«Pourquoi tu caches ton visage, pourquoi t'es couvert comme ça ? », tance un couple de retraités en colère. L’apostrophe s’adresse à un jeune homme vêtu de noir, dont on aperçoit juste les yeux, debout derrière une large banderole. « Ordonnances, état d’urgence, destituons Macron » peut-on y lire, à côté d’un capitaine Haddock peint poing levé, la mention "fiché S" inscrite sur son pull marin. « On vous laissera pas casser ! », surenchérit l’homme. Les invectives fusent des deux côtés. « On gagnera rien en manifestant comme vous », rétorque le jeune. Le couple, excédé, finit par s’éloigner. Ce 12 septembre, première manifestation de rentrée contre la Loi travail. La foule grossit derrière la banderole colorée. Une négociation s’engage, pour savoir qui prendra la tête du cortège. Cagoulés et syndicats discutent de longues minutes. Le capitaine Haddock finit par se faufiler en tête.

Après les mouvements sociaux du printemps et la vacance de l’été, en ce début de mois de septembre, alors que l’Assemblée Nationale autorise le gouvernement à réformer le code du travail par ordonnance, la rue fait à nouveau entendre sa voix. Et celle de Nantes porte. Parce que les manifestations y rassemblent souvent plus de monde qu’ailleurs. Parce que la mobilisation s’y accompagne aussi d’un cocktail d’actions violentes et d’altercations avec les forces de l’ordre, propres à éveiller l’attention des médias. Cela ne date pas d’hier. « Au XXe siècle, Nantes a été marquée par des mouvements radicaux, les grèves insurrectionnelles de l’été 1955, la commune de Nantes de mai 68... Historiquement, c’est une ville où les manifs ont tendance à dégénérer, observe Gildas Loirand, sociologue, maître de conférences à l’Université de Nantes, chercheur au CNRS et spécialiste des mouvements contestataires. C’est une espèce de tradition dont on ne parvient pas à expliquer réellement comment elle se transmet ».

Reste qu’elle perdure. Impossible d’ignorer ces hommes et femmes en noir qui occupent la tête des cortège. Impossible d’ignorer non plus la résurgence de cette mouvance radicale qui inquiète dans les plus hautes sphères du pouvoir. Au point, comme le révélait le Canard Enchaîné du 9 novembre, d’avoir été ajoutée au menu des discussions hebdomadaires du Conseil national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme. Mais derrière les cagoules, les idéaux sont rarement interrogés.

« Mes parents sont de droite »
Bastien, la trentaine, a accepté d’enlever sa cagoule pour mieux expliquer pourquoi il la porte. À l'heure où chaque manifestation est filmée de tous côtés, tant par les forces de l'ordre que par les badauds, cela relève d’abord « d’une tactique pour éviter le fichage et d’une forme de solidarité au groupe », explique-t-il. Une méthode inspirée des « black blocs nés en Allemagne dans les années 1980 pour empêcher les expulsions de squats ». Le jeune homme, très calé en littérature anarchiste, se revendique de cette mouvance, qu’il a découvert seul. « Mes parents sont de droite », sourit-il, résigné. Lui considère « que les inégalités ne cessent de se creuser à cause de la politique néolibérale mise en place depuis François Mitterrand ». Et revendique la dégradation « à l’égard de tout ce qui est oppressif, ou représente le capitalisme », tels que les banques, la publicité, ou les symboles de l’autorité de l’État, comme la Préfecture par exemple.

Selon les calculs de la chambre de commerce et d'industrie (CCI) de Nantes, une cinquantaine de banques et de commerces auraient été touchés par des dégradations lors de la vingtaine de manifestations du printemps 2016, du simple tag à la vitrine brisée. Pour des dégâts évalués à l'époque par les commerçants à un million d'euros. Olivier Dardé, restaurateur et président de l'association des commerçants du centre-ville "Plein Centre", confie « comprendre le symbole quand ils s'attaquent aux banques, moins quand il s'agit d'une petite boulangerie comme ça a été le cas ». Comme les élus, il s'inquiète de « l'image déplorable de Nantes » propagée dans les médias nationaux. « Les gens étaient réticents à venir se promener dans le centre-ville et certains commerçants ne voulaient plus bosser », assure-t-il. Ce qui n’a pas empêché l'activité commerciale nantaise d’augmenter de 2,2 %, cette année là. Grâce, notamment, à un très bon été.

La casse « ciblée » assumée
« Le groupe dont je fais partie assume cette casse ciblée. Un peu moins celle des petits commerçants, reconnaît Bastien. Dans une masse d’individualités, sur laquelle viennent parfois se greffer des gens qu’on ne connaît pas, il y a parfois des dérapages. On n'est pas là pour tout contrôler. On n'en a pas envie. » Des différents groupes qui constituent le cortège de tête, celui auquel appartient Bastien est sans doute le plus connu. On l’appelle communément « Nantes Révoltée ». Une structure à la genèse opaque et aux contours mouvants, que la police comme les observateurs extérieurs qualifient de « nébuleuse de l’ultra-gauche locale ». A l’origine, « Nantes Révoltée n’est pas un groupe mais un média, une sorte de porte-parole des luttes », précise Charles, présent depuis les prémices. Au passage, il réprouve l'utilisation du terme « ultra-gauche » : « Sur le plan historique, ce mot désigne un courant politique apparu durant l’entre-deux guerres, un courant communiste bien . . .

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