Emmanuel Macron aurait-il mieux fait de se taire ? Vendredi 13 janvier 2016, en déplacement à Noeux-les-Mînes (Pas-de-Calais) dans le cadre de la campagne pour la présidentielle 2017, l’ancien ministre de l’Economie et des Finances se lance dans une description quasi-apocalyptique de la région qui l’accueille:

“Sur cet effondrement [NDLR: celui de l’activité minière et industrielle dans la région], il y a eu des problèmes sanitaires et sociaux. (…) Dans ce bassin minier, les soins se sont moins bien faits, il y a beaucoup de tabagisme et d’alcoolisme, l’espérance de vie s’est réduite, elle est de plusieurs années inférieure à la moyenne nationale.”

Les réactions ne se font pas attendre. Premier à dégainer, le Front National crie aussitôt au “mépris de classe”, par la voix de Steve Briois. “Avec sa morgue de banquier parisien, Macron insulte toute la population du bassin minier”, écrit le maire d’Hénin-Beaumont sur Twitter. Même réseau social et même ton outragé chez Gérald Darmanin, député-maire (Les Républicains) de Tourcoing :

Peu après, le secrétaire général du PCF, Pierre Laurent, y allait lui aussi de sa diatribe:

Sauf que…

Sauf qu’au delà des polémiques, Emmanuel Macron semble bien avoir raison. Aussi dur et maladroit soit-il, le constat émis par l’ancien collaborateur de François Hollande à l’Élysée, correspond à la réalité. Sur l’espérance de vie, tout d’abord. D’après les chiffres de l’Insee, celle de la région des Hauts-de-France reste largement inférieure à la moyenne nationale. Chez les hommes comme chez les femmes.

Espérance de vie France vs Hauts-de-France

Surtout, cette différence semble effectivement imputable – en partie, du moins – au tabac et à l’alcool. A cet égard, il est intéressant de se pencher sur les données fournies par le Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CepiDc), très sérieuse institution dépendant de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale). En observant ces chiffres et en les ramenant à la taille de la population, on observe que le taux de décès liés aux cancers “tabagiques” (cancers du poumon mais aussi de la bouche, de la langue, du larynx et du pharynx) est nettement plus élevé dans le Nord et dans le Pas-de-Calais que dans l’ensemble de la France métropolitaine. Et ce depuis plusieurs décennies (nous avons choisi de nous concentrer ici sur les dates des cinq derniers recensements de la population).

Sources: Données CepiDc-Inserm pour les causes de décès et Insee (recensements de population 1982-1990-1999-2008-2013)

Même constat, ou presque, si l’on regarde les décès classés dans la catégorie “Abus d’alcool (y compris psychose alcoolique)”, selon la terminologie de l’Organisation mondiale de la Santé.

Sources: Données CepiDc-Inserm pour les causes de décès et Insee (recensements de population 1982-1990-1999-2008-2013)

 

Un constat valable aussi bien chez les hommes…

Sources: Données CepiDc-Inserm pour les causes de décès et Insee (recensements de population 1982-1990-1999-2008-2013)

que chez les femmes :

Sources: Données CepiDc-Inserm pour les causes de décès et Insee (recensements de population 1982-1990-1999-2008-2013)

De très nettes différences que confirment différents rapports, parmi lesquels l’Atlas régional et territorial de la santé publié par l’ARS (Agence régionale de santé) des Hauts-de-France. Dans sa livraison 2015, celui-ci met notamment l’accent sur la mortalité prématurée dans la région :

“L’indice comparatif de mortalité prématurée (avant 65 ans) dans la région est supérieur de 40 % chez les hommes et de 30 % chez les femmes à celle de la France métropolitaine. (…) La surmortalité liée à l’alcool est de 85 % chez les hommes et 125 % chez les femmes. Elle est de 38% chez les hommes et de 19% chez les femmes pour les décès liés au tabac.”

Difficile, donc, d’accuser Emmanuel Macron “d’insulter” ou de “mépriser” les populations du bassin minier sur la seule base d’un constat validé par les autorités sanitaires. Mais il est vrai que les déplacements lors des campagnes électorales sont parfois l’occasion de se prendre les pieds dans le tapis. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé, trois jours après Noeux-les-Mînes, au candidat d’ “En marche”, lors d’un meeting à Quimper. Interrogé sur France 3 Bretagne, il a nié avoir autorisé l’extraction de sable marin dans la baie de Lannion. Mais c’était sans compter les décodeurs du Monde qui ont retrouvé le décret de concession signé par celui qui était alors ministre de l’économie, des finances et du numérique de Manuel Valls…

Point final.
Benjamin Peyrel
Co-fondateur de Mediacités et rédacteur en chef de son édition nantaise. Avant de me lancer dans cette aventure, j'ai débuté au quotidien La Croix et suis passé par différentes rédactions (L’Humanité, Le Parisien, etc), avant de rejoindre L’Express et d'écumer préfectures et sous-préfectures pendant dix ans. Je m’intéresse notamment aujourd’hui aux montagnes de données que les collectivités comme les citoyens produisent quotidiennement et aux moyens de les utiliser pour faire avancer l'information.