À Toulouse, ArianeGroup augmente discrètement la production de perchlorate d’ammonium de son usine

Le 9 avril dernier, la mairie de Toulouse et l'Etat ont autorisé ArianeGroup à construire une nouvelle unité de production de perchlorate d’ammonium, un composant du carburant des fusées et des missiles nucléaires. Le collectif Stop Nouveau Seveso dénonce le manque de transparence et l’accumulation des risques industriels sur cette usine, implantée tout près de l'ancien site d'AZF.

L'usine ArianeGroup, à Toulouse. / Firoz Sidiqy

C’est une information qui aurait presque pu passer inaperçue sans la vigilance des riverains. Depuis la fin de l’année 2025, la mairie de Toulouse, les services de l’État et l’industriel ArianeGroup peaufinent en catimini le doublement de la ligne de production de perchlorate d’ammonium sur le site de l’île du Ramier.

Ce composé chimique est stratégique, puisque c’est le principal constituant du propergol, destiné aux propulseurs spatiaux Ariane 6 et aux lanceurs de missiles balistiques. L’industriel français, détenu à parts égales par Airbus et Safran, entend augmenter de plus de 60 % la production de perchlorate dans son usine, pour passer de 5 000 à 8 000 tonnes de produit fini par an, d’après des documents consultés par Mediacités.

Pour assurer la production de 3 000 tonnes supplémentaires de ce composé, ArianeGroup doit construire un deuxième atelier de 1 290 m² qui complétera son usine située sur l’île du Ramier, déjà classée Seveso seuil haut en raison des matières dangereuses qui y sont manipulées.

Une extension dissimulée

Le 9 avril dernier, la mairie de Toulouse a accordé ce permis de construire, permettant à l’industriel de débuter les travaux. C’est grâce à ce document d’urbanisme, trouvé par hasard sur le site de la mairie, que certaines associations et certains riverains des alentours ont découvert le projet.

« Nous avons l’impression d’être mis devant le fait accompli, ce qui ne peut susciter que de la défiance », écrivent les membres du collectif dans une lettre adressée à la mairie et à la préfecture de Haute‐Garonne le 29 mai 2026. « Nous aurions apprécié qu’il y ait des discussions préalables avec nos associations et collectifs, au moins à travers une présentation par ArianeGroup de son projet avant le dépôt de la demande de permis de construire. »

Les pouvoirs publics et ArianeGroup semblent en effet avoir volontairement choisi de dissimuler cette information aux riverains et aux associations. Le 26 septembre 2025, comme chaque année, la Commission de suivi de site Seveso (CSS) d’ArianeGroup se réunissait pour faire le point sur l’usine, les différents projets et répondre aux interrogations.

« Ils ont volontairement choisi de nous cacher cette information, probablement par peur que l’on pose trop de questions ou que l’on fouille le dossier. »

Annie Mercier, les Amis de la Terre Midi‐Pyrénées

Parmi les participants, le secrétaire général de la préfecture, la directrice d’ArianeGroup, des élus municipaux ainsi que des représentants d’associations et de comités de quartier. Mais le sujet du doublement de la ligne de perchlorate d’ammonium n’ a pas été évoqué durant la réunion.

Une première rencontre entre la mairie et l’industriel avait pourtant eu lieu en septembre, avant la Commission de suivi de site. Cette dernière a été suivie d’une nouvelle réunion entre les services d’urbanisme de la métropole toulousaine et ArianeGroup, début octobre.

« Ariane et les pouvoirs publics avaient connaissance de ce projet au moment de la réunion du CSS, déclare Annie Mercier, membre des Amis de la Terre Midi‐Pyrénées, qui était présente. La commission sert normalement à faire preuve de transparence et à associer la population aux décisions qui entourent ce site. Ils ont volontairement choisi de nous cacher cette information, probablement par peur que l’on pose trop de questions ou que l’on fouille le dossier. »

Contacté, ArianeGroup n’a pas souhaité répondre à nos questions

Pas d’aggravation des risques selon la préfecture

Si la construction de ce nouvel atelier fait autant réagir, c’est aussi parce qu’il se situe dans la « zone grise » du Plan de prévention des risques technologiques (PPRT), celle de l’usine elle‐même, où toute nouvelle activité pouvant aggraver les risques est interdite.

Malgré cela, ArianeGroup n’a pas eu à réaliser d’étude d’impact ni à déposer de nouvelle demande d’autorisation environnementale pour sa demande de permis de construire. Le 26 mars 2026, la préfecture de Haute‐Garonne a signé une décision de « non‐soumission à évaluation environnementale » pour ce projet, qu’elle justifie en affirmant que « l’extension de la production de perchlorate d’ammonium n’aggrave pas le niveau de risque et ne génère aucun scénario susceptible de mener à un accident majeur ». « L’extension présentera un niveau de risque similaire à l’atelier de production actuel et des impacts environnementaux réduits », indique‐t‐elle.

De son côté, la mairie de Toulouse assure que cette autorisation « a fait l’objet d’une attention très rigoureuse de la Collectivité et de l’État ». 

Le retour de l’industrie lourde

L’argument peine à convaincre le collectif Stop Nouveau Seveso Toulouse. « Comment peut‐on croire qu’augmenter la production d’une matière aussi explosive que le perchlorate d’ammonium ne va pas engendrer des risques supplémentaires ? », s’interroge Annie Mercier.

Pour Guillaume Drijard, membre du comité de quartier Saint‐Michel, cette nouvelle est également inquiétante. « Après l’explosion d’AZF, les pouvoirs publics avaient délocalisé certaines activités d’Ariane. Désormais, on fait tout l’inverse : on installe de nouveaux projets dangereux et on nous dit de circuler, qu’il n’y a rien à voir. Il faut savoir que le perchlorate d’ammonium libère la même énergie en cas d’explosion que le nitrate d’ammonium, qui est le composant responsable de l’explosion d’AZF en 2001. Il y a de quoi s’inquiéter », estime‐t‐il.

Et de poursuivre : « cette usine produit un composant hautement stratégique pour le secteur militaire et la dissuasion nucléaire française. Cela en fait une cible de choix en cas de conflit. »

La mémoire de l’accident industriel semble s’effacer dans l’esprit des dirigeants toulousains. Depuis un an et demi, la réindustrialisation de l’île du Ramier pousse à l’installation de nouvelles activités dangereuses sur le site. Fin 2024, les riverains apprenaient l’arrivée prochaine d’une usine de paracétamol, également classée Seveso, avant d’apprendre, quelques mois plus tard, le déploiement d’une nouvelle unité de traitement des déchets PFAS sur cette même plateforme.

Si nécessaire soit‐il, le développement d’une activité industrielle aussi sensible sur ce site paraît une idée d’un autre siècle. Un siècle où l’île du Ramier et sa poudrerie nationale n’étaient pas cernées de zones résidentielles densément peuplées.

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Par Justin Carrette

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