«Pourquoi tu caches ton visage, pourquoi t’es couvert comme ça ? », tance un couple de retraités en colère. L’apostrophe s’adresse à un jeune homme vêtu de noir, dont on aperçoit juste les yeux, debout derrière une large banderole. « Ordonnances, état d’urgence, destituons Macron » peut-on y lire, à côté d’un capitaine Haddock peint poing levé, la mention “fiché S” inscrite sur son pull marin. « On vous laissera pas casser ! », surenchérit l’homme. Les invectives fusent des deux côtés. « On gagnera rien en manifestant comme vous », rétorque le jeune. Le couple, excédé, finit par s’éloigner. Ce 12 septembre, première manifestation de rentrée contre la Loi travail. La foule grossit derrière la banderole colorée. Une négociation s’engage, pour savoir qui prendra la tête du cortège. Cagoulés et syndicats discutent de longues minutes. Le capitaine Haddock finit par se faufiler en tête.

Après les mouvements sociaux du printemps et la vacance de l’été, en ce début de mois de septembre, alors que l’Assemblée Nationale autorise le gouvernement à réformer le code du travail par ordonnance, la rue fait à nouveau entendre sa voix. Et celle de Nantes porte. Parce que les manifestations y rassemblent souvent plus de monde qu’ailleurs. Parce que la mobilisation s’y accompagne aussi d’un cocktail d’actions violentes et d’altercations avec les forces de l’ordre, propres à éveiller l’attention des médias. Cela ne date pas d’hier. « Au XXe siècle, Nantes a été marquée par des mouvements radicaux, les grèves insurrectionnelles de l’été 1955, la commune de Nantes de mai 68… Historiquement, c’est une ville où les manifs ont tendance à dégénérer, observe Gildas Loirand, sociologue, maître de conférences à l’Université de Nantes, chercheur au CNRS et spécialiste des mouvements contestataires. C’est une espèce de tradition dont on ne parvient pas à expliquer réellement comment elle se transmet ».

Reste qu’elle perdure. Impossible d’ignorer ces hommes et femmes en noir qui occupent la tête des cortège. Impossible d’ignorer non plus la résurgence de cette mouvance radicale qui inquiète dans les plus hautes sphères du pouvoir. Au point, comme le révélait le Canard Enchaîné du 9 novembre, d’avoir été ajoutée au menu des discussions hebdomadaires du Conseil national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme. Mais derrière les cagoules, les idéaux sont rarement interrogés.

Le capitaine Haddock, en tête d'une manifestation nantaise / Photo: "Camille", dans le cortège
Le capitaine Haddock, en tête d’une manifestation nantaise / Photo: “Camille”, dans le cortège.

« Mes parents sont de droite »

Bastien , la trentaine, a accepté d’enlever sa cagoule pour mieux expliquer pourquoi il la porte. À l’heure où chaque manifestation est filmée de tous côtés, tant par les forces de l’ordre que par les badauds, cela relève d’abord « d’une tactique pour éviter le fichage et d’une forme de solidarité au groupe », explique-t-il. Une méthode inspirée des « black blocs nés en Allemagne dans les années 1980 pour empêcher les expulsions de squats ». Le jeune homme, très calé en littérature anarchiste, se revendique de cette mouvance, qu’il a découvert seul. « Mes parents sont de droite », sourit-il, résigné. Lui considère « que les inégalités ne cessent de se creuser à cause de la politique néolibérale mise en place depuis François Mitterrand ». Et revendique la dégradation « à l’égard de tout ce qui est oppressif, ou représente le capitalisme », tels que les banques, la publicité, ou les symboles de l’autorité de l’État, comme la Préfecture par exemple.

Selon les calculs de la chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Nantes, une cinquantaine de banques et de commerces auraient été touchés par des dégradations lors de la vingtaine de manifestations du printemps 2016, du simple tag à la vitrine brisée. Pour des dégâts évalués à l’époque par les commerçants à un million d’euros. Olivier Dardé, restaurateur et président de l’association des commerçants du centre-ville “Plein Centre”, confie « comprendre le symbole quand ils s’attaquent aux banques, moins quand il s’agit d’une petite boulangerie comme ça a été le cas ». Comme les élus, il s’inquiète de « l’image déplorable de Nantes » propagée dans les médias nationaux. « Les gens étaient réticents à venir se promener dans le centre-ville et certains commerçants ne voulaient plus bosser », assure-t-il. Ce qui n’a pas empêché l’activité commerciale nantaise d’augmenter de 2,2 %, cette année là. Grâce, notamment, à un très bon été.

Manifestant du cortège de tête anonymisé / Photo: "Camille" dans le cortège
Manifestant du cortège de tête anonymisé / Photo: “Camille” dans le cortège.

La casse « ciblée » assumée

« Le groupe dont je fais partie assume cette casse ciblée. Un peu moins celle des petits commerçants, reconnaît Bastien. Dans une masse d’individualités, sur laquelle viennent parfois se greffer des gens qu’on ne connaît pas, il y a parfois des dérapages. On n’est pas là pour tout contrôler. On n’en a pas envie. » Des différents groupes qui constituent le cortège de tête, celui auquel appartient Bastien est sans doute le plus connu. On l’appelle communément « Nantes Révoltée ». Une structure à la genèse opaque et aux contours mouvants, que la police comme les observateurs extérieurs qualifient de « nébuleuse de l’ultra-gauche locale ». A l’origine, « Nantes Révoltée n’est pas un groupe mais un média, une sorte de porte-parole des luttes », précise Charles, présent depuis les prémices. Au passage, il réprouve l’utilisation du terme « ultra-gauche » : « Sur le plan historique, ce mot désigne un courant politique apparu durant l’entre-deux guerres, un courant communiste bien précis, qui se réclame de l’héritage de Rosa Luxemburg notamment. La police utilise cette appellation fourre-tout pour faire peur en mettant en avant le terme “ultra” et légitimer ainsi la répression ». Sous la cagoule et les idées reçues que cette dernière véhicule, la jeunesse militante nantaise aime intellectualiser ses combats. Quitte, parfois, à en devenir dogmatique.

Tout commence en 2012, en pleine campagne présidentielle, lorsque quelques jeunes nantais décident de porter une autre parole, « plus critique, plus engagée » que celle des médias traditionnels. Naturellement, la petite bande se saisit du réseau social Facebook pour s’exprimer. L’initiative prend de l’ampleur, une communauté virtuelle se forme sur la toile, avant de se retrouver physiquement dans les rues de la métropole. Rapidement, ils organisent des réunions, échangent, débattent, se projettent dans un idéal commun, malgré des sensibilités plurielles. Le groupe se veut libertaire et autonome, « avec un fonctionnement horizontal, maniant le consensus et le partage des tâches, sans chef(s) », mais indéniablement avec des personnalités plus présentes et plus impliquées que d’autres. La confiance, qui se gagne progressivement, est l’un des piliers du fonctionnement du collectif. Et il en faut, car les individus vont et viennent, au gré de leurs disponibilités et de leurs envies. Des frontières floues qui rendent difficile un chiffrage précis.

Capture d'écran de la page Facebook de Nantes Révoltée
Capture d’écran de la page Facebook de Nantes Révoltée

Le groupe, « a-partisan » et fervent défenseur de l’autogestion, s’inscrit clairement dans une perspective révolutionnaire. « L’idée est de s’établir en tant que force qui met en place des choses concrètes. On est dans l’action », résume Charles. « L’échelle de l’Etat-nation commence à être dépassée. On veut construire une pensée critique au niveau local. A Nantes, on a une prise car il y a un climat de lutte. Ce qui se passe sur la ZAD à Notre-Dame-des-Landes, par exemple, est totalement inédit. » Facile, l’amalgame avec les zadistes est d’ailleurs plutôt commun. Pourtant, même s’ils soutiennent la cause et les modes d’actions, ceux qui gravitent autour de « Nantes Révoltée » affirment représenter « surtout une jeunesse urbaine ». Ce que confirme la police : « il n’y a pas ou très peu de zadistes dans leurs rangs ». Tout en restant donc deux entités distinctes, les cagoulés de la tête des manifs et les habitants de la ZAD s’épaulent et se soutiennent ponctuellement.

40 000 abonnés sur Facebook

Simon, la petite vingtaine, étudiant un brin méfiant, est l’une des petites mains à la barre des réseaux sociaux de Nantes Révoltée. Revue de presse chaque matin, veille des informations, puis relais des plus pertinentes sur Facebook ou Twitter. « Ces pages ne sont pas des espaces dominants ou élitistes, explique le jeune homme. Nous y disons les choses comme nous aimerions les recevoir. » Sous le mandat de François Hollande, la page Facebook Nantes Révoltée s’empare de sujets tels que la mort de Rémi Fraisse, l’actualité de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, l’homophobie, le sort des migrants ou encore l’état d’urgence. « De filiation révolutionnaire, féministe et autonome, on combat tout ce qui a trait aux systèmes d’exploitation. Tout ce qui fait violence. Sexisme, racisme, fascisme, capitalisme… », résume Simon. Un paquet de mots en -isme qui fait recette.

Cinq ans après sa création, leur page est suivie par près de 40 000 personnes (2500 abonnés pour le compte Twitter, créé seulement en 2016). « Ce qui a vraiment fait exploser Nantes Révoltée, c’est la loi Travail, observe Charles. La page est devenue le porte-voix des manifs ». Si la communauté web rassemble majoritairement des internautes de 15 à 35 ans, issus de la France entière, les rues de la cité des Ducs, elles, agrègent plutôt les 17-25 ans. Et contrairement aux idées reçues, le mouvement affiche une quasi égalité des sexes dans ses rangs.

« Nantes Révoltée est le seul média qui raconte ce qui se passe de l’intérieur pendant les manifs », relate Emma. Descendue dans la rue la première fois pour protester contre la loi Travail avec des amis, la lycéenne a poursuivi après la mort d’Adama Traoré, ce jeune homme de 24 ans décédé le 19 juillet 2016 après une interpellation par la gendarmerie. « Je me suis rendue compte de certaines choses, comme la répression policière, sur lesquelles je ne me voyais pas fermer les yeux. J’ai perdu mes illusions, j’ai commencé à être en colère. » Alors elle observe, questionne, ses lectures prenant le relais du terrain. « Mon engagement a changé beaucoup de choses dans ma vie. J’ai appris, je vois les cours différemment, j’ai un avis politique sur ce que je lis. »

La jeune fille s’indigne du sort des migrants, des femmes, des populations des quartiers populaires où elle vit. « C’est difficile, quand tu es dans la galère, de s’intéresser à autre chose que d’essayer de sortir de ta propre galère. Il y a une forme de résignation chez les jeunes des quartiers », observe-t-elle. Touchée par ces causes, elle essaye de sensibiliser son entourage. S’implique encore davantage.  « L’année dernière j’étais de toutes les réunions. Quand je n’y vais pas, ça me frustre », confie-t-elle . Elle participe à l’écriture de tracts lycéens, qu’elle veut rendre plus attractifs pour ces jeunes qui, elle le sait, « ne liront pas un gros pavé imprimé ». Son militantisme lui a fait perdre quelques amis et sa mère s’inquiète parfois « qu’il lui arrive quelque chose ». Mais elle accepte, au fond, son engagement. A l’évocation du droit de vote, la lycéenne est catégorique : « Je ne voterai jamais. Les gens de mon âge n’ont plus d’illusion. C’est par la rue que l’on changera les choses ».

La préfecture constellée de rose

Ce 12 septembre, derrière le dessin du capitaine Haddock énervé qui mène le cortège de rentrée, Emma est dans la foule. 15 000 personnes selon les syndicats, 6200 selon la police. Plus de 300 policiers et gendarmes mobilisés. Au milieu de cet océan de noir vêtu, la cohésion, grisante, se dispute à l’angoisse d’être pris en étau si un mouvement de foule se produit. Impossible d’apercevoir les yeux de son voisin. La fumée orange des fumigènes enveloppe les premières lignes d’un cocon protecteur mais pique les gorges. Les identités ne se révèlent plus que dans les détails, la démarche, l’attitude, un vêtement.

Au cœur de manifestation, dans un brouillard de fumigènes / Photo: "Camille" dans le cortège
Au cœur de la manifestation, dans un brouillard de fumigènes / Photo: “Camille” dans le cortège.

Le flot est compact. Récupérés sur le parcours, des pots de confiture remplis de toutes les nuances de peinture rose passent de main en main. Si furtivement qu’on pense les avoir rêvés. Ils iront étoiler le mur de la Préfecture. Le groupe reste soudé pour éviter que le cortège ne soit scindé par les forces de l’ordre.

Des tags fleurissent sur le passage de la manifestation. Les auteurs s’évaporent aussi vite qu’ils sont apparus, avalés par la masse noire. Le parcours officiel se termine sans encombre. Puis l’on repart pour un tour. Improvisation. La situation se tend. Réduit à sa tête cagoulée et à une poignée d’irréductibles syndicalistes, le cortège finit par atteindre la place du Bouffay. Les terrasses sont bondées. Quelques projectiles fusent en direction des forces de l’ordre. Qui ripostent à coups de grenades lacrymogènes et de désencerclement. En un éclair, les terrasses se vident. La fumée déchire la rétine. L’hélicoptère de la gendarmerie survole la scène. Début du jeu du chat et de la souris entre manifestants et forces de l’ordre. Cette fois là, la partie sera de courte durée.

«  Les banderoles syndicales ne font pas rêver  »

Mais déjà, la jeunesse révoltée envisage la suivante, le 21 septembre. Le rythme est soutenu, l’organisation des manifs chronophage. Il faut parlementer avec les syndicats, préparer les actions, caler des réunions, débattre du fond et de la forme, penser et réaliser les banderoles, créer du contenu sur les réseaux sociaux… « Répandre un imaginaire de lutte et le faire vivre, c’est essentiel », explique Charles. Pour le groupe, cela passe notamment par des messages et des visuels percutants. Tristan, artiste-pochoiriste impliqué dans le mouvement, abonde : « Les banderoles syndicales ne font pas rêver ». Lui et les autres créatifs du groupe usent des codes familiers de la jeunesse pour marquer les esprits. Leur marque de fabrique ? Slogans accrocheurs et punchlines incisives empruntées aux rappeurs ; tags subversifs aux lettres rondes qui apparaissent au petit matin…

«Le tag est hyper important, dit Simon. C’est de l’art politique. Pour preuve la mairie les efface tout de suite. » Alain Robert, adjoint au maire de Nantes, en charge du centre-ville, relativise mais confirme la réactivité de « l’équipe anti-tag ». « Le centre-ville est un joyau qu’il faut protéger, la première vitrine de Nantes, indique l’élu. Cela n’a pas grand-chose à voir avec du graff. On soutient l’art urbain mais on combat la laideur. »

Un taggeur en marge d'une manifestation à Nantes / Photo: "Camille", dans le cortège
“Le mois de mai continue en septembre”. Tag en marge d’une manif nantaise / Photo: “Camille”, dans le cortège.

Sur les réseaux sociaux, les élans artistiques des autonomes nantais sont souvent appréciés pour leur soin, leur subversion et leur originalité. L’atelier-banderole est d’ailleurs un moment de création et d’échanges. Dans un petit local prêté par des proches, entre deux coups de pinceaux, on parle autant soirée de la veille qu’aversion pour les “fafs”, tout en agitant les bombes de graff. Ce jour-là, une grande bâche, vestige du festival nazairien des Escales chipé sur un rond-point, termine de sécher par terre. Tristan s’applique à poser un pochoir à l’effigie de Daenerys Targaryen, l’un des personnages principaux de la série Game of Thrones. La princesse sera accompagnée d’un dragon crachant du feu sur une voiture de police… Le travail, collectif, durera six heures. « Quand t’as pas d’argent, tu as plus de créativité », souligne le jeune homme en souriant. Et Charles de rajouter, « on récupère tout, on crée nous-mêmes et ça nous coûte presque rien ». Un slogan choc complète le visuel. « Winter is coming, Macron is burning » fera ainsi le tour du web.

« Une relation plus saine » avec certains syndicats

« Là, les mecs, vous avez géré », ne peuvent contenir certains syndicalistes de la CGT en découvrant la banderole. Ce 21 septembre, la jolie Daenerys s’éclipsera dès la fin de la manifestation, pour éviter une réquisition de la police… et laisser place aux parpaings. En quelques minutes, sur un rond-point du centre-ville, des dizaines de manifestants construisent un mur de quinze mètres de long, vite recouvert de slogans. Pour la première fois, syndicats et autonomes font œuvre commune. Pour en arriver là, il a fallu presque huit mois de négociations, souvent houleuses. « La discussion était impossible au début. Mais Nantes Révoltée a évolué dans sa façon de penser car, au final, on a un ennemi commun. Ils ont fait un pas sur l’organisation des manifs pour qu’il n’y ait pas de casse, pointe Fabrice David, secrétaire général de la CGT 44. La relation est plus saine, nous avons passé un cap ».

La "mère des dragons" de Games of Thrones en tête d'un cortège nantais / Photo: DR
La “mère des dragons” de Games of Thrones en tête d’une manifestation nantaise / Photo: “Camille” dans le cortège.

« On voulait sortir de la systématisation des affrontements qui provoquait énormément de blessés et d’interpellations, explique Charles. Depuis la rentrée, on expérimente une nouvelle forme d’intervention dans la rue », comme la construction d’une « maison du peuple », grande charpente en bois élevée en un clin d’oeil avec le concours de menuisiers de la ZAD et de syndicalistes, en face la Préfecture. « Le but n’est certainement pas d’apparaître plus pacifique, mais de créer des complicités et de faire converger les luttes locales, pas uniquement avec les syndicats, mais avec toutes les forces vives du mouvement social, pour gagner en puissance et sortir de l’isolement. »

Au mégaphone, en début de manifestation, un jeune homme en noir donne à présent des consignes pour que les actions prévues puissent être menées à leur terme. Même la police concède, du bout des lèvres, un climat « moins violent » depuis la rentrée. « Il y a aujourd’hui ce désir d’une fin de manif avec une action symbolique forte, un peu statique, qui permet des moments d’échanges », affirme le chef de la CGT locale. Pour autant, «  on est loin d’être dans le monde des Bisounours », nuance t-il. Des désaccords perdurent : « On a du mal à se mettre d’accord sur la forme que doivent prendre les manifestations ».

«  Radicalisation  » d’une frange de la CGT

La CGT est, pour le moment, l’un des seuls syndicats à faire un pas. La CFDT, elle, voit dans la présence des autonomes « un double handicap » : elle brouille la lisibilité du message syndical et l’assimile aux violences commises. Lors de la manifestation du 10 octobre dernier, un surprenant tirage au sort avait décidé de la place de chacun dans le cortège. La CFDT devait ainsi être positionnée en tête. « Mais nous avons été surpris de voir les jeunes et leur banderole nous passer devant, explique Franck Truong, secrétaire général de la CFDT 44. Certains militants refusent à présent de défiler à cause de ce groupe qui ne représente pas nos revendications collectives. Il a même amené les syndicats à changer le périmètre de leur trajet de manif’ ! La CFDT ne cautionne pas du tout les débordements ».

Le syndicat réformiste soulève au passage « une forme d’ambivalence de la part de la CGT et de Solidaires au sujet de la convergence des luttes ». L’expression est lâchée. Et inquiète. « Les politiques craignent les alliances des autonomes avec les syndicats », assure le sociologue Gildas Loirand. « Ce que l’on appelle “La convergence des luttes” rend possible, de manière ressentie ou fantasmée par la police, une meilleure organisation des mouvements autonomes, ainsi que le “risque” de voir se radicaliser les franges syndicales les plus actives, empruntant aux autonomes leur héroïsme sacrificiel et leurs coups d’éclat. »

Pour Charles aussi, les pouvoirs publics ont « peur de cette unité d’action ». A la fin de la manifestation du 21 septembre, des syndicalistes ont été brutalement sortis de leur camion et interpellés alors qu’ils étaient sur le départ. « La manif est terminée, tout le monde s’en va et ils prennent l’initiative de rallumer la flamme en sautant sur le camion de l’UL Sud-Loire. Les flics ne veulent nous faire aucun cadeau, la justice, pareil », analyse Fabrice David. Des plaintes ont été déposées. Le directeur départemental de la sécurité publique, Jean-Christophe Bertrand, explique que les syndicalistes arrêtés « avaient jeté des projectiles en direction des forces de l’ordre plus tôt dans la manifestation », et va jusqu’à parler de « radicalisation » d’une frange de la CGT locale.

Pour cette dernière, la rue n’est cependant pas le gros du combat. « Les manifestations ne sont pas l’essentiel de la lutte, explique Fabrice David. Pour nous, cela se joue davantage dans les entreprises, avec les grèves. Depuis le CPE (NDLR: le Contrat premier embauche, adopté puis abandonné par le gouvernement Villepin, au printemps 2006), nous avons perdu à peu près tous les combats. On aurait besoin aujourd’hui que la production s’arrête, pour bloquer l’économie. » Les autonomes, en revanche, ont fait de la rue leur fief. C’est une notion clef.

« Tenir la rue »

« Il y a un sens très fort à vouloir tenir la rue, soutient Simon. On vit là. La rue est à nous. S’il faut lutter pour la garder, on le fera. » Les réseaux sociaux, les débats, les rencontres, ne sont finalement que le prolongement des actions dans l’espace public. « Il se passe effectivement une sorte de bataille pour l’occupation de cet espace, analyse Gildas Loirand. Les membres des cortèges de tête pensent les manifestations comme des “modes d’occupation corporelle” de la rue. Face à ces corps protestataires, le quadrillage de l’espace public par les forces de l’ordre est perçu comme le gage d’un ordre bien maintenu. Ces affrontements présentent à bien des égards une configuration semblable à un match de rugby : des lignes s’affrontent, avec pour bénéfice éventuel la conquête de quelques mètres de rue. »

Cordon de forces de l'ordre en bordure d'une manifestation nantaise / Photo: DR
Cordon de forces de l’ordre en bordure d’une manifestation nantaise / Photo: “Camille” dans le cortège.

Un rapport de force très prégnant à Nantes, l’une des rares villes où les moyens déployés par les forces de l’ordre soient si importants. « Nous nous adaptons à ce que nous avons en face. Dans beaucoup de villes, la BAC n’est pas utilisée. A Nantes, Paris ou Rennes, elle l’est, note Grégoire Chassaing, commissaire divisionnaire du Service aide et assistance de proximité (SIAAP). Nous devons mettre en place un dispositif dissuasif, car lorsque le rapport de force nous est défavorable, tout devient plus difficile. » Le 21 septembre, une poignée de syndicalistes armés de drapeaux, fait ainsi reculer de plusieurs mètres une ligne de CRS lourdement équipés. Quelques instants plus tard, le temps qu’arrivent des renforts, la police réplique. Des détonations retentissent, les fumées de lacrymogène envahissent le cours des 50-Otages. Le cortège finit par être repoussé, le bout de rue gagné est finalement reperdu.

« Sommes-nous des criminels ? »

« Attention ! 95 % des manifestations se déroulent bien », rassure la commissaire Nathalie Frêche, chef du service d’ordre public et de soutien, en charge de la gestion des manifestations. « Pour la police, une manif qui se passe bien est une manif où l’ordre est maintenu, y compris par la violence, objecte Charles. Mais le principe même d’un mouvement social est de bousculer l’ordre établi et de construire un rapport de force. » Pour les 5 % restants, autonomes et syndicats se questionnent sur les modalités du maintien de l’ordre dans la ville, et, notamment, sur « la présence de la Brigade anti-criminalité (BAC) dans les manifs. Sommes-nous des criminels ? », s’interroge Fabrice David.

Le commissaire divisionnaire Grégoire Chassaing est intransigeant sur la question : « On ne peut pas se permettre de retirer la BAC à Nantes. C’est une unité d’intervention et d’interpellation. Quand on sait que l’ultra-gauche sera présente, on la déploie. Mais on l’utilise aussi sur des matchs de foot, des grands rassemblements festifs… » Jean-Christophe Bertrand complète : « Ce sont les plus véloces mais aussi les plus vulnérables. Ils n’ont pas l’équipement des unités lourdes comme les CRS. »

La présence de la BAC interroge jusqu’aux passants, comme ce 21 septembre encore, où ses membres se lancent dans une interpellation musclée alors que la manifestation se disperse. L’effet de sidération des badauds est compréhensible, reconnaît la police. « La BAC repère en amont des personnes jetant des projectiles, mais peut intervenir plus tard pour les interpeller. D’où cette impression qu’ont parfois les spectateurs que la personne n’a rien fait ». Jean-Christophe Bertrand insiste : « On a le sens de la mesure. Nous ne sommes jamais à l’origine de la violence. » A Nantes, où quatre manifestants ont perdu un œil depuis 2007, l’Assemblée des blessés a recensé des centaines de personnes touchées par la violence de la police depuis le mouvement loi Travail.

Le sociologue Gildas Loirand, qui s’est aussi placé du côté des forces de l’ordre pour ses recherches sur les manifestations nantaises, nuance également ces propos : « C’est l’explication systématique de la police quand des observateurs pointent leurs réponses disproportionnées. Mais la puissance publique perd le contrôle de sa police. L’armement du maintien de l’ordre a contribué à l’autonomisation de la police ». Lors de ses recherches, il raconte avoir discuté avec des gendarmes offusqués par le comportement de la BAC, et constate que, de plus en plus, « les actes des autonomes, assimilés à de la violence, sont intolérables aux yeux des gens, a contrario de la violence policière ».

Des observateurs extérieurs comme Amnesty International ont également pointé ce type de débordements, s’appuyant notamment sur l’exemple nantais. Reste que la violence fait des victimes des deux côtés. Dans celui des forces de l’ordre, on évalue à une centaine le nombre de policiers blessés lors des manifestations du printemps et de l’automne.

Entre violence revendiquée et désir d’ouverture

Cette prise de risque et cette violence est revendiquée par ces collectifs d’autonomes. Mais elle suscite aussi des débats. « Nous ne sommes pas un groupe figé, assure Charles. On se questionne tout le temps. » La ligne évolue, le désir d’ouverture se fait sentir. « On ne veut plus être un groupuscule, on veut dépasser ça. » Depuis trois ans, Nantes Révoltée s’implique dans un mouvement plus large, aux sensibilités convergentes, appelé « Nantes en résistance ». Chaque année, en février, différents collectifs organisent une semaine de débats, projections et conférences dans des lieux culturels sur les thèmes qui leur sont chers : exilés, violences policières, état d’urgence… Des thèmes que l’on retrouve dans la revue papier de Nantes Révoltée, dont le premier numéro est paru à la rentrée 2017. « L’envie de sortir un journal papier était présente depuis les débuts. Faute de moyens, nous avions alors créé la page Facebook, relate Charles. On a hésité sur le titre de la revue, mais nous sommes aujourd’hui reconnus sous cette appellation ».

 

Tirée à 3 000 exemplaires, la revue a été imprimée grâce à la solidarité du réseau autonome, qui a conduit le collectif jusqu’aux portes d’un imprimeur du sud de la France. Ceux qui le peuvent ont mis la main à la poche pour financer les quelques 700 euros d’impression, et se sont remboursés ensuite grâce aux ventes. Le collectif est coutumier de la débrouille, de l’autofinancement et de la récup’. Deux mois après, la moitié des exemplaires, relayés par des cafés et des librairies, à Nantes et ailleurs, est partie. La revue s’est vendue jusqu’à Berlin, Bruxelles ou même plus loin, à Montréal, Mayotte ou Chicago.

Le numéro suivant, comme les prochaines actions, sont déjà en cours d’écriture. « Le but est évidemment d’atteindre une forme de révolution sociale, de redistribuer le pouvoir et les richesses à ceux qui en ont le moins, conclut Bastien. En 68, on y était presque. » Le bouillonnement des printemps sociaux ne semblent craindre ni le passage du temps, ni les frimas de l’hiver.

En coulisses

« Ultra-gauche : qui sont-ils  ? » La question taraude régulièrement les médias depuis la résurgence des mouvements autonomes lors des manifestations contre la loi Travail, au printemps 2016. À Nantes, les autonomes font partie des plus actifs de France. Peu loquaces auprès des journalistes, ces militants cultivent le mystère quitte à se voir cantonnés à l’appellation de “casseurs”. Ils ont accepté cette fois de dévoiler un peu de ce qui les anime.

Pour mener à bien cette immersion, il a fallu, au fil des mois, gagner la confiance des autonomes nantais afin qu’ils acceptent de se livrer, d’être questionnés et observés dans leurs pratiques. La réalisation de cet article a donc été possible sous garantie d’anonymat de chacune des personnes interviewées. Toutes les portes ne nous ont cependant pas été ouvertes. Malgré de multiples demandes, notre présence aux réunions d’organisation n’a jamais été acceptée faute de “consensus” au sein du collectif, nous a-t-on expliqué. Un peu d’ouverture, donc, mais pas la transparence totale. « On doit être un minimum opaque pour éviter la répression »,  justifie Charles.

D’où proviennent les photos illustrant cet article ?
La majeure partie des photos accompagnant cette enquête est signée “Camille” dans le cortège. Il s’agit d’un reportage effectué au cœur du cortège de tête par un photographe ayant requis l’anonymat.

 

 

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Point final.

2 COMMENTAIRES

  1. Je m’étonne quand je lis que Bastien a la “trentaine”, un âge où le réalisme en général le dispute à l’idéalisme et je me demande comment il vit: RSA, boulot ? Dans leurs combats ils pourraient inclure la domination délétère des grandes surfaces sur les petits commerces. Or leurs actions ont fortement impacté l’activité du centre ville, de même que réparer les dégâts des vitrines brisées, des polices d’assurance qui augmentent… tout cela à un coût et il devient de plus en plus élevé. Réduisant à néant les efforts de ceux qui disent vouloir améliorer la société.

  2. Ce qui est dommage c’est que quand tu veux discuter avec Nantes Révoltée sur les réseaux sociaux, ouvrir un débat, tu te fais systématiquement insulter par de nombreux membres… et finalement on te bloque. Il n’y a donc aucun débat.

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