De Lille à Lyon en passant par Strasbourg, Paris, Nantes et Toulouse, les hôpitaux confrontés à l’afflux soudain de malades du Covid-19 comme les cliniques ont dû réorganiser leurs services en urgence. Il en va de même pour la médecine de ville ! En lien étroit avec les Agences régionales de santé (ARS), la quasi-totalité des centres de santé s’est démenée, ces dernières semaines, pour tenter de colmater les brèches de notre système de santé.

Tous ou presque ont d'abord séparé les flux de patients frappés par le Covid-19 des autres malades non-infectés, afin de minimiser les risques de contamination. Mais certains centres de santé sont allés encore plus loin, avec l’appui de municipalités, de leurs équipes de salariés ainsi que de médecins et d’infirmiers libéraux de leurs territoires. C’est le cas à Nanterre mais aussi d'une dizaine d'autres villes, qui ont ouvert des « centres ambulatoires dédiés » à l’épidémie. Avec un double objectif : garantir l’accès de tous à une prise en charge rapide, autant que décharger des hôpitaux déjà surchargés. 

Disposez-vous de chiffres – nationaux ou locaux – qui renseignent ou infirment l’idée d’une « distinction de classe » dans l’épidémie de Covid-19 ?

Hélène Colombani : non. Mon métier, c’est de soigner, pas de faire des études épidémiologiques ni sociologiques. Il faudrait mener des études plus complètes à l’issue de cette crise afin de vérifier quels catégories de population ont été effectivement les plus touchés. Nous pouvons uniquement nous fier, pour l’heure, à des ressentis de terrain.       

Dans les structures d’accueil dédié au Covid-19 ouvertes par plusieurs centres de santé, les classes populaires semblent effectivement sur-représentées… Cela dit, nous ne leur demandons pas leurs niveaux de revenus ni d’études ! Je peux juste vous confirmer que les malades présentant les taux de saturation en oxygène les plus élevés, que nous transférons aussitôt à l’hôpital donc, sont essentiellement de personnes âgées mais aussi des obèses et de tous les patients cumulant des pathologies à risques.

Qu'est-ce qui vous laisse penser, dans ce cas-là, que les classes populaires risquent de payer un lourd tribut ?

Que l’on parle du Grand Est, de Seine-Saint-Denis, des Hauts-de-Seine ou de n'importe quel autre territoire, toutes les classes sociales peuvent être contaminées. Les plus aisés comme les moins aisés. Mais leurs antécédents médicaux font que tous les patients infectés ne développeront pas la même forme de maladie…

https://www.mediacites.fr/interview/national/2020/04/06/covid-19-la-sante-nest-pas-egalitaire-pour-tous-les-groupes-sociaux/

En temps normal, la patientèle du centre de santé de Nanterre a un taux d’affections de longue durée supérieur à la moyenne nationale. Dans les quatre quartiers prioritaires de la ville, les plus pauvres donc, nous comptons ainsi plus de patients suivis pour des maladies chroniques comme le diabète, plus de tabagisme et d’obésité aussi. Soit autant de facteurs aggravants concernant le Covid-19, et que l'on retrouve sans surprise dans le profil des malades que notre centre ambulatoire renvoie aujourd'hui en urgence vers l'hôpital.       

N’est-il pas scientifiquement risqué, en l’état de la recherche sur ce coronavirus, d’extrapoler à partir de théories et d'exemples partiels ?

Les classes populaires n’ont pas l’apanage des facteurs de risques, bien entendu ! Les probabilités sont grandes que les futures études démontrent plus de morts chez les personnes âgées, chez les soignants – profession ô combien à risque vu l'exposition au virus –  mais aussi donc parmi les employés, ouvriers, chômeurs, non-diplômés, etc.

Le lien entre concentration des facteurs de risques et couches sociales est établi. Tout comme celui entre facteurs de risques et gravité de la maladie. Les quartiers populaires comptent plus de patients à risques, qui seront plus impactés que le reste de la population en cas de contamination. Ils ont plus de chances d’être hospitalisés, d’avoir à supporter un traitement lourd (réanimation, intubation, ventilation) et donc de décéder du Covid-19.

Craignez-vous par ailleurs un excès de surmortalité dû à des retards de prise en charge, voire des décès à domicile ?

Malheureusement, oui ! Les classes populaires sont davantage impactés par l’épidémie de Covid-19, mais ils sont aussi pénalisés dans l’accès aux soins. Beaucoup de patients nous disent avoir présentés les premiers symptômes de la maladie plusieurs jours précédant la consultation, qu'ils ne souhaitaient pas « embêter les médecins » avant. Et j'imagine que, dans les conditions actuelles, un certain nombre ayant déjà peu recours aux soins en temps normal ne parviennent tout simplement pas à rentrer en contact avec nous ou leurs médecins traitants...

La télémédecine représente a priori une solution efficace pour inciter les malades à rester chez eux. Vu d’en haut, en tout cas. Sincèrement, je ne doute pas que ce soit parti d’un bon sentiment de la part de l’Assurance-Maladie et du ministère des Solidarités et de la Santé. Mais c'est oublier un peu vite que tous nos patients ne peuvent pas accéder facilement à un smartphone, à internet ni donc à une séance de téléconsultation. Jusqu’au 4 avril et l’autorisation de la téléconsultation par téléphone, l'Etat n’avait pas intégré que le problème de la fracture numérique pourrait poser un problème d’accessibilité aux soins chez les personnes âgées et les catégories populaires. Autrement dit : chez tous ceux qui en ont le plus besoin !

https://www.mediacites.fr/decryptage/national/2020/04/06/covid-19-une-epidemie-de-classe/

La prise en charge des malades du Covid-19 semble, logiquement, avoir pris le dessus sur le reste. Mais qu’en est-il du suivi des affections de longue durée, qui concerne là aussi davantage les classes populaires que le reste de la société française ?

Au‐delà des effets directs liés au Covid‐19, une partie du personnel médical redoute les retards de prise en charge sur toutes les autres pathologies. Moi y compris. Vous l'avez compris : je ne m’inquiète pas tant pour mes patients autonomes, suivis pour une maladie chronique ou polypathologiques mais n’ayant aucun problème à faire de la télémédecine.

Par contre, je me fais du souci pour tous les autres, les diabétiques ou les insuffisants cardiaques, souvent issus de milieux populaires, sans accès à leurs médecins traitants lorsqu'ils en ont, et alors que le Samu est saturé : je crains qu’ils ne minimisent les premiers signaux d’alerte, des douleurs thoraciques ou des premiers malaises, en se disant que ce n’est pas si grave par rapport à l’épidémie en cours et que ça finira bien par passer : peut-être redoutent-t-ils de déranger les urgences ou d’être contaminés en allant chez le médecin, je ne sais pas… Concrètement, ce renoncement aux soins risque de se traduire par des pertes de chance sur des AVC ou des infarctus, par exemple.

Sans forcément aller jusque-là, ne doit-on pas redouter une dégradation dangereuse de l'état de santé des plus pauvres ?

Le suivi des maladies chroniques, ça ne consiste pas seulement à renouveler les ordonnances mais aussi de rester en alerte sur l’évolution des pathologies de nos patients ! Ceux qui n’ont pas réussi à communiquer avec leurs médecins à cause de la fracture numérique, d’une moins bonne maîtrise de la langue française ou d’un moindre accès à l’information risquent de cumuler tous les problèmes à l’issue de cette crise. Sachant que ce sont les mêmes, en règle générale, qui sont les plus éloignés des soins et les plus fragiles, ils seront doublement impactés…

Le système français de couverture sociale est plutôt protecteur – vous n’avez pas à cacher vos maladies comme aux Etats-Unis, il faut le reconnaître ! Mais nous nous apercevons à l'aune de cette épidémie qu’il est loin d’être parfait et peut encore être amélioré.