Dimanche, 21h15. Carole Delga a le sourire en descendant de sa voiture sur le boulevard de la gare, à Toulouse. Quelques pas sur le trottoir pour immortaliser l’instant. Face aux photographes, la socialiste rayonne. La presse l’attend au premier étage de l’hôtel Ibis Canal du Midi, son quartier général toulousain. Elle s’assoit face aux micros, un petit carnet d’écolière dans la main - l'un de ces cahiers bleus à carreaux vendu moins d’un euro dans les commerces. « C’est un Conquérant », souligne-t-elle, avec espièglerie.

Carole Delga peut être satisfaite. Au soir du premier tour des régionales, elle réalise le 3e meilleur score des candidats sortants, en réunissant 39,57 % des suffrages exprimés. Devant elle, seuls deux élus Les Républicains ont fait mieux : Laurent Wauquiez (43,8 % des votes en Auvergne-Rhône-Alpes) et Xavier Bertrand (42,1 % des voix dans les Hauts-de-France). « Ils sont depuis plus longtemps que moi en politique et ont occupé beaucoup de temps des fonctions ministérielles ou de président de parti », se rengorge-t-elle. Carole Delga souligne que son score est « le résultat de beaucoup de travail » pendant son mandat. « Ce soir, je n’ai pas de satisfaction, mais l'espoir que les résultats définitifs montrent un net recul de l’extrême-droite et une large victoire de mon équipe », professe-t-elle.

Au total, 597 215 électeurs et électrices ont glissé dans l'urne le bulletin de la liste Occitanie en commun. C’est plus que son score de 2015 (501 307 voix à l’époque), alors que l’abstention est massive. 61,98 % des électeurs ne se sont pas déplacés cette année, contre 47,76 % il y a six ans. Donnée derrière le Rassemblement national par plusieurs sondages, Carole Delga distance largement la liste conduite par l’eurodéputé Jean-Paul Garraud. Ce dernier ne rassemble que 341 260 voix, soit 22,61 % des suffrages exprimés, quand Louis Alliot en remportait 653 547 lors du précédent scrutin (31,83 % des votes à l’époque).

« L'abstention est regrettable, car elle a une incidence directe sur les résultats. L'électorat RN s'est moins mobilisé », a estimé Jean-Paul garraud, hier soir sur Twitter, avant d'ajouter ce matin : « Aujourd'hui, nous sommes deuxièmes loin devant la liste LR. Nous ne sommes pas du tout à notre plein potentiel électoral en Occitanie. Nous appelons au sursaut. Notamment les jeunes qui s'abstiennent : ne donnez pas les pleins pouvoirs au PS ».

Même déconfiture pour la droite et le centre droit, divisés cette année entre la liste Les Républicains d’Aurélien Pradié et celle de Vincent Terrail-Novès, soutenu par La République en marche. Le premier réunit 12,19 % des suffrages exprimés (183 986 votes). Le second échoue sous la barre des 10 %, avec seulement 8,78 % des votes et 132 496 voix. Bien que solidement implantés localement, le député du Lot et le maire de Balma n'égalent pas, à eux deux, le score de Dominique Reynié, la précédente tête de liste de la droite républicaine. Parachuté en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées en 2015, le politologue parisien avait tout de même réuni 386 981 voix au premier tour, contre un total de 316 472 pour ses deux successeurs cette année.

« Les scores du premier tour sont des bons scores pour nous, s'est pourtant satisfait Aurélien Pradié, dimanche soir sur le plateau de France 3 Occitanie. J’adresse un salut républicain à tous les candidats qui ne sont pas qualifiés pour le second tour. On n’a pas toujours les mêmes idées. On est concurrents. On a bataillé fermement. Mais j’ai du respect pour eux. » Face à un Rassemblement national qui « ne gagnera jamais la Région », la tête de liste Les Républicains veut incarner une opposition forte et crédible à Carole Delga et appelle les électeurs de Vincent Terrail-Novès à le soutenir au second tour.

Hier soir, l'intéressé lui a adressé une fin de non-recevoir. « Les électeurs ne m'appartiennent pas mais, à titre personnel, hier, aujourd’hui et demain, je combats l’extrême-droite. Après chacun fait son choix, que j’espère républicain, mais qui lui appartient », a déclaré Vincent Terrail-Novès depuis l'hôtel toulousain où il passait la soirée électorale. « Je considère qu'il y a peut-être eu dès le premier tour un vote utile pour Carole Delga, analysait-il alors. L’abstention, on le voit au niveau national, a beaucoup servi aux sortants. Les gens se disent : à quoi sert la région ? Et ceux qui se déplacent se disent, on connaît le président sortant, on va voter pour lui. »

À gauche, la désillusion est forte pour la liste écologiste d’Antoine Maurice, à qui le mois de juin porte décidément malchance. Un an après son échec au second tour des municipales à Toulouse, la tête de liste d’Occitanie naturellement ne réunit que 8,84 % des votants, soit 133 388 voix dans la région. L'écolo paie sa mésentente avec la liste LFI, menée par Myriam Martin, qui récolte 76 380 des voix, soit 5,06 % des suffrages. À elles deux, ces listes cumulent 209 768 voix. C'est presque autant que les 210 603 voix gagnées par l'écologiste Gérard Onesta, qui avait su s’allier au Front de gauche lors du scrutin 2015 et dépasser la barre des 10 % au premier tour.

« Ce vote donne une légitimité à ma présidence et mon projet. Celui-ci ne sera pas amoindri. »

Dans un bref communiqué envoyé dans la soirée, Antoine Maurice est resté mesuré sur son résultat. « Nous notons que l’abstention atteint un niveau historique, cela nous désole et nous oblige à nous questionner collectivement. Nous notons aussi que malgré cela, les forces de gauche et de l’écologie réunies enregistrent le meilleur score des élections régionales », indique-t-il. L'écologiste espère « qu'un accord juste et équilibré » sera trouvé avec Carole Delga « pour faire gagner l’écologie et le progrès social ».

À l’œuvre depuis hier soir, les négociations seraient pourtant difficiles d'après nos informations. Sans la possibilité de monnayer le retrait de sa liste et une fusion avec celle de Carole Delga, EELV apparaît bien faible pour dessiner les contours d'un « partenariat » honorable. En position de force, celle-ci a prévenu qu'elle ne retirerait rien à son programme. « Je leur avais proposé qu'on parte ensemble. La moitié m’a dit oui. L'autre non. Ce vote donne une légitimité à ma présidence et mon projet. Celui-ci ne sera pas amoindri. Nous allons en discuter. S’ils pensent par exemple que la LGV est inconciliable, ils diront non à l’union. Je ne retirerai rien. Je ne vais pas me renier », rappelait-elle hier soir.

Actuellement au point mort, les discussions achopperaient sur le nombre de places pour les écologistes sur une éventuelle liste d'union. EELV estime pouvoir en réclamer 19 selon les règles de la proportionnelle, quand Carole Delga en proposerait « entre 7 et 8 ». À ces conditions, l'hypothèse d'une absence d'accord tient la corde, ce qui éliminerait les écologistes de l'hémicycle occitan. Prête à accepter la reddition sans condition des écolo, la socialiste a déjà rejeté toute discussion avec la France insoumise. « Il n'y aura pas d'accord, a-t-elle prévenu. Je ne partage pas la vision et les prises de position de Monsieur Mélenchon, que cela soit dans ces propos complotistes, dans sa vision de l’Europe ou dans son rapport à la violence. »

« Carole Delga manque de recul et de hauteur de vue, tacle en retour, la tête de liste LFI Myriam Martin. L'arrogance ne mène pas à grand-chose. Il faut faire attention et respecter les résultats. Nous appelons à voter contre le RN, mais les électeurs n'iront pas voter si on les méprise. » L'insoumise n'épargne pas non plus Antoine Maurice. « Il aurait pu accepter notre offre de prendre la tête d'une liste d'union. On aurait été à 13 %. Il y a eu eu péché d'orgueil de sa part », déplore-t-elle. À l'heure des regrets, la conseillère sortante non réélue se raccroche à son bilan : « Nous avons été utiles. La gratuité des manuels scolaires et des équipements pour les lycées professionnels, c'est nous, alors que Carole Delga était contre au départ. Nous allons continuer à nous battre. Élus ou pas. »