Chaque année, la chaîne de télévision Vià Occitanie diffuse une cinquantaine de films documentaires, dont une quinzaine en co-production. Parmi ces derniers, au moins cinq producteurs de films déjà diffusés ont confirmé à Mediacités souffrir d’importants impayés de la chaîne. Le montant des arriérés varie entre 5 000 et 10 000 euros, soit 10 à 15 % du budget total de chaque film .               

Ces sommes ont pourtant été versées à Via Occitanie par la Région Occitanie, sous la forme de subventions. L’institution régionale a signé avec les différentes filiales du groupe Vià - implantées à Toulouse, Montpellier, Nîmes et Perpignan -, des « contrats d’objectifs et de moyens » (Com) qui imposent à la chaîne de coproduire et diffuser des documentaires. Dans ce cadre, TV Sud Toulouse, la filiale toulousaine, a reçu 500 000 euros par an de 2017 à 2019. Renouvelée cette année, sa convention prévoit le versement de 625 000 euros par an jusqu'en 2022. Une fraction de ces aides revient aux documentaires. Vià Occitanie indique avoir mobilisé, en 2019, « 108 780 euros pour les coproductions de documentaires sur la part du budget confié par la Région Occitanie ».

Si la chaîne est tenue de reverser ces fonds publics aux producteurs, beaucoup parmi eux n’en ont pas encore vu la couleur. « Vià Occitanie me doit encore 8 000 euros pour un documentaire diffusé en 2018. Alors que la société annonce être en grande difficulté, je commence sérieusement à m’inquiéter de ne jamais revoir cette somme », déplore Pascal Bonnet, directeur des Films du Sud, dans le métier de la production audiovisuelle depuis 20 ans.

Quatre autres producteurs ont confirmé à Mediacités souffrir d’ardoises comparables, également jusqu’à deux ans en arrière. « Pour un film qui a été diffusé il y a plus d'un an, Vià Occitanie doit à ma société de production plus de 7 000 euros sur un financement prévu de 10 400 euros », ajoute un producteur qui a souhaité conserver l'anonymat. Et de poursuivre : « C'est une somme qui, à l'échelle de mon entreprise, est loin d'être neutre ! Qui plus est, cette dette correspond à un financement de la Région Occitanie versé depuis longtemps. Vià Occitanie a bien profité de ces fonds, a en outre tiré le bénéfice de la diffusion de notre film. Mais nous, nous sommes toujours dans l'attente du paiement. »

Comment la société explique-t-elle ces dettes ? « Vià Groupe [holding basée dans la région nîmoise, NDLR] connaît des difficultés de trésorerie depuis longtemps », reconnaissait en novembre Vincent Barthe, salarié de TV Sud Toulouse et responsable du pôle création et des co-productions pour l’ensemble des chaînes de Vià Occitanie. Pour préserver les 75 emplois en Occitanie, la direction de l’entreprise a donc dû faire des choix stratégiques et différer des paiements aux producteurs, qui restent toutefois prioritaires dans le cadre du rapprochement avec Altice, qui sera finalisé avant fin novembre. »

Depuis, le projet de co-entreprise BFM-Vià-Régions a été abandonné par Altice Médias. Or, début novembre, Christophe Musset, patron de la holding Vià Groupe, a confié à Mediacités que si une telle situation devait se produire, le risque d'une cessation de paiement ne pourrait plus être exclu. De quoi accroître l’angoisse des producteurs. « Je ne cache pas mon inquiétude de ne jamais obtenir l’argent qui m’est dû. Je prévois de faire constater par un huissier mes factures et contrats afin de pouvoir les faire valoir au cas où Via Occitanie se retrouverait en liquidation judiciaire », envisage Pascal Bonnet.

Une subvention versée à TV Sud Toulouse sans fondement

Les errements financiers du groupe Vià ont pris un autre tour cette année. Le nouveau contrat d’objectifs et de moyens, signé en avril 2020 avec TV Sud Toulouse, flèche 200 000 euros pour financer la grande majorité des co-productions de documentaires des quatre chaînes de Vià Occitanie.

Selon la convention d’application précisant les modalités de versements à TV Sud Toulouse, une « avance » de 100 000 euros est prévue, puis un « acompte » de 80 000 euros et enfin le solde de 20 000 euros. Si le versement de l’avance par la Région est quasi-automatique, l’acompte ne peut être payé que sur la base de justificatifs précis. Vià Occitanie doit donc fournir « un état récapitulatif des dépenses directement acquittées » aux producteurs, ceci « incluant l’avance pour le premier acompte ».

Or, cette année, la chaîne Via Occitanie a décidé de ne plus prévoir d’acomptes dans ses contrats signés avec les producteurs. Ceux-ci ne seront payés qu’après la diffusion de leurs films. « Il est vrai que les années précédentes, nous procédions différemment, précise Vincent Barthe, responsable des co-productions pour l’ensemble des chaînes de Vià Occitanie. Nous avions indiqué des avances mais nous n'avions pas pu les tenir dans les délais, ce qui a causé de vrais désagréments aux producteurs. Sachant que nos difficultés de trésorerie dureraient tant que l’accord avec Altice ne serait pas effectif, nous n’avons pas mentionné d’acompte dans la nouvelle version des contrats car nous savions ne pas pouvoir les verser dans des délais raisonnables. »

Pour l’année 2020, 25 projets de films sur 80 candidatures ont été sélectionnés, dont 21 documentaires co-produits par la chaîne. Un choix opéré par un comité éditorial composé de quatre membres émanant de Vià Occitanie et quatre autres d’Occitanie Films, l’agence de la Région et du ministère de la culture chargée de la promotion et du développement du cinéma et de l’audiovisuel. À ce jour, aucun de ces films n’a été diffusé. Seuls deux d’entre eux devraient l’être d’ici à la fin de l’année 2020, tandis que les suivants ne sont pas programmés avant le mois d’avril 2021. Compte-tenu de l’absence de paiement en acompte, aucun versement numéraire n’a été effectué aux producteurs.

Pourtant, la Région Occitanie nous confirme avoir bel et bien versé à Via Occitanie 180 000 euros, dont notamment la partie « acompte » de 80 000 euros. Comment l’expliquer ? Quels justificatifs ont été apportés par Vià Occitanie pour obtenir le déblocage de cette somme ? Sollicité sur ces questions, Christophe Musset a botté en touche. Malgré nos relances, le conseil régional n’a pas non plus répondu.

 

Au cours de cette enquête, nous avons pu échanger avec une dizaine de sources, dont cinq producteurs de documentaires, entre octobre et décembre dernier. Interlocuteur naturel sur ce sujet, la Région a été particulièrement lente à nous répondre. Refusant de nous transmettre le contrat d’objectifs et de moyens signé avec TV Sud Toulouse pour la période 2017-2019, au prétexte qu'il n'existait pas, le service de relation presse du Conseil Régional nous l'a finalement envoyé après plusieurs relances.

Nous avons également demandé à plusieurs reprises à nous entretenir avec une personne qui détient les clefs du dossier Vià Occitanie : Benoît Caron, responsable du service Industries créatives, livre, cinéma, audiovisuel et numérique au conseil régional. En vain. Enfin, nous avons demandé quels justificatifs avaient pu être envoyés par Vià Occitanie pour obtenir le versement de l’« acompte » de 80 000 euros. Une demande encore une fois restée sans réponse.

Le 2 novembre, nous avons pu joindre Serge Regourd, élu régional et président de la commission culture, communication, patrimoine et langues catalane et occitane. Il affirmait alors que si les salariés et producteurs n’étaient pas payés par Vià Occitanie, cela constituerait un motif de « casus belli ». Depuis cet échange, il n’a plus retourné nos appels.