Il n’y a plus le temps d’attendre ! Face à l’ampleur de la pandémie du Covid-19, l’Agence nationale de la recherche incite les scientifiques à se pencher en priorité sur ce sujet. Des épidémiologistes, psychologues, sociologues et philosophes toulousains ont accepté de relever le défi. Ils ont constitué un consortium interdisciplinaire pour explorer en temps réel ce coronavirus et ses conséquences collatérales. Parmi eux : deux chercheurs en épidémiologie sociale, Michelle Kelly-Irving et Cyrille Delpierre. Volontairement prudents, ces deux scientifiques ont accepté de livrer à Mediacités leurs premières hypothèses de travail sur les déterminants démographiques, sociaux, économiques et territoriaux du Covid-19.         

Mediacités : pourquoi privilégiez-vous une grille de lecture sociale pour analyser l’épidémie de Covid-19 ?

Michelle Kelly-Irving : en tant qu’épidémiologistes sociaux, nous pressentons que la propagation de ce coronavirus est socialement marquée. L’épidémie a été introduite en France par des voyageurs – que l’on présume plutôt aisés – ayant été contaminés en Chine, à Singapour ou en Italie du Nord. C’est bien leur mode de vie « mondialisé » qui a accéléré sa diffusion de « cluster » en « cluster », puis permis sa circulation dans le pays entier à travers leurs réseaux de collègues, familles, amis ou voisins, contaminés et contaminateurs à leur tour. Si bien qu’il y a de fortes chances pour que le profil social des premiers infectés diffère de ceux qui décèdent aujourd’hui.

Savez-vous, en l'état de l'avancée de vos travaux, si les classes populaires sont davantage touchées ? Y-a-t-il une surmortalité ?

Cyrille Delpierre : Depuis une vingtaine de jours, nous nous abreuvons d’études scientifiques venues de Chine, mais aussi d’Italie ou des Etats-Unis, que nous recroisons avec différentes statistiques. Outre qu’ils sont plus rarement combinés à des données sociales, les chiffres français ne sont pas suffisamment consolidés pour être exploités sous cet angle.  

Il n’y a aucune raison scientifique de penser, toutefois, que les classes sociales les moins favorisées ne sont et ne seront pas plus touchées par le Covid-19, ni qu’elles n’ont et n’auront pas plus de risques de voir l’infection évoluer vers les formes plus graves de la maladie. L’exode urbain des habitants les plus aisés d'Ile-de-France, par exemple, nous fait penser que ce sont des patients moins favorisés qui sont le plus malades du Covid-19 aujourd’hui dans cette région… Mais cela reste encore à l’état de supposition.

https://www.mediacites.fr/decryptage/national/2020/04/06/covid-19-une-epidemie-de-classe/

M. K-I : pour l'heure, rien ne nous permet d’affirmer que les classes populaires sont davantage contaminées et tuées par le Covid-19. Notre équipe formule simplement l’hypothèse. Qu’ont montré nos recherches précédentes sur des maladies chroniques ou d’autres épidémies infectieuses type coronavirus ? Que la santé n’est pas égalitaire à travers les groupes sociaux. Nos concitoyens ne sont pas exposés de la même façon aux virus. Ils n’ont pas, non plus, les mêmes risques de développer des formes graves du Covid-19. Une caissière d’origine nord-africaine vivant à Saint-Denis, par exemple, a-t-elle plus de chances d’être contaminée et de tomber gravement malade que moi, universitaire d’origine irlandaise habitant dans un pavillon proche de Toulouse qui peut télé-travailler et décompresser dans mon jardin ? Je fais l’hypothèse que oui.

« Le mode de vie comme l’accès et le recours aux soins jouent aussi sur l’état de santé »

De premiers éléments scientifiques attestent-ils de cette vulnérabilité des plus pauvres ? 

M. K-I : le fait qu’il y ait des comorbidités avec le Covid-19 est bien documenté. Et nous savons qu’une propension plus importante des catégories populaires détient des comorbidités. Elles font plus de diabète, d’hypertension artérielle ou de syndrome métabolique ; il y a également plus de personnes souffrant d’obésité ou de maladies cardio-vasculaires dans les milieux les plus défavorisés. Ces pathologies – auxquelles s’ajoutent d’autres affections de longue durée comme l’asthme, les infections pulmonaires ou les insuffisances rénales – représentent autant de facteurs aggravants en cas de contamination.

C.D. : il en va de même pour le tabagisme, qui affecte les fonctions pulmonaires et apparaît aussi comme une pratique socialement distribuée : le taux de fumeurs réguliers varie de 16 % pour les classes les plus favorisées à 36 % pour les ouvriers les moins qualifiés. Mais, encore une fois, même si de nombreux travaux ont déjà prouvé l’existence d’un « gradient social de santé », nous devons prendre toutes les précautions nécessaires concernant cette nouvelle épidémie.

Au-delà de ce coronavirus, comment s'expliquent ces inégalités de santé ?

C.D. : il y a d’abord des raisons exogènes : vous avez plus de chances de respirer un air pollué si vous habitez dans une barre HLM le long d’une rocade , ou que vous êtes à la campagne près de champs traités aux pesticides. Vous avez aussi plus de chances de fumer si votre famille fume. De la même façon, au-delà du facteur âge donc, il semble plus probable que vous soyez infectés par ce coronavirus si vous occupez un emploi précaire ou habitez un appartement insalubre et surpeuplé. Mais il y a aussi des mécanismes endogènes : le fait d’être élevé dans un milieu défavorisé vous expose généralement à un stress chronique dès l’enfance (événements de vie déstructurants, problèmes familiaux, traumatismes) qui vous poursuit dans le cadre du travail, ce qui affecte votre corps.         

Le mode de vie comme l’accès et le recours aux soins jouent aussi sur l’état de santé. Si dès que vous toussez, vous avez le réflexe de prendre votre température et d’appeler immédiatement le 15, les conséquences sanitaires du Covid-19 ne seront sans doute pas les mêmes que si vous attendez d’être au bout du bout au fond de votre lit. Tout cela est prouvé.

Notre système de soins ne permet-il pas de réintroduire une forme d’égalité ?

M. K-I : pas forcément. Non pas que les médecins ne prennent pas en charge ou soignent moins bien les moins riches. Globalement, le système de soins français traite tous les patients de façon égale. En revanche, à l’instar d’autres pays, on constate des différences d’accessibilité en amont, et de prise en charge des personnes susceptibles de faire des complications en aval. Il existe tout d’abord des écarts de site, entre les hôpitaux de proximité et les CHU. Autre exemple : dans le cadre d’un cancer, les médecins vous donneront plus facilement accès au traitement le plus à risque si vous habitez à 5 kilomètres plutôt qu’à 50 kilomètres d’un établissement doté d’un service de réanimation. Il nous manque malheureusement des données des Agences régionales de santé ou de l’Assurance-Maladie pour documenter avec précision les inégalités sociales de santé, et imaginer des solutions politiques à même de les réduire.

"le politique serait-il capable de dé-confiner d’abord ceux vivant dans de grands ensembles ?"

Qu’est-ce qui est à l’origine de cet impensé social ?

C.D. : notre tropisme égalitaire nous joue peut-être des tours. Face à un problème national, le politique réfléchit à la mise en œuvre de solutions nationales, universelles. Or les groupes sociaux ne sont pas tous dans des situations comparables. Il faudrait, selon nous, des interventions équitables plus qu’égalitaires, tenant compte des besoins différenciés des populations locales, dont les modes de vies diffèrent comme leurs lieux de résidence et le type d’habitat… Nous appelons cela de l’universalisme proportionné.

Afin d’éviter une mise en œuvre socialement différenciée des gestes-barrières, il faudrait également reconnaître que tout le monde ne part pas du même niveau dans la compréhension des messages de prévention et des consignes gouvernementales. Prenez ne serait-ce que « l'attestation de déplacements dérogatoire », qui parle « d'achats de fournitures » et « d'achats de première nécessité », en renvoyant à une note de bas de page qui évoque le cas des « acquisitions à titre gratuit »… Ce formulaire a probablement été produit par des hauts-fonctionnaires favorisés, avec un haut niveau de littératie, pour des personnes favorisées ou d’un même niveau culturel. Le vocabulaire utilisé est probablement moins compréhensible et donc discriminant pour toute une partie de la population française.

M. K-I : en théorie, toutes les Françaises sont invitées gratuitement à faire une mammographie à partir de 50 ans. Or nos recherches ont montré que les femmes appartenant aux milieux sociaux les moins favorisés avaient moins recours que les autres à ce dépistage du cancer du sein. Informer les gens par courrier suffira pour certaines catégories de population ; d’autres attendent qu’on les appelle ou qu’on aille sonner chez elles. L’intensité de l’intervention politique mériterait d’être modulée, avec le risque que des dispositifs d’accompagnement spécifiques soient considérés comme stigmatisants.

Et il se passerait la même chose face à l’épidémie de Covid-19 ?

C.D. : le politique nous dit qu’il faut rester confinés chez soi, et il a parfaitement raison du point de vue épidémiologique. Mais avouez que le confinement est plus compliqué à vivre lorsque vous habitez en appartement. Sinon, les Parisiens et les urbains – les plus aisés – n’auraient pas été aussi nombreux à rallier leurs résidences secondaires.    

Avouez aussi qu'en cas de confinement différencié, les contrôles seraient immédiatement plus compliqués…

C.D. : oui. Et cela ajouterait surtout un nouveau problème. Le politique aurait du mal à « vendre » un confinement total, synonyme d’interdiction de sortie dans l’espace public, pour toutes les personnes bénéficiant d’une maison avec jardin, alors que ceux vivant en immeuble continueraient d’avoir le droit de faire un jogging… Mais, quoi qu’on pense de cette proposition, il est plus compliqué de respecter le nécessaire mètre de distance dans un appartement exigu que dans un pavillon de 120 m² ; ou dans un quartier à forte densité peuplé de jeunes qu’à la campagne.

M. K-I : à l’issue de cette crise, le politique serait-il capable d’assumer de dé-confiner d’abord ceux vivant dans de grands ensembles n’ayant accès à aucun espace extérieurs à proximité ? Les restrictions de liberté de ceux disposant d’un jardin ou de tous ceux ayant eu les moyens de fuir à l’Ile-de-Ré ou ailleurs sur le littoral pourraient être levées dans un second temps d’autant plus qu’ils ont davantage de chances de voyage que les classes populaires dans les prochains mois - et donc de contracter à nouveau le coronavirus ou un autre agent pathogène ! Mais évidemment, une telle stratégie poserait des questions politiques majeures en France, pays de l’égalité… On revient sur cette idée d’universalisme proportionné.

Vous semble-t-il souhaitable de dépister massivement les habitants des quartiers populaires ?

M. K-I : si la France parvenait à créer rapidement des tests, il me paraîtrait logique de détecter en priorité les patients susceptibles de développer les formes les plus sévères de la maladie. Donc cela pourrait avoir un sens, bien sûr, de commencer par les quartiers populaires dans un souci de prévention. Mais, encore une fois, comment cela résonnerait-il avec la devise française « Liberté-Egalité-Fraternité » ?

Participez à l'enquête du projet Epidemic !

Comment analyser au mieux le vécu de la pandémie de Covid-19 ? En s’intéressant à ce coronavirus en tant que tel, mais aussi à ses multiples effets sur la société française. Pour cela, ce consortium de chercheurs en épidémiologie sociale, psychologie, philosophie sociale et sociologie envisage d’abord de croiser leurs approches pour disséquer cette épidémie. En parallèle de ce travail titanesque sur les différents déterminants des cas, hospitalisations et décès liés au Covid-19, le projet Epidemic ambitionne d’examiner les conséquences de l’isolement forcé. Tous les individus âgés de plus de 18 ans et actuellement logés en France sont invités à participer à une étude en ligne, à différents moments du confinement, sur les « répercussions émotionnelles, sociales et comportementales du Covid-19 dans le temps. »

Participez à l’enquête en cliquant sur ce lien