Professeur de pharmacie à l’université de Lille et directeur scientifique de l’Institut Pasteur de Lille (IPL), Benoit Deprez ne recherche habituellement pas la lumière des projecteurs. Mais depuis qu’il pilote – et défend inlassablement – le projet d’essai clinique sur l’efficacité du clofoctol contre le Covid-19, les feux médiatiques se sont braqués sur lui.

Derrière ses grandes lunettes à monture noire et son look noir et blanc très sobre, baskets comprises, cet homme qui ne dit pas son âge – à peine la cinquantaine – nourrit une ténacité qui a résisté aux nombreux contretemps qui ont retardé le lancement de cet essai. « C’est une qualité que je me suis découvert à ce niveau-là. Rétrospectivement, on se dit qu’il en fallait, quand-même ! »

Tout avait bien commencé. Très tôt, fin mars 2020, son équipe démontre in-vitro l’efficacité du clofoctol contre le SARS-CoV-2, le virus responsable du Covid, dont il empêche la réplication. Une découverte porteuse d’espoir car il s’agit d’un antibiotique existant, commercialisé pendant des années et jusqu’en 2005 sous forme de suppositoires contre les affections respiratoires. Il offre donc la perspective de disposer d’un médicament à faible coût. Après une confirmation sur la souris, il reste toutefois à démontrer l’efficacité du clofoctol sur des patients. Mais Benoit Deprez ne reçoit l’accord pour sa demande d’essai clinique… qu’à la mi-juin 2021 !

Le projet a été freiné par une série de difficultés administratives, incompréhensibles dans un contexte d’état d’urgence sanitaire. La conséquence ? En juin 2021, le nombre de malades du Covid est tombé à un niveau très bas dans les Hauts-de-France, la région où l’essai clinique était censé se dérouler. Trop tard, en fait… En deux mois, seuls six malades ont pu être « recrutés » quand l’essai nécessite d’en inclure 700.

Benoit Deprez et son équipe décident donc en septembre dernier de délocaliser l’essai clinique aux Antilles, où les contaminations sont plus élevées. Le test commence finalement fin octobre, alors même que le gouvernement français commande au laboratoire américain Merck 50 000 doses de son médicament anti-Covid, le monulpiravir, développé par une biotech de Miami. Il en faut beaucoup plus pour décourager le scientifique lillois, depuis toujours passionné par la recherche au service de la santé humaine.

Chimie amusante

« Enfant, je traînais dans la pharmacie de mon père, une pharmacie à l’ancienne située à Saint-Omer », raconte-t-il. Sur la paillasse du préparatoire de l’officine, il faisait de la chimie et s’amusait au milieu des trésors de son grenier. La perspective de bidouiller des expériences « un peu étonnantes » le réveillait à six heures du matin le week-end… Pour autant, Benoit Deprez n’a pas encore le projet d’en faire un métier. Avec son bac scientifique et sur les conseils de son prof de maths, il atterrit… en prépa HEC. Mais abandonne au bout d’une semaine, déçu car « il n’y avait plus de science expérimentale ».

Une visite à la faculté de pharmacie de l’université de Lille le convainc d’y entrer. « J’étais vraiment dans mon élément, se rappelle Benoit Deprez. C’était une période dorée ! » Il opte pour la voie de la recherche et un chercheur réputé de l’Institut Pasteur de Lille, André Tartar, l’accueille en stage en cinquième année. « Pour moi, c’était entrer dans le Saint des saints », se rappelle-t-il.

Il n’a jamais oublié la bienveillance dont il a alors bénéficié. « Elle n’a pas beaucoup coûté à ceux qui en ont fait preuve avec moi mais cela m’a beaucoup aidé ». Elle est devenue l’une de ses valeurs cardinales, affirme-t-il, tout comme le fait « d’agir conformément à ce qu’on est », comme une recherche constante d’intégrité. « Être aligné, reformule-t-il, c’est une obsession ». Autant que la recherche scientifique, manifestement.

Synthèse combinatoire

« J’ai passé tout le temps que je pouvais dans un labo de recherche », reconnaît Benoit Deprez. Recruté par l’Institut Pasteur de Lille (IPL) à la fin des années 1990, il y travaille sept ans comme thésard sur la synthèse combinatoire. Cette stratégie de recherche permet de tester l’efficacité de plusieurs molécules à la fois et donc de trouver des médicaments beaucoup plus rapidement. Sa mise au point a conduit à la création d’un gros laboratoire qui visait à tester un million de molécules. Un projet énorme et « super excitant ».

Cette aventure scientifique se double d’aventures tout court, comme ces voyages en Russie et en Ouzbékistan, « au lendemain de l’hécatombe post Perestroïka », pour acheter des produits chimiques rares vendus par des chimistes sans salaire abandonnés par l’État. Les activités de synthèse parallèle ayant été intégrées à une société de service pour l’industrie pharmaceutique, la Cerep, il en devient le directeur de la chimie. Mais quand l’entreprise déménage en Ile-de-France, ce Nordiste préfère aller travailler pour une startup biotechnologique flamande, Devgen, de 1999 à 2003.

A quelques kilomètres de Lille, mais derrière une frontière culturelle et linguistique bien réelle, il découvre en Flandre une sorte de Californie européenne avec des gens « dynamiques, brillants, ouverts », se rappelle-t-il. Mais le projet de l’entreprise n’est pas assez orienté à son goût vers la santé humaine. Il la quitte au bout de quatre ans.

A Lille, un poste de directeur de laboratoire académique à la faculté de pharmacie vient de se libérer. Le directeur de l’IPL d’alors, le Professeur Philippe Amouyel, lui « offre » des locaux pour poursuivre ses travaux sur les médicaments anti-infectieux. Benoit Deprez est toujours le responsable de cette unité « Médicaments et molécules pour agir sur les systèmes vivants », intégrée à l’Inserm.

Retour à l’Institut Pasteur

Parce qu’on « demande de plus en plus aux scientifiques d’être managers », il suit et obtient un MBA en 2013. La même année, il co-fonde une start-up avec Terence Beghyn, le premier thésard qu’il a accompagné. Cette société, Apteeus, est spécialisée dans le repositionnement de médicaments pour le traitement des maladies rares. Lesquelles concernent 30 millions de personnes dans le monde. « On avait l’idée, peut-être utopique, de résoudre ce problème par une recherche très personnalisée », explique le chercheur. Cinq enfants ont déjà pu bénéficier d’un tel traitement individualisé.

Avec le Covid-19, début 2020, « on s’est retrouvés face à un questionnement proche de celui posé par ces maladies rares : il n’y avait pas de médicament et il fallait aller vite », raconte Benoit Deprez, devenu directeur scientifique de l’IPL un an plus tôt. Une fois passé le moment de la sidération, en mars 2020, une « task force » se constitue. Elle associe son laboratoire de conception de médicaments, Apteeus, le laboratoire (IPL) du virologue Jean Dubuisson, des équipes de l’Inserm, du CNRS et de l’université de Lille. Leur projet est baptisé Thérapide.

Covid-19 : l’Institut Pasteur de Lille livre la bataille des molécules pour vaincre le virus

Pendant le premier confinement, « on était les seuls sur le campus de l’institut Pasteur. C’était très spécial, on se serait crus sur la lune, se rappelle-t-il. On organisait quand-même nos réunions sur Zoom pour ne pas prendre le risque qu’un membre de l’équipe tombe malade. En tout cas, l’effet Covid a été incroyable : il nous a fallu seulement dix jours pour apprendre à nous connaître » et mettre en place une organisation commune.

« Eurêka ! »

Quelque 2 000 molécules sont testées in vitro. Et bingo ! Le clofoctol sort du lot. On imagine les chercheurs sauter de joie en criant « Eurêka ! ». La réalité est moins spectaculaire. « On est quelquefois excité mais, en fait, c’est très graduel », témoigne Benoit Deprez. Les mois qui suivent ne sont d’ailleurs pas un long fleuve tranquille. Les hauts et les bas se succèdent. La molécule montre certes son efficacité chez la souris. Et le projet Thérapide obtient le soutien financier de la start-up de vente de vêtements d’occasion Vinted (300 000 euros) puis du géant du luxe LVMH (5 millions d’euros). Mais il se heurte ensuite à des difficultés inattendues.

La quête du label « Priorité nationale de recherche », censé accélérer la procédure menant aux essais cliniques, est semée d’embûches. Demandé en janvier, refusé en février puis re-demandé, le label n’a été délivré que le 7 avril 2021. La procédure d’autorisation de l’essai clinique lui-même fait surgir d’autres obstacles avant d’aboutir à un feu vert à la mi-juin. Certaines conditions posées par les autorités sanitaires, par exemple, ne tenaient pas compte du fait que le médicament n’était pas nouveau et avait déjà été autorisé…

Malgré ces nombreux aléas, et contre toute attente, Benoit Deprez se veut positif. Il y voit le signe que le système censé accélérer la recherche de traitements et de vaccins contre le Covid n’était pas encore rodé. Et évoque le contrecoup négatif de la polémique autour du repositionnement d’un autre médicament, la chloroquine, défendu par Didier Raoult.

Durant cette période, il oscille « entre l’impatience et la résignation, le trépignement et le découragement. Mais on ne voulait pas abandonner car on avait des données solides et un rapport bénéfices-risques favorable ». Sa persévérance ne flanche pas. Face à l’impossibilité de mener le test dans la région Hauts-de-France, il consacre désormais toute son énergie à le poursuivre aux Antilles. Un premier patient a été recruté la première semaine en Martinique.

Chimie photographique

Sur le projet Thérapide, « je serai allé jusqu’au bout de ce qu’il était raisonnable de faire », affirme-t-il. Sa ténacité a-t-elle un prix, sur un plan personnel, notamment ? « Probablement, admet-il, mais je ne l’ai pas encore mesuré. » Il a certes mis entre parenthèses certains projets, comme son apprentissage du vol à voile – l’épidémie y a contribué. Mais il continue de faire du vélo et de se ressourcer en pratiquant la photographie. Il s’y adonne en chimiste, puisqu’il « sensibilise » lui-même son papier avec des sels de platine et de palladium et réalise ses propres tirages. « A chaque fois, c’est une merveille », commente celui qui est aussi associé d’une galerie d’art lilloise.

Dans son laboratoire lillois, il se consacre de nouveau à ses autres projets de recherche. Car une chose ne change pas : Benoit Deprez continue de savourer le « conatus » spinozien. C’est-à-dire, « l’énergie qu’on trouve à réaliser ce pour quoi on est fait » et qui s’exprime dans « le plaisir qu’on a à le réaliser », explique-t-il. Un carburant très puissant, visiblement.

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Point final.

15 COMMENTAIRES

  1. J’ai eu le plaisir et l’honneur de rencontrer Benoît et Térence sur le plan professionnel :
    deux chercheurs dynamiques et passionnés qui ont fondé APTEUS dont le concept de repositionnement pharmaceutique permettra à l’avenir de traiter des maladies orphelines aujourd’hui non “intéressantes “pour les big pharmas.
    Un labo aux objectifs humanistes ! Apteus a un bel avenir …
    Leur méthode permet démontre qu’elle peut bien entendu trouver des solutions thérapeutiques pour d’autres maladies : pour le COVID souhaitons que cela soit validé…
    Serge CAPOT

  2. Merci pour cet article tout a fait intéressant mais inquiétant aussi du fait du blocage gouvernemental
    au plaisir de vous lire
    cordiales salutations
    Christian Leurent

  3. Merci pour cet article. Merci aussi de nous tenir informés, dans 6 mois peut être, des résultats de l’essai clinique.
    Une question! quelle est l’administration responsable du retard d’autorisation de l’essai clinique?
    Robert Simon

    • Bonjour,
      les organisations auprès desquelles les démarches ont été particulièrement longues ou compliquées sont le comité de pilotage national des essais thérapeutiques et autres recherches (Capnet), qui délivre le label “Priorité nationale de recherche” et est censé accélérer la recherche sur des sujets prioritaires, et, ensuite, soit le Comité de protection des personnes (CPP), soit l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) qui interviennent dans la délivrance de l’autorisation de lancement des essais cliniques.
      Il reste de nombreuses questions sur ce sujet, que nous évoquerons prochainement sur Médiacités.

  4. Il faut être naïf, malheureusement, pour penser que Pfizer va laisser cette étude aboutir favorablement. Mais votre ténacité, votre sens du de devoir, votre courage vous honore Mr Deprez. C’est de personnes comme vous dont nous avons le plus besoin.

  5. Toutes mes félicitations au Pr Benoit Deprez pour son courage ,j sa compétence et sa détermination dans son travail pour prouver l’effet positif du médicament Clofoctol.
    Avec tous mes sentiments cordiaux empreints d’admiration . Dr Le Marchant , médecin chef de service retraité du complexe hospitalier Avranches-Granville, résidant maintenant dans les Bouches du Rhône

  6. Bonjour ,
    Merci pour votre article , nous aimerions entendre parler un peu plus de ce type d’étude dans la presse
    classique .
    Je vous suis depuis mai 2020 , évidemment je ne vous cache pas ma profonde colère sur les différents
    blocages « administratifs » de cette étude et je tiens évidemment à soutenir le Dr Detrez pour sa persévérance.
    Verrouiller l’essai d’un suppositoire que l’on a tous mi dans le derrière de nos enfants pendant des années est lamentable.
    Le chu de Lille n’avait pas assez de patient covid+ l’hiver dernier ?!
    Bref , l’intitulé de l’étude était sur des non vaccinés , l’autorisation en juin 2021 laissait présager des arrière
    pensées de certains .. résultats ; temps perdu , obligés de partir aux Antilles ..
    c’est ubuesque..

    Merci à tt ces chercheurs , merci à vous , vous avez plus de soutien que vous ne l’imaginez !

  7. J’admire la compétence scientifique, la ténacité, l’abnégation du docteur Desprez. Mais il est très dur de lutter contre les milliards de Big Pharma . Je suis attentivement les progrès du repositionnement du clofoctol. J’espère que les essais en Martinique seront concluants. Il était primordial de disposer de médicaments pour soigner, mais les « autorités «  ont préféré le tout vaccin, alors que la mise au point d’un vaccin est un travail de longue durée : chercher l’erreur…

  8. Bonjour!
    Voici enfin ma lanterne éclairée sur les essais du Clofoctol qui avait débuté dans les Hauts de France , un médecin généraliste de Chateau-Thierry devait y participer je crois. Mais plus aucune nouvelle et pour cause…. Je suis moi aussi profondément en colère au vu des problèmes administratifs rencontrés , les autorités à la solde de big pharma font vraiment tout pour ralentir l’avancée des recherches . Courage à Monsieur Deprez , à ses équipes , soutien total car nous ne sortirons de cette crise qu’avec des médicaments pas avec une thérapie génique expérimentale.
    Merci Monsieur Deprez.
    Annie Renard -Reims

  9. L’IPL ne pourrait-il pas demander une « autorisation d’accès précoce » afin que le Clofoctol soit mis sur le marché en urgence, sous contrôle médical ???

  10. Espérons que cette étude importante pour nous tous aboutisse sans plus de réticence de la part des institutions françaises et que cet ancien médicament puisse remplacer les autres commandés en dehors de notre pays sans difficultés. Si tous les scientifiques étaient comme Benoit Deprez, les français iraient mieux, physiquement et psychologiquement. Merci pour votre engagement continu en dépit des blocages indignes.

    • Tous les pays s’y sont opposés…
      Le UK, ou la Tunisie aurait pû faire les tests également. Pourtant rien…
      Regardez mon explication, vous aurez l’explication globale.

  11. Une explication claire du problème s’impose.
    Le clofoctol vendu à 4€ la boîte (pas le prix d’internet au marcher noir à 80€). S’il se révèle efficace est le médicament qui stopeprait la pendémie.

    Les médicaments de Pfizer et consort à 600€ eux ne peuvent être donnés à tout le monde. Il ne sont donc qu’un outil de lissage mais en rien un outil pour stopper la pendémie.

    Ainsi la pendémie peut se poursuivre avec ses obligations administratives (pass sanitaire) et ses injections presque obligatoires (on évitera de parler des effets secondaires, où sont les frileux de l’ansm sur ce coup?).

    C’est factuel, et l’explication se trouve dans le fait que le problème mondiale n’est pas la pendémie, mais le réchauffement climatique. Qui lui est bien une catastrophe pour laquelle l’éducation de l’humanité a commencé. Et le 1er outil se trouve être là pendémie.

    Donc les supposées manipulations de Big pharma, oublier, ils ne gèrent rien, ils sont justes opportunistes.

    Nous devons être conscient des réels problèmes à venir. L’obligation vaccinale, les tracasseries administratives… Du pipi de chat, à comparer aux enjeux climatiques.

    PS) Bravo à l’Institut pasteur de Lille, à l’INSERM, au CNRS, au CHU de Lille et à la startup qui détient les molécules.
    Mais l’enjeu était autre, à savoir pas sanitaire.

  12. Mais dans quel pays sommes-nous en 2021 ?
    Il est incroyable que l’étude du clofoctol n’ai pas avancé depuis septembre 2020 et l’annonce de l’efficacité de cette molécule contre le covid au laboratoire. Ma gosse née en 1987 a pris des dizaines de suppositoires d’Octofène car notre médecin prescrivait beaucoup ce médicament. Il est donc parfaitement connu. Comment se fait-il que l’on n’ai pas prescrit massivement ce médicament aux personnes détectées covid ? C’est absolument incompréhensible. Notre pays est tombé bien bas et dans tous les domaines. pauvre France !

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