rémi*, qui a été son collègue dans sa première entreprise April. Avant Sigfox, il a connu un grand succès avec Coframi. On ne peut qu’être admiratif de son parcours. »

La réussite lui serait-elle montée à la tête ? « Ludovic Le Moan est assez fascinant mais il y a le délire de l’entrepreneur qu’on porte aux nues », résume Vincent*, un ancien cadre. Pour Maxime*, un ancien de la communication, Ludovic Le Moan « n’a pas d’attache émotionnelle avec les gens. Je l’ai vu virer certains de ses amis, qui avaient toujours défendu l'entreprise, du jour au lendemain ». Ludivine*, une ancienne cadre, ajoute : « Il t'a mis sur un piédestal puis tout à coup tu n’es plus rien. Comme il a une très forte personnalité et du pouvoir, des gens ont travaillé jusqu’à l’épuisement pour lui plaire. »

La DRH, Karine Bugarel, interprète l'expression de ce malaise tout autrement. « Je ne sais pas pourquoi cette boîte est hyper émotionnelle. Les gens s'y impliquent énormément et je crois que c'est encore plus difficile pour les jeunes, nombreux dans nos équipes, lorsqu'ils n'ont pas obtenu la reconnaissance espérée. C'est sûr que c'est lié la personnalité de Ludovic Le Moan, qui a un côté très attachant », reconnaît-elle.

« Ludo est un visionnaire, un inspirant avec qui c’est très plaisant de travailler. Mais c’est aussi un sanguin influençable (...). J’en ai bénéficié un temps, puis pâti. »

Louis*, l'un des anciens "disciples" du patron, décrit les deux faces du personnage : « Ludo est un visionnaire, un inspirant avec qui c’est très plaisant de travailler. Mais c’est aussi un sanguin influençable, qui écoute souvent la dernière personne ayant parlé. J’en ai bénéficié un temps, puis pâti. » Laurène*, une ancienne du service communication partie en 2019, va jusqu’à parler de culte de la personnalité : « "C’est du grand Ludo" est une phrase qu’on l’entendait souvent. La figure du génie justifiait malheureusement tous les comportements problématiques. » Elle se souvient de son arrivée dans l’entreprise en 2016, après une levée de fonds de 150 millions d'euros : « Le patron déjeunait avec Macron. Les salariés des premiers jours excusaient tous ses travers au nom de cette réussite ».

Un rapport problématique aux femmes

Au-delà du caractère éruptif de Ludovic Le Moan, le caractère séducteur du patron de Sigfox questionne. Presque toutes les femmes de l’entreprise interrogées dans le cadre de cette enquête témoignent de regards déplacés, d’un comportement tactile, de remarques et de blagues sexistes… « Ce côté libidineux me choque et me dérange. Je me sentais scannée quand je me retrouvais face à lui », lâche Vanessa*, qui a quitté l’entreprise il y a quelques mois. « Il m’a draguée, il a toujours essayé et ça a été pénible. Il se permet de regarder une femme avec insistance si elle a une jupe courte ou un haut un peu près du corps », renchérit une autre ancienne collaboratrice*. Sophie*, elle, affirme qu'elle a quitté l'entreprise en 2018 pour cette raison.

Dans un dossier qui sera porté en mars 2021 aux prud’hommes de Paris, une ex-collaboratrice affirme qu’elle aurait été évincée de l’entreprise après avoir fait remonter aux représentants du personnel des comportements déplacés qu’elle aurait subis de la part du PDG lors d’une soirée d’entreprise. L’affaire n’aurait pas donné de suite en interne... sauf pour l’intéressée, licenciée pour faute grave peu de temps après avoir dénoncé les faits supposés.

Ludovic Le Moan, lui, se défend de cette image. « Je n’ai aucun problème avec les femmes et encore moins de comportements misogynes », nous a-t-il répondu par texto. « Je n’ai jamais manqué de respect, ni harcelé quiconque sexuellement ou moralement », nous a-t-il ensuite écrit-il par mail [voir l'encadré "En coulisses"]. Avant d’ajouter, dans un style énigmatique : « Ces propos (notre question sur un éventuel rapport problématique aux femmes, ndlr) ne justifient en rien une quelconque vengeance de personnes qui auraient été amenées à quitter l’entreprise sur décision du management, ou qui auraient tenté de monnayer un départ contre une menace de "plainte pour harcèlement". Le cas s’est produit une fois, et une enquête a été menée sérieusement et en détails, pour aboutir sans preuve aux faits reprochés. Après enquête, le motif de harcèlement s’est avéré être : une main posée sur l’épaule d’une collaboratrice lors d’une soirée Sigfox. Vous conviendrez que même si le fait avait été avéré, cela ne constituait pas un acte de harcèlement. »

Cette plainte pour harcèlement, la DRH Karine Bugarel l'évoque aussi, tout en signalant « un deuxième cas très léger sur lequel le Comité social et économique a conclu tout de suite que cela ne pouvait pas être considéré comme une agression ». « Le mal de Sigfox est qu’il y a toujours eu beaucoup de rumeurs », conclut-elle.

« Il y a eu une époque où il y avait beaucoup de fêtes, où les paroles étaient libérées, où des blagues parfois déplacées sortaient. Mais on est une boîte de tech, avec beaucoup d’hommes et c’est un temps révolu. »

Sans parler de harcèlement, Laurène* raconte qu'elle a été « mal à l’aise à cause de tout un continuum de comportements dérangeants » chez Sigfox. Elle dépeint « un environnement malsain cultivé dans l’entreprise avec les nombreuses soirées avec alcool et drogues. Heureusement, il y a eu un début de prise de conscience avec le mouvement MeToo ». La jeune femme, désormais impliquée à titre personnel sur les questions féministes, affirme en avoir parlé à plusieurs reprises aux ressources humaines avant son départ. En vain.

« Je n’ai jamais vu quoi que ce soit qui puisse motiver des commentaires sur une ambiance misogyne dans l’entreprise, jure pour sa part le numéro deux Franck Siegel. Concernant Ludovic Le Moan, je ne l’ai jamais vu agir de la sorte lors de meetings depuis mon arrivée il y a trois ans, même si je dois reconnaître que je ne participe très rarement à ces soirées pour éviter l’amalgame. Beaucoup de dirigeants ont souffert de pièges de ce type. J’en ai moi-même souffert dans la Marine, où j’ai été accusé à tort. »

Dans un courriel de juillet 2019 dont nous avons eu connaissance, le directeur général de Sigfox informe l'ensemble des salariés de l’arrêt des soirées alcoolisées en interne, afin de « changer la culture d’entreprise ». Pour appuyer sa décision, Franck Siegel cite les exemples d’un badge d’accès volé par un employé à un directeur, de la présence de personnes extérieures seules dans les bureaux de l’entreprise ou encore des « accusations non prouvées qui ont circulé contre des membres de notre direction ».

Interrogé sur la cause de cette décision, le directeur général évoque un accident lors d'une soirée labégeoise, durant laquelle « un gars saoul a failli passer par dessus bord lors d'un pot de départ trop arrosé ». S'il n'évoque pas ce dernier élément dans son mail, explique-t-il, c'est parce qu'il n'a « pas voulu alarmer les gens ». Juliette*, une ancienne collaboratrice au service achats, a une toute autre analyse. « Ils éloignent Ludo (Ludovic Le Moan, ndlr) de ces situations festives car ils ont compris qu’il avait un travers avec les femmes. À 18 heures le vendredi, il ouvrait les bouteilles de champagne et si tu n’y allais pas, tu n’étais pas "corporate". »

« Il y a eu une époque où il y avait beaucoup de fêtes, où les paroles étaient libérées, où des blagues parfois déplacées sortaient. On est une boîte de tech avec beaucoup d’hommes mais c’est un temps révolu depuis super longtemps, tempère la DRH Karine Bugarel. À cette époque, M. Le Moan était présent aux soirées. Cela lui a porté préjudice car c’est quelqu’un de naturel qui était accessible à ces moments-là. Mais il n’y a jamais eu de problème récent car on ne laisse plus de place à l’excès. »

Sophie*, l’ancienne salariée du service des ressources humaines conclut pour sa part avec amertume : « C’est malheureux que la culture soit aussi misogyne chez Sigfox. Cette entreprise mérite tellement mieux. Elle a créé une technologie fabuleuse, recèle plein de talents et se bat pour lever des fonds. »

 

Durant cette enquête, plusieurs anciens collaborateurs nous ont fait part de leur étonnement que les problèmes internes chez Sigfox n'aient pas été révélés plus tôt dans les médias, alors que l'ambiance et la personnalité de Ludovic Le Moan sont, selon eux, « bien connues dans la tech » et que « les gens commencent à se poser des questions ».

Les 25 personnes que nous avons interrogées, dont 19 anciens collaborateurs, trois actuels et trois membres de la direction (à raison d’une heure d’entretien environ avec la plupart) ont toutes, excepté les dirigeants, tenu à ce que leur nom n’apparaisse pas dans l’article. Nous avons également essuyé une dizaine de refus, souvent de la part d’anciens chefs de service, invoquant la simple prudence ou  le fait de travailler désormais pour la concurrence ou des partenaires de Sigfox.

Nos interlocuteurs nous ont expliqué leur peur d’être « grillés » dans le tout petit milieu de l'internet des objets connectés. L'influence de Ludovic Le Moan est grande et leur réputation pourrait en pâtir, ont-ils estimé. « En quittant la structure, on m’a menacé de grandes représailles pour mon avenir professionnel », nous a confié un ancien salarié. « Le problème de Ludovic, c’est qu’il a énormément de pouvoir », analyse une ancienne collaboratrice. Une autre nous a carrément parlé de la possibilité d’une « vendetta » à son encontre. « Je ne veux pas risquer d'être blacklistée auprès de mon employeur actuel ou de mes futurs employeurs », note encore une ancienne collaboratrice.

D’entretien en entretien, cette extrême prudence nous a confortés dans l'idée que la peur règne dans l’entreprise, largement suscitée par l’influence de son dirigeant. Et donc sur l’importance d’en parler dans cette enquête en deux temps. Sollicité une première fois sur des questions de stratégie et de management, Ludovic Le Moan nous a d'abord répondu spontanément. Lorsque nous l’avons recontacté pour le deuxième volet de notre enquête, il a fallu insister et préciser l’objet de nos questions pour qu’il nous réponde… mais seulement par mail, tout en nous indiquant son souhait que nous nous entretenions avec le comité exécutif de Sigfox et sa DRH « pour obtenir une version qui ne se limite pas à (ses) propos ». Ce que nous avons fait, regrettant néanmoins de ne pouvoir avoir une vraie conversation avec le président.

 

 

Armelle Parion
Armelle Parion collabore avec Mediacités Toulouse depuis octobre 2018, enthousiaste d’avoir trouvé un média qui fait la part belle aux enquêtes. Correspondante pendant neuf ans pour le Parisien-Aujourd’hui en France, elle a aussi travaillé pour la radio (Radio France, Radio Solidaire) ainsi que des supports économiques (Touléco) et culturels (Lettre du spectacle).