Quel regard portez-vous sur la première année d’exercice du nouvel exécutif métropolitain ?

Rudy Elegeest : Il faut se souvenir du premier mandat de Damien Castelain pour juger le plus honnêtement possible de son action. En 2014, les maires des petites communes avaient profité des pertes des mairies de Roubaix et Tourcoing par la gauche pour placer opportunément un des leurs, sans idées ni projets. Cette improvisation, nous l’avons payée cher : la métropole de Lille fut longtemps à l’arrêt. Les conseillers métropolitains n’ont, par exemple, véritablement commencé à se pencher sur le développement des infrastructures de transports collectifs qu’en 2019…

L’exécutif a, certes, été insuffisamment renouvelé et féminisé à l’été 2020. Je dois néanmoins convenir que le mandat actuel a débuté sur de meilleures bases. Damien Castelain semble avoir tiré un certain nombre de leçons.

Quels éléments vous rendent plus optimiste ?

La réponse de l'exécutif à la crise sanitaire a été rapide et utile. Du point de vue de la gouvernance, les élus, tous bords confondus, sont davantage associés aux décisions du président que lors du mandat précédent. Surtout, la réflexion se fait à une échelle plus large.

Lors des premières réunions autour du Plan climat air énergie territorial (PCAET) fin 2020, tous les conseillers métropolitains s’exprimaient depuis leurs clochers pour faire valoir les intérêts de leurs communes respectives. Rien que de très classique jusque-là. Mais face à la gravité de la situation, nous sommes finalement parvenus à nous accorder autour d’une vision d’ensemble. Sur l'électro-mobilité, la tarification des transports collectifs ou la pratique du vélo, de nouvelles stratégies métropolitaines se mettent progressivement en place, aussi.

Dites-donc, vous ne tarissez pas d’éloges sur ce début de mandat…

Lorsque les choses vont mal, que les retards s’accumulent, il faut savoir tirer la sonnette d’alarme. Mais lorsque les choses vont un petit peu mieux, il ne faut pas avoir peur de le dire non plus… Je ne suis pas vraiment le genre d’élus à m’embarrasser de postures politiciennes. Ma vigilance n'en reste pas moins intacte. Au-delà des mots, je serai dorénavant attentif à la mise en œuvre concrète des grandes intentions affichées par l'exécutif.

La nouvelle version du Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUI 2) me laisse, par ailleurs, davantage sur ma faim. Après avoir gardé le silence, le groupe majoritaire et le président ont repris les désidératas de chacun des maires. Faute de véritable débat au préalable sur nos ambitions en matière d’aménagement, de densité, d’étalement urbain, de mixité sociale, d’urbanisme, cela part un peu dans tous les sens… J’aurais aimé que l’exécutif métropolitain parvienne à doter le PLUI 2 d’une colonne vertébrale commune à nos 95 villes et villages de nature très différente. Vraiment. Ne serait-ce que pour le bien de notre territoire particulièrement affecté par les inégalités sociales ou le niveau de pollution de l’air.

Les métropoles sont connues pour être des instances consensuelles, mais votre bienveillance vis-à-vis de Damien Castelain peut surprendre… Regrettez-vous de vous être présenté contre lui à l’été 2020 ?

Absolument pas ! Ma démarche a été guidée par la vacuité du projet métropolitain six ans durant, le choix improvisé du Biotope et la perspective de l’absence de campagne électorale, donc de débats publics, sur les enjeux de fond. Le budget métropolitain, d’un montant de 2 milliards d’euros, se révèle aussi conséquent que la somme des 95 budgets municipaux ; les politiques métropolitaines sont aussi importantes au quotidien - si ce n'est plus - que les sujets municipaux. Il suffit de songer aux transports en commun face à la persistance des bouchons, ou encore au logement vis-à-vis de l’augmentation des prix de l’immobilier… Et pourtant, les politiques bassinent les électeurs avec les municipales puis expédient cette élection fondamentale en quelques jours à peine. C’est insensé !

"Cet outil magnifique qu’est la MEL continue à échapper totalement au regard de nos concitoyens"

https://www.mediacites.fr/enquete/lille/2020/07/06/presidence-de-la-mel-aubry-choisit-castelain-malgre-tout/

Toujours concernant cette campagne, la partition jouée par Martine Aubry et les autres leaders de la gauche nordiste ne vous a-t-elle pas déçu ?

J'ai lancé l’alerte, en me présentant, sur les dysfonctionnements institutionnels qui nous empêchaient de préparer sereinement l’avenir. Les raisons du blocage de la métropole de Lille ne sont pas réductibles, à mes yeux, aux fautes de Damien Castelain, c’est-à-dire à une simple question de personnes. Des acteurs majeurs de la vie politique métropolitaine ont dressé un constat identique sur ces anomalies, tout en jugeant bon de ne pas se fâcher avec le président sortant. Pour des raisons assez peu avouables , donc, j’ai perdu mon pari. Mais si ma petite musique a contribué à faire évoluer les consciences de quelques élus, à gauche comme à droite, c’est déjà une petite victoire !       

Mon principal regret, c’est que cet outil magnifique qu’est la MEL continue à échapper totalement au regard de nos concitoyens. En dehors des élus locaux, des membres du conseil de développement, éventuellement ceux du Comité Grand Lille, des bailleurs sociaux et de quelques promoteurs, les gens ne comprennent pas ce cirque. Tout le monde a conscience que quelque chose ne tourne pas rond, qu’une forme d’embolie guette Lille comme d’autres grandes villes françaises. Mais personne ne sait comment en sortir.

"Présider une métropole comme Lille n’a rien de simple"

Imaginez-vous l’exécutif métropolitain être en mesure de sortir de ce « trou noir » démocratique et changer radicalement de mode de fonctionnement à court ou moyen terme ?

Tant que les règles du jeu démocratique et institutionnel resteront ce qu’elles sont, je doute que Damien Castelain et ses vice-présidents parviennent à se montrer à la hauteur des défis qui sont aujourd’hui les nôtres. Même avec la meilleure volonté du monde, et en dépit des progrès affichés depuis l'été 2020, que je reconnais bien volontiers.

Présider une métropole comme Lille n’a rien de simple. Satisfaire autant que possible les maires à la recherche de subventions qui vous sollicitent en permanence, tout en s'efforçant de fédérer des acteurs d’un même bassin de vie aux intérêts parfois opposés, est une tâche plus ardue qu’elle n’en a l’air. De plus en plus d'élus de la MEL me rejoignent sur l’urgence à sortir de cet entre-soi intercommunal pour apporter de vraies réponses aux questionnements qui se font jour. Sur la nécessité, aussi, d’un sursaut démocratique. Mais nous n'en restons pas moins assez minoritaires à raisonner ainsi.

Êtes-vous favorable à l’élection du président de la métropole de Lille au suffrage universel direct ?

Vous m’auriez posé la question il y a vingt ans, je vous aurais probablement répondu par la négative… Face aux bouleversements en cours, je ne vois pas aujourd’hui d’alternative sérieuse à l’instauration du suffrage universel direct d'ici 2026. Les politiques métropolitaines ont beaucoup plus d’effets sur la vie quotidienne de nos concitoyens que les politiques départementales, qui ont une influence relativement limitée pour le commun des mortels. Pourtant, ceux-ci sont appelés à élire leurs conseillers départementaux mais pas leurs conseillers métropolitains… Allez comprendre ! Le gouvernement et les parlementaires seraient bien inspirés de réviser les modes de scrutin en vue des prochaines élections locales. De l’implication des citoyens dans la définition des choix métropolitains dépend la capacité des élus à programmer une transition urbaine, sociale et environnementale digne de ce nom.

Je ne suis pas le genre de joueurs à critiquer les règles du jeu en plein match et n’ai aucune difficulté à reconnaître ma défaite de l'été dernier. Un an après, je suis tout de même persuadé que les choses auraient été toutes autres si nous avions pu débattre projets contre projets avec Damien Castelain et permis aux citoyens de nous départager. C’est un très bon animateur de l’assemblée métropolitaine, il a appris à distribuer la parole entre les élus mais quelles sont ses convictions, au final ? A-t-il une vision ? Une stratégie ? Personne ne le sait.

En quoi la tambouille politicienne et les dysfonctionnements institutionnels que vous dénoncez nuisent-ils aux citoyens au quotidien ?

Les métropoles sont une strate relativement nouvelle dans l’histoire des administrations locales. Beaucoup de maires élisent encore le président de l'exécutif selon des petits calculs d'arrière-boutique, en privilégiant la défense des intérêts de leurs communes plutôt qu'en adhérant à une vision métropolitaine à même de faire face aux grands enjeux de l’époque. Nombre d'entre eux continuent à réduire ces instances stratégiques à de simples outils au service de leurs projets communaux.

Les élus lillois doivent garder en tête que, derrière le marketing territorial et le storytelling, notre territoire connaît de nombreux handicaps en matière de déplacements, de logements ou encore d’urbanisme avec un manque flagrant de mixité sociale et fonctionnelle n’arrangeant rien. Ajoutez-y l’émergence de nouvelles aspirations, avec des citadins qui souhaitent vivre dans un environnement moins stressant, plus proches de la nature, télétravailler davantage ou se rendre au travail en vélo. Ou encore une demande en logements sociaux ou intermédiaires qui ne faiblit pas, mais se heurte à une forte opposition de la population contre une ville dense… et en même temps contre le bétonnage des champs alentours.

Les défis sont nombreux, souvent non dénués d'injonctions contradictoires. Pour les résoudre, les maires doivent réfléchir en « métropolitains » beaucoup plus qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent. L’attractivité réelle et durable de la métropole lilloise relève d’abord et avant tout de la qualité de vie proposée à nos concitoyens. Or, l’amélioration du cadre de vie dans une métropole d’1,5 million d’habitants ne pourra pas passer par l’addition de 95 projets communaux, pas plus que les slogans de communication proposés par Hello Lille

"La MEL fonctionne encore comme un guichet à subventions pour les communes"

Pourquoi Lille serait-elle moins capable que Lyon, Nantes ou Toulouse, par exemple, de réguler les effets pervers de la métropolisation, de lutter contre le creusement des inégalités socio-spatiales ou l’artificialisation des terres agricoles ?

Entre le mode de scrutin indirect commun à toutes les intercommunalités hormis le Grand Lyon, l’absence de publicisation des débats, mais aussi le poids tout relatif de la ville-centre au sein de la métropole de Lille ou l’amendement Diligent qui offre une voix à chaque maire y compris ceux de communes d’à peine 300 habitants, les raisons ne manquent pas. La MEL, comme les métropoles d’Aix-Marseille ou du Grand Paris d’ailleurs, fonctionne encore comme un guichet à subventions pour les communes, un syndicat de maires d’où résulte majoritairement des consensus mous rarement efficients. D’où mon combat pour repolitiser la MEL et en faire une métropole-stratège. Si je convaincs mes homologues de se projeter au-delà de leurs frontières communales, nous pourrions enfin porter une vision stratégique sur le développement économique, l’habitat, les mobilités…

Ce repositionnement de la MEL fait encore peur à beaucoup, mais bénéficierait directement aux communes. Il aiderait les 95 maires de la métropole à porter des choix forts pour traiter de problématiques insolubles à la seule échelle communale. Je songe, par exemple, au chômage des jeunes, à l’augmentation des loyers ou encore à la congestion automobile et la pollution atmosphérique.

Notre idée première, à Mediacités, fut de monter un débat entre Damien Castelain et son principal adversaire - aux côtés de quelques élus LR, UDI, LREM, EELV et Génération.s, PCF et LFI -, pour recueillir leurs avis sur le début de ce nouveau mandat. Si Rudy Elegeest, maire divers-gauche de Mons-en-Baroeul, s’est livré sans problème à l’exercice, le président de la MEL est demeuré aux abonnés absents. Pis ! Son nouveau directeur des relations presse et conseiller personnel, Yohan Engel, n’a jamais daigné donner suite à nos très nombreuses sollicitations. Joint sur son téléphone portable le 19 mai dernier, il nous a assuré que son collaborateur nous appellerait pour fixer un rendez-vous. Nous l’attendons toujours. Nos multiples relances n’ont eu aucun effet.

Trois ans après nos révélations sur les frais du président Castelain, Mediacités est toujours boycotté par la MEL. La consigne demeure immuable : personne ne parle à un journaliste de Mediacités quelle que soit la demande. Si on comprend que Damien Castelain ait pu être blessé (vexé ?) par nos écrits, rien ne justifie qu’il impose à tous ses services – et aussi à certaines entreprises délégataires de service public – un black-out complet de Mediacités. Heureusement, de nombreux élus (et non des moindres) acceptent de nous parler en off, bien conscients de l’ineptie d’une situation qui n’a que trop duré.

Jacques Trentesaux, directeur de la rédaction de Mediacités