Professeur de science politique à Sciences Po Bordeaux et chercheur au Centre Emile-Durkheim (université de Bordeaux), Gilles Pinson vient de publier, aux Presses universitaires de France, La ville néolibérale. Dans cet ouvrage, l’universitaire, qui a exercé à Lyon de 2009 à 2013, passe au scanner le néolibéralisme, « nouvel ordre idéologique, politique et économique », à l’origine de certaines métamorphoses des grandes villes – gentrification, ségrégation, attractivité et grands évènements, marketing urbain, flambée des prix de l’immobilier, artificialisation des sols. Son recensement critique des travaux universitaires sur la question lui permet aussi de mieux souligner les limites de cette théorie appliquée au monde urbain.

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Gilles Pinson. Photo : DR.

Mediacités : Dans La ville néolibérale, vous décortiquez ce qu’est le néolibéralisme, à savoir qu’il ne s’agit pas de l’effacement de l’État mais d’une tendance des pouvoirs publics à supprimer toute entrave aux lois du marché. Quelle est la traduction locale de ce phénomène global ?

Gilles Pinson : Le néolibéralisme s’est d'abord concrétisé, au niveau local, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Il s’est ensuite diffusé à d’autres pays, sous des formes plus ou moins accentuées. Jusqu’alors, les politiques urbaines étaient placées sous le signe du fordisme et du keynésianisme. Elles étaient essentiellement des politiques de la demande qui visaient à rendre solvables les ménages en socialisant la production de certains biens et services (logement, transports, loisirs, etc.). D’une certaine manière, les politiques urbaines étaient destinées aux populations qui vivaient déjà sur place.

Avec le tournant néolibéral, on passe à une politique de l’offre. Ce qui devient prioritaire, pour les pouvoirs locaux, c’est d’être attractif pour les capitaux et les entreprises. Sous la pression des Etats centraux qui mettent en compétition les territoires, les politiques urbaines prennent une nouvelle direction : incitations fiscales pour les entreprises en quête d'implantations locales, constitution d’une offre urbaine destinée aux groupes sociaux censées être au cœur de l’économie post-industrielle, etc.

Autrement dit, « une politique menée pour le territoire » s'impose au détriment d’une « politique menée pour les habitants » ?

Oui. C’est l’idée que défend par exemple David Harvey, un géographe britannique très influent, dès 1989. Toutefois, gardons-nous de généraliser. Si cette tendance est très nette au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, elle l’est beaucoup moins dans d’autres pays où les politiques urbaines de la demande n’ont pas disparu. Dont la France. Là, les collectivités ont continué à construire des logements sociaux, à développer des transports publics, à proposer aux habitants une offre socio-éducative riche.

Par ailleurs, les logiques de compétition entre territoires qui constituent une composante importante du processus de néolibéralisation, sont aussi le fruit de réformes institutionnelles, comme, en France, les lois de décentralisation. Dès lors qu’ils sont devenus responsables des politiques urbaines, à partir des années 1980, les édiles ont voulu développer une offre distinctive, ont joué le jeu de la logique de projet, se sont impliqués dans des démarches de développement local en valorisant des ressources propres à leur territoire. Certains l’ont fait également parce que leur territoire ou leur ville était heurté(e) de plein fouet par la crise économique et que l’Etat n’avait pas de solution à leur apporter. Les logiques de distinction et de différenciation - ce qu’on a appelé « l’entrepreneurialisme urbain » -, n’ont pas que la néolibéralisation comme origine.             

Dans quelles proportions Lyon et son agglomération ont-elles succombé au néolibéralisme ? Et depuis quand ?

Le cas de Lyon est intéressant car d’un côté on peut dire que c’est la métropole française qui colle le plus à l’idéal-type de la ville néolibéralisée et, de l’autre, les politiques qui y ont été menées depuis trente ans ne peuvent pas s’y résumer. À partir de l’époque Michel Noir [1989-1995], Lyon est clairement la ville française qui s’engage dans un tournant néolibéral. L’objectif de se hisser dans le haut du tableau des villes européennes attractives y apparaît très tôt. Les élites locales reprennent en main les politiques de développement économiques en lieu et place de l’Etat. On y voit se constituer des alliances durables entre les responsables politiques, les chefs d’entreprises et le monde universitaire. Cette élite se fédère contre les politiques de l’État accusé d’orchestrer une délocalisation des industries hors de l’agglomération. Des maires, de droite comme de gauche - Michel Noir, Raymond Barre, Gérard Collomb -, s’inscrivent dans une démarche et un discours entrepreneuriaux.

Cela se traduit par une politique de construction d’infrastructures nouvelles confiées à des gestionnaires privés (le fameux périphérique Téo), une politique de grands projets urbains (Cité internationale, Confluence), une politique culturelle clairement orientée vers une « clientèle » extérieure, une présence importante au Mipim [le Marché international des professionnels de l’immobilier qui se tient chaque année à Cannes], la constitution de l’Aderly [l’Agence de développement économique de la région lyonnaise] qui implique la CCI et le Grand Lyon. Nantes et Lille vont, elles aussi, opérer leur mue entrepreneuriale, mais sous des formes variables. L’agglomération nantaise, par exemple, se distingue avant tout dans le secteur culturel et environnemental, moins sur l’aspect économique.

Les maires-présidents d’agglomération se sont, en quelque sorte, mués en VRP de leur ville…

Les élus locaux ont fait le constat des limites de la politique d’aménagement de l’État. À partir de là, le regard qu’ils portaient sur leur mandat s’est transformé. De gestionnaires, les élites locales sont aussi devenues porteuses d’un projet de territoire. On passe grosso modo du modèle du notable qui se pense plutôt comme un intercesseur entre la société locale et l’Etat, censé être le chef d’orchestre du développement urbain, à la figure du leader qui se légitime par son projet, se pense comme animateur des réseaux d’élites locales capables d’apporter des ressources pour mener à bien ce projet.

À Lyon, de Noir à Collomb, on observe une continuité, même si Gérard Collomb a accentué les choses lors de ses mandats. Cet « entrepreneurialisme urbain » n’est donc pas le fruit uniquement d’une conversion au néolibéralisme et aux vertus du marché et de la compétition, il est aussi le résultat d’une transformation des rapports entre l’État et les villes. Il est également le résultat d’une urgence : celle de sauver les villes qui tendent, dans les années 1980 et 1990, à se désindustrialiser et à se dépeupler. D’une certaine manière, cette stratégie a plutôt contribué à sauver certaines d’entre elles.

Rien d’étonnant donc à entendre Gérard Collomb, lors de la dernière campagne électorale, évoquer à plusieurs reprises cette période où Lyon se paupérisait, notamment le quartier Vaise…

Le problème de Gérard Collomb, comme d’autres élus qui ont émergé dans les années 1970 et 1980, c’est qu’ils sont restés scotchés aux enjeux de cette époque. Ces maires issus du Parti socialiste, à l’instar de Jean-Marc Ayrault à Nantes, ont réinventé les agendas politiques, sont devenus les chantres de l’urbanité, du retour en ville, de la performance économique des villes. Néanmoins, si leur action a transformé les villes parfois dans le bon sens (développement des transports collectifs, piétonnisation, sauvetage du patrimoine urbain, etc.), elle a également généré de nouveaux problèmes : hausse des loyers, relégation à la périphérie de certaines populations, etc. Les enjeux ont complètement changé sans que ces édiles le voient et évoluent en conséquence. Ils sont restés accrochés à un agenda développementaliste, pro-croissance, aujourd’hui obsolète.

Dans votre livre, vous abordez les comportements compétitifs des administrations locales, « l’obsession du benchmark » : quelles sont les conséquences de cette politique au quotidien pour les habitants ?

Prenons Lyon, qui s’est lancée dans de grandes opérations immobilières à la Confluence ou à la Part-Dieu, pour atteindre la taille critique, attirer de grands noms de l’architecture. On a vu sortir de terre pléthore d’immeubles et de tours mais avec une réflexion d’une pauvreté terrible sur les services aux habitants, sur l’offre de commerce de proximité… Toutes les préoccupations qu’on désigne aujourd’hui par l’expression de « la ville du quart d’heure ». En termes de crèches ou de piscines, par exemple, Lyon n’est pas très performante. Ces services à la population n’ont pas fait l’objet d’une attention politique forte car celle-ci était focalisée sur des équipements qui font parler de Lyon à l’extérieur du territoire. Parfois, les intérêts se sont néanmoins recoupés : quand Gérard Collomb a fait les berges du Rhône, il a fait parler de sa ville, mais les Lyonnais en ont aussi bénéficié.             

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Les Berges du Rhône. Photo : NB/Mediacités.

En façonnant une ville attractive à destination des classes moyennes et supérieures, Gérard Collomb n’a-t-il pas préparé sa propre défaite ? Il a attiré un électorat aujourd’hui plutôt favorable aux écologistes.

Oui, on peut y voir une sorte d’ironie de l’histoire… La génération de maires, dont Gérard Collomb fait partie, a créé des villes pour des classes moyennes à fort capital économique et/ou culturel, ces fameuses « classes créatives » dont Richard Florida [un géographe américain] fait les acteurs clés de l’économie de la connaissance, ceux qui travaillent dans les secteurs des industries culturelles, de la recherche, du conseil, des médias et de la culture. Le problème, c’est que de multiples signes montrent qu’une fraction de ces groupes sociaux est aujourd’hui en rupture avec l’obsession du développement. Ces groupes partagent avec d’autres (le monde des fonctionnaires, ceux qui travaillent dans le social ou encore ce que l’on appelle le « précariat intellectuel ») une aspiration à un autre modèle de ville. C’est ce bloc qui a causé la perte d’un Gérard Collomb (sans compter l’adhésion de l’ancien maire au macronisme) et a créé un terreau favorable à la victoire des écologistes.

« La piétonisation ou la "tramway-isation" peuvent aussi avoir pour effet le renchérissement des loyers »

La ville néolibérale est-elle compatible avec des décideurs écologistes ?

Dans les villes remportées par EELV, les élections 2020 marquent une rupture. La transformation de la ville en marchandise, sa mise en coupe réglée au profit des promoteurs immobiliers, c’est très orthogonal avec les valeurs défendues par les nouveaux élus. À mon sens, l’écologie politique est ancrée à gauche, même si une partie de l’électorat du centre-droit et notamment les macronistes, a pu contribuer à la victoire des Verts. En même temps, au niveau métropolitain, les écolos ont dû nouer des alliances avec des élus socialistes encore acquis au dogme entrepreneurial et développementaliste. C’est le cas à Bordeaux où les Verts ont laissé la présidence de la métropole à Alain Anziani, maire PS de Mérignac où se situe l’aéroport et fervent soutien du développement des activités aéronautiques. Les nouvelles équipes sont confrontées à une alternative pas simple : fidéliser leur soutien au centre et conforter leur alliance avec le PS en édulcorant leur programme au risque de décevoir leurs soutiens historiques ; ou jouer le jeu du clivage autour d’enjeux écologiques et d’inégalités environnementales au risque de s’aliéner une partie de ceux qu’ils ont attirés.

Pour en revenir au néolibéralisme ?

Parce qu’ils sont vent debout contre la croissance, l’artificialisation des terres, la compétitivité entre territoires, les écologistes semblent être les adversaires les plus évidents de la néolibéralisation. Mais attention ! Certaines politiques, comme la piétonisation ou la « tramway-isation », peuvent aussi avoir pour effet le renchérissement des loyers et donc l’éviction vers la périphérie des classes populaires. Les Verts ne peuvent donc pas se contenter d’agir dans leur zone de confort (vélo, végétalisation, piétonnisation, etc.). Ils doivent aussi s’attaquer à la question sociale et notamment celle du droit à la ville ce qui implique d’agir en matière de foncier, de logement social, de contrôle des loyers.

Et puis, surtout, s’ils veulent que leur action sur la ville ne génère pas trop d’effets d’éviction, ils ne doivent pas se contenter d’agir sur les centres-villes. Ils doivent se saisir de l’échelon intercommunal pour éviter que la transition écologique soit excluante. Cela devrait être le cas à Lyon, puisque les écologistes ont aussi remporté le Grand Lyon. C’est moins évident à Grenoble ou à Bordeaux [où des socialistes président la Métropole].

Une politique écologiste ne peut-elle pas devenir un atout d’attractivité et alimenter la compétition entre métropoles ?

Mon intuition - mais je fais là un peu de prospective -, c’est que ce qui va décider les gens à choisir leur lieu de vie, ce ne sont plus seulement des raisons matérielles, mais aussi les valeurs qu’incarne telle ville ou tel territoire. Des comportements, des styles de vie, une couleur politique, avec lesquels on se sent en accord. Certains seront attirés par Lyon parce qu’elle est une ville écolo. A contrario, on assistera au départ en périphérie de ceux qui voudront garder leur voiture, découragés par les entraves à la mobilité automobile.

« Mais la cuisine électorale n’a pas complètement disparue… »

Dans un précédent entretien accordé à Mediacités, vous prédisiez que l’élection au suffrage universel direct pour la Métropole de Lyon ferait voler en éclats le huis-clos entre élus… L’avez-vous observé ?

Le nouveau système électoral spécifique à la métropole de Lyon a épargné les Lyonnais d’un troisième tour opaque, comme celui, rocambolesque, qui a eu lieu pour désigner le président de la métropole de Grenoble. Mais la cuisine électorale n’a pas complètement disparue… On a vu qu’un candidat qui faisait 5% dans les urnes pouvait devenir vice-président du Grand Lyon [référence à l’ancien chef de file de la Gauche unie, Renaud Payre]. Par ailleurs, j’imagine que le caractère très spécifique de ce scrutin, avec ses propres circonscriptions, n’a pas été facile à dompter et à comprendre pour les électeurs. Mais grosso modo, ce scrutin lyonnais constitue un progrès qu’il faudrait généraliser aux autres métropoles.

Alors que Bruno Bernard dispose d’une majorité confortable, il n’a pas renoncé à jouer la carte de la coalition des maires, au sein de sa majorité, en intégrant dans son exécutif ceux de Vaulx-en-Velin, Villeurbanne ou Vénissieux…

Malgré le scrutin au suffrage universel, il reste difficile de faire abstraction des communes, de leurs intérêts spécifiques et des élus qui les défendent. Le niveau métropolitain n’est pas encore assez légitime pour se payer le luxe d’ignorer les intérêts municipaux. Donc, pour la cohérence de l’ensemble, nos responsables vont encore se soucier qu’il y ait un représentant de telle ou telle commune. Cela ne me choque pas. Pour officialiser ce rôle des communes dans la gouvernance métropolitaine, je plaide pour un bicaméralisme métropolitain, avec d’un côté une assemblée élue directement et représentant les habitants du Grand Lyon et, de l’autre, une assemblée représentant les communes et composée de délégués des conseils municipaux.

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Le siège de la Métropole de Lyon, dans le 3e arrondissement de Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Cette élection particulière du Grand Lyon fera-t-elle école ?

Ce serait bien mais il faudra en passer par une loi au niveau national. Malheureusement, je ne crois pas que la gouvernance des intercommunalités soit au cœur des préoccupations des législateurs et encore moins des citoyens. Personnellement, je suis favorable à ce que les métropoles évoluent vers le modèle du Grand Lyon, pas sur le côté fusion avec le département, mais sur la désignation de l’assemblée métropolitaine. Ce système n’est pas parfait, mais il va dans le bon sens.

EELV a conquis Lyon, Bordeaux, Poitiers, Strasbourg, gardé Grenoble… Qu’ont en commun les maires écologistes ?

Sur le fond, ils partagent un agenda commun : l’ambition de verdir leurs villes en profondeur, de désartificialiser les sols, etc. Je note aussi, en ce début de mandat, des similitudes dans leur comportement politique : une parole moins contrainte et moins institutionnelle, même s’ils en payent les frais entre la polémique sur le sapin de Noël à Bordeaux et celle sur le Tour de France à Lyon.

J’observe par ailleurs le souci de cliver pour compter et galvaniser leurs soutiens, parfois de manière maladroite parce qu’ils sont novices. Prenons l’exemple de Pierre Hurmic à Bordeaux qui a retiré la candidature de sa ville à l’accueil du Musée du dessin de presse. Il a considéré qu’il pouvait laisser ce projet à d’autres car Bordeaux n’en avait pas besoin pour rayonner. Une position qui peut se défendre mais qui a été vivement critiquée de toutes parts.

Enfin, je note aussi une volonté manifeste de ne pas tomber dans les travers de la politique professionnalisée, de ne pas se « notabiliser », qui se traduit dans le fait de ne pas porter de cravate. Cela n’est peut-être que du symbole, mais les symboles c’est important. Après, les maires écolos sauront-ils se préserver des risques de la personnalisation du pouvoir, de la professionnalisation, de la notabilisation, bref du présidentialisme municipal, maladie congénitale du système politique local français ? Seule la suite nous le dira…

Pour aller plus loin

photocopie@locauxmotiv.fr_20201009_162348_0001> Gilles Pinson, La ville néolibérale, Paris, Presses Universitaires de France, Août 2020.