Ces vingt dernières années, la gentrification a eu d’évidentes conséquences sociales, mais aussi politiques dans les grandes villes françaises. Symboles de cet embourgeoisement récent des centres urbains, les « bobos » pourraient bien détenir, à nouveau, les clés des élections municipales à venir. Pour mesurer leur influence – réelle ou fantasmée –, nous avons sollicité l’éclairage d’Eric Agrikoliansky, professeur de Science politique à Paris Dauphine, spécialiste de la sociologie électorale de la capitale, laboratoire s’il en est de ces lourdes transformations qui touchent désormais la plupart des métropoles. Il a notamment comparé le vote traditionnellement « Bourgeois » des électeurs du 16e arrondissement de Paris et le vote nouvellement « Bohème » des habitants du 10e arrondissement, avant de se pencher sur l’éventualité d’un renouveau des clivages socio-politiques à l’occasion de la dernière présidentielle.

Depuis les municipales 2008, vous étudiez le comportement électoral des catégories sociales moyennes et supérieures habitant les grandes villes, qui sont rentrées dans le langage courant sous l’appellation de « bobos. » Votent-ils tous de façon homogène ?

agrikoliansky_petitEric Agrikoliansky : Non. La catégorie bobos n’est pas scientifiquement solide : elle est beaucoup trop floue pour servir à l’analyse. Grosso modo, les bobos sont censés être des gens sociologiquement de droite, attachés au libéralisme en matière économique, et qui auraient, sur un certain nombre de valeurs sociales, des préférences politiques qui les orienteraient vers un vote à gauche : la question des moeurs, les valeurs dites universalistes, l’aménagement urbain, etc.

Sauf que, dans la réalité, on retrouve dans cette catégorie hétérogène à la fois quelques salariés du privé, cadres ou professions libérales, mais aussi des fonctionnaires – notamment des enseignants -, et des professionnels des arts et du spectacle ou de l’information... Autant de gens différents avec des statuts et des niveaux de richesse très variés. Entre l’artiste intermittent et le cadre qui travaille dans une banque, il y a des différences sociologiques énormes et des différences de comportement politique tout aussi importantes. On y observe des césures entre les salariés du privé et ceux du public – ces derniers votant plus facilement à gauche -, entre ceux qui ont des forts niveaux de diplômes et ceux qui n’en ont pas, entre ceux qui travaillent dans le domaine de la gestion et de la finance et ceux qui travaillent dans le domaine de la culture, de l’enseignement ou de l’information, etc.

Beaucoup associent pourtant l'augmentation des bobos dans le centre de Paris avec la bascule de la municipalité à gauche, en 2001...

Ce n’est pas parce que je critique cette catégorisation que je dénie le fait qu’un processus de gentrification a affecté les quartiers du centre de Paris. Tout comme il est vrai que ces transformations sociologiques – notamment liées à l'explosion des prix au mètre carré, qui ont atteint des niveaux interdisant aux classes populaires ainsi qu'aux petites classes moyennes d'y résider - ont eu des effets électoraux indéniables. Cette gentrification a favorisé l'installation massive, à leur place, de différentes fractions des classes supérieures et moyennes, à fort capital culturel, qui portent plutôt leurs votes sur la gauche et les écologistes.

Reste que cette bascule électorale correspond aussi, on l’oublie souvent, au départ d’une génération de petits commerçants – cafetiers, commerces de bouche, etc - et d'artisans qui constituaient des soutiens traditionnels de la droite parisienne. Toutes ces transformations ont donc bien des effets. Après, les résumer sous le terme bobos, cela me paraît très réducteur.

Vous critiquez par ailleurs l’utilisation de l’étiquette bobos par des gens qui pensent que le vote de ces catégories supérieures ne serait plus façonné par leurs ancrages sociaux. Pourquoi ?

Parce que ce n’est pas vrai. La profession, le niveau d’études, la religion, les variables lourdes classiques de la sociologie électorale française... tout cela fonctionne encore. Même si l’on ne peut plus s’en contenter. A la fin des 70 et dans les années 80, le grand clivage gauche-droite opposait le salariat aux indépendants. Il continue à jouer mais un clivage plus fin est, par exemple, venu s’ajouter entre les salariés du privé et les salariés du public. Il faut descendre dans ces sous-catégories. D’autant que d’autres facteurs jouent aussi.

Lesquels ?

Il ne suffit pas de savoir qu’un électeur est ouvrier, artisan ou journaliste. Il faut savoir d’où il vient, reconstituer sa trajectoire. Dans le cas de commerçants, par exemple: sont-ils des fils de commerçants qui ont exalté toute leur vie la liberté d’entreprendre ? Des enfants d’ouvriers qui ont connu une promotion sociale grâce à cette activité ? Ou des enfants des classes supérieures qui peuvent vivre cela comme un déplacement important, voire un déclassement ? Le sens donné à la position n’est pas le même, ce qui influe sur les visions du monde et sur le vote.

Bidule_vote_immobilierLes trajectoires résidentielles sont également importantes. L’enrichissement lié au seul fait d’acquérir et de posséder son logement contribue à transformer le statut social. Or il y a toujours une connexion forte entre le statut social, la perception de sa place dans la société et le vote. Enfin, le sens politique de sa position sociale est intimement lié à la fréquentation de ceux avec qui on partage son quotidien : famille, amis, collègues, voisins, etc. On vote aussi en fonction des autres, avec les autres et souvent comme eux. Il faut se méfier des faux concepts à la mode qui tendent à effacer tout ça.

En quoi la bourgeoisie traditionnelle se distingue-t-elle des bobos, par exemple ?

Les indépendants ou salariés du privé qui peuplent l’ouest parisien constituent une bourgeoisie conservatrice, à fort capital économique, qui se caractérise par un attachement au patrimoine, notamment la propriété du logement mais aussi de résidences secondaires marquant l’attachement à un territoire, et qui est profondément marquée par la pratique de la religion catholique. Ils votent historiquement à droite et sont attachés aux valeurs conservatrices portées par les partis de la droite parlementaire. Les nouvelles classes moyennes et supérieures, chez qui domine le capital culturel, sont pour leur part majoritairement athées et moins attachées au patrimoine et à sa transmission. La tolérance présumée des bobos vis à vis de certains « enjeux de société » reflèterait notamment cette laïcisation.

Lors du premier tour de la dernière élection présidentielle, Emmanuel Macron est arrivé largement en tête à Paris. A-t-il réussi à capter le vote des bobos au détriment des socialistes et des écologistes ?

Ce que révèle la cartographie électorale du 1er tour de l’élection présidentielle de 2017, c’est que le vote Macron, à Paris, c’est un vote du centre. Tant au sens géographique que politique. C’est quand même assez fascinant : il trouve ses meilleurs scores entre l’ouest et l’est parisien, à la lisière des beaux quartiers et des arrondissements populaires, dans tous ces quartiers intermédiaires gentrifiés de plus ou moins longue date. Entre une zone qui a voté Fillon et qui vote à droite depuis toujours, et des quartiers historiquement ancrés à gauche.

Vote_Macron-Paris_2017

Au niveau national, les enquêtes montrent que l’électorat Macron était constitué en 2017 d’électeurs venant pour plus de la moitié de la gauche, avec notamment cette poche d’électeurs plutôt socio-libéraux ayant voté Hollande en 2012. Seulement, cet ancrage à gauche n’explique pas tout à Paris. Le vote Macron y est en effet moins corrélé avec le vote Hollande qu’avec le vote Bayrou – déjà ce vote du centre - ainsi qu’avec le vote écolo en faveur d’Eva Joly. Autant dire que c’est, en 2017, une caricature de ce que serait un vote bobo.

Plus généralement, les candidats La République en Marche (LREM) à Lille, Paris ou Nantes profiteront-ils de cette apparente conversion des bobos ?

Elections 2020C’est la question centrale pour les prochaines municipales. Cette incertitude illustre d’ailleurs, encore une fois, la difficulté d’utiliser la catégorie des bobos pour l'analyse électorale. Même si elles ne sont pas directement comparables, les dernières européennes montrent en effet un basculement électoral puisque la liste LREM a fait ses meilleurs scores plutôt dans les bastions de la droite traditionnelle en 2019. Est-ce un basculement durable, auquel cas l’hypothèse d’un vote bobo, écolo, social libéral qui se reporterait naturellement sur LREM ne fonctionnerait pas ? Est-ce que ça peut s’inverser en fonction des conjonctures municipales locales ? La question reste complètement ouverte.

Ne peut-on pas, aussi, envisager un vote sanction contre Macron et LREM de la part de ces électeurs jusqu’ici plutôt habitués à voter à gauche ?

Attention, qui dit vote sanction laisse entendre que leur choix d'Emmanuel Macron en 2017 aurait été un vote d’adhésion. J’y vois surtout un choix par défaut. Pour ces électeurs bien dotés en capitaux culturels, qui aiment bien lire l’actualité politique, c’était plutôt un vote du moindre risque, dans une période de trouble intense au sein de l’offre politique, notamment à gauche. Il s’agissait pour eux d’anticiper le candidat le mieux à même de leur éviter un second tour opposant leurs meilleurs ennemis : François Fillon et Marine Le Pen. Alors, un candidat qui a été ministre d’un gouvernement socialiste, qui veut incarner le renouveau, la jeunesse, et que les sondages donnent gagnant....

Après, il faudrait lire le choix de manière beaucoup plus fine en fonction des héritages politiques et des itinéraires de vote. Est-ce qu’on vient d’une famille communiste ? Auquel cas le vote Mélenchon est plus plausible. Est-ce qu’on a déjà voté au centre ou pas ? Il y a de multiples facteurs qui entrent en ligne de compte. Mais c’est surtout le vote d’une conjoncture spécifique, propre à 2017, qui ne se reproduira plus à l’identique. Cette volatilité n’est pas tant le signe que les électeurs changent d’avis – c’est à dire qu’il seraient capables d’aller librement un coup à gauche, un coup à droite au gré des élections - mais simplement qu’ils sont contraints de s’adapter aux mutations de l’offre politique.

Les candidats de la gauche libérale comme de la droite centriste se disputent cet électorat devenu stratégique dans les grandes villes : faut-il en conclure qu’ils ont abandonné les classes populaires ?

Du côté du Parti socialiste, depuis les années 1970, on s’adresse davantage à ce qu’on appelait à l’époque les nouvelles classes moyennes et moins aux ouvriers et aux classes populaires. Dans les grandes villes, il est un fait que l’éloignement des classes populaires et le renforcement des classes moyennes et supérieures a joué complètement à l’avantage de la gauche au cours des vingt dernières années. Mais peut-on dire que les socialistes au pouvoir dans les villes ont délibérément accompagné la gentrification, ou du moins qu’ils ne l’ont pas vraiment combattu, à des fins électorales ? Il aurait fallu être très clairvoyant et machiavélique. Surtout, était-il vraiment possible d’interdire aux gens d’acheter des logements dans les anciens quartiers populaires, de les rénover, de les revendre, etc. ?

Mais les aspirants-maires des métropoles défendent-il encore les intérêts des classes populaires durant leurs campagnes électorales ?           

Même s’il y a d’importants problèmes sociaux dans certaines métropoles, avec des situations de grande précarité, il y a peu de chance que cela apparaisse comme l’enjeu central de la campagne des municipales. Le discours politique se focalise plutôt sur une surenchère de propositions destinées aux classes moyennes et supérieures. Je songe par exemple à cette proposition émanant notamment d’élus centristes pour supprimer le périphérique à Paris. A qui s’adresse-t-elle ? A ce nouveau front de gentrification qui atteint le périphérique et les communes de proche banlieue. Or, elle va affecter tout ceux qui doivent traverser l’Île-de-France, qui travaillent, petits employés, personnels de service, petits artisans. On parle de plus en plus à des résidents d’un espace de plus en plus protégé. Mais protégé contre qui ? Contre ceux qui en peuplent les marges ?

Vous voulez dire qu’il y a un risque pour que les bobos se réfugient à terme dans une forme d'entre-soi ?

La gentrification d’un quartier est un processus compliqué, avec plusieurs phases distinctes. Il y a des avant-fronts de la gentrification qui sont le fait des catégories les plus intermédiaires, d’une certaine manière celles qui prennent des risques, qui ont le plus le goût de la mixité sociale et qui ne voient pas de difficulté à habiter des quartiers où il y a des commerces communautaires. Ces premiers gentrifieurs adoptent des comportements assez ancrés à gauche, envoient plutôt leurs enfants à l’école publique, quel qu’en soit le coût.

Au fur et à mesure de la transformation physique et sociale des quartiers, de l’ouverture de nouvelles boutiques et du départ des cafés et des commerces populaires, les appartements rénovés se vendent de plus en plus chers à des classes de plus en plus supérieures. Ces nouveaux habitants ne sont pas contre un peu de mixité sociale… à condition de pouvoir s’en abstraire si nécessaire. Ils sont par exemple attentifs à la possibilité de pouvoir mettre leurs enfants, après un passage dans le primaire public – qui a tout de même bonne réputation à Paris -, dans des collèges et des lycées privés. Dans les quartiers gentrifiés, ces établissements, souvent catholiques, ne dépérissent pas. Loin de là !

Peut-on aller jusqu’à parler d’intérêts divergents entre les bobos et les classes populaires ?

Il faut voir les classes comme un continuum. On ne peut pas cliver totalement. Le haut des classes moyennes, comme les enseignants du primaire ou les travailleurs sociaux, vivent au contact de ces classes populaires. Le très haut de ces classes moyennes ou le bas des classes supérieures, qui comprend les professions des arts, du spectacle, de l’enseignement supérieur, s’en éloignent tout en conservant un goût pour l’égalité, la diversité.

Et les vagues de gentrification plus récentes que vous évoquiez à l'instant ?

Ce sont les classes supérieures du privé ou indépendantes nouvellement installées, disposant de beaucoup plus de capital économique, qui prennent le plus leurs distances avec les classes populaires. Il leur arrive de se mobiliser contre la baisse de niveau à l’école publique, le peu de diversité commerciale ou l’occupation intempestif de l’espace public (prostituées, consommateurs de crack, SDF).

Cela dit, sur un point clé comme la création de logement sociaux, je n’ai pas observé de résistance dans ces quartiers du centre de Paris, à part si ça empiète sur un square ou empêche de faire pousser un parc... Ils le perçoivent comme une bonne politique. Une différence majeure avec les oppositions frontales que peuvent rencontrer ces projets dans les quartiers traditionnellement bourgeois de l’ouest de Paris.

Les élus fabriquent-ils la ville pour ces nouvelles classes moyennes et supérieures ?

Bidule attractivite2Ils la fabriquent à partir d’injonctions de ce qu’est la bonne gestion, la modernisation et l’amélioration de la qualité de vie urbaine. Ce sont des injonctions qui transcendent les courants politiques (lire l'interview de Christian Le Bart: « Il n'y a pas de recettes de gauche ou de droite »). Est-ce qu’ils le font pour les classes moyennes supérieures ? Peut-être. En tout cas, ça a pour effet de les attirer.

Par ailleurs, les élus sont soumis à des demandes directes de ces administrés un peu particuliers, très compétents politiquement et qui se sentent légitimes à interpeller les politiques. Ils n’hésitent pas à aller à la mairie, à exprimer leurs avis lorsque sont mises en place des instances participatives, à réclamer lors des comptes-rendus de mandat… Regardez le profil du public qui vient dans ces conseils de quartiers : ce sont typiquement les classes moyennes associatives, qui préfèrent militer plutôt sur ces questions de qualité de la vie, d’environnement, de réduction des nuisances liées à la voiture. Il est difficile pour les élus de ne pas en tenir compte. Qu’ils soient de droite ou de gauche.

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Les entretiens d'été : Penser les municipales

image entretiens eteLes 15 et 22 mars prochain, dans toutes les communes et métropoles de France, les électeurs voteront pour élire leur maire (et le président de la Métropole, dans le cas de Lyon). Un moment crucial pour la vie démocratique française. Tout l'été, Mediacités vous propose de prendre le temps d’examiner quelques-uns des enjeux de ces élections capitales. Avec des universitaires et des chercheurs, nous passerons en revue les informations stratégiques à avoir en tête avant que la campagne ne débute véritablement.