Rayés de la carte. Les candidats de "La Gauche unie" dans l’agglomération de Lyon n’ont même pas été conviés aux deux grands débats organisés par BFM Lyon début mars, à quelques jours des élections municipales et métropolitaines. Pour son casting, la chaîne a retenu les chefs de file du Grand Lyon : Gérard Collomb (LREM) bien sûr, mais aussi le dissident macroniste David Kimelfeld, François-Noël Buffet (LR) et Bruno Bernard (EELV), ainsi que leurs alter-ego à la Ville. Mais Renaud Payre et Sandrine Runel, les deux têtes d'affiche de la gauche traditionnelle, ne seront pas de la partie.

L’anecdote est révélatrice : alors que l’alliance formée par le Parti socialiste, le Parti communiste, Génération.s, Place publique, Nouvelle Donne, le Parti radical de gauche et quelques Insoumis devait servir de point de départ à une reconstruction de la gauche lyonnaise, elle a pour l’instant surtout mis en lumière ses difficultés.

Gauche sous perfusion

Écrasée par le dynamisme des écologistes, devenus au fil des sondages les principaux adversaires de Gérard Collomb, dépassée par des macronistes pourtant en proie à une guerre interne, la Gauche unie s’est aussi fait doubler par Les Républicains et par le Rassemblement national à l’échelle du Grand Lyon. Elle ne dépasse pas les 10% d’intentions de vote à la Métropole et se fait même distancer à la Ville par Nathalie Perrin-Gilbert, la maire du 1er arrondissement soutenue par La France insoumise.

Depuis le grand exode des socialistes vers La République en marche en 2017, la gauche lyonnaise est sous perfusion. Les élus restés fidèles au parti à la rose s’accrochent à l’héritage du scrutin de 2014, qui leur assure encore une présence dans les assemblées locales. Mais, par le jeu des changements d’étiquettes, le Parti socialiste a déjà perdu plusieurs villes majeures, à commencer par Lyon et la quasi-totalité de ses arrondissements. Le scrutin du 15 mars pourrait accentuer la dégringolade et contraindre le PS et ses alliés à jouer les seconds rôles - voire à devenir des supplétifs des écologistes. A l’exception notable de Villeurbanne, bien partie pour demeurer un fief socialiste.

Assumer une partie de l’héritage Collomb

Pour tenter de sauver les meubles, les candidats convoquent des figures de la scène politique lyonnaise. Comme ce mercredi 5 février, où la socialiste Sandrine Runel s'est adjoint la présence de Najat Vallaud-Belkacem. L’ex-adjointe de Gérard Collomb est venue vanter les mérites d’une « élue d’expérience » qui n’a pas cédé « au diktat qui pesait sur cette ville de rejoindre le camp présidentiel ». Sandrine Runel incarnerait même « une forme de résistance » face à la « grande confusion macroniste ».

Pour l’ancienne ministre de l’Education nationale, les socialistes lyonnais doivent assumer une partie de l’« héritage positif » de l’ère Collomb. « Dans cette ville tout ce qui a été réussi est le résultat d’une politique de gauche. Il ne faudrait pas que cet héritage soit capté par l’homme qui a tourné le dos à nos valeurs », assure Najat Vallaud-Belkacem. Et de conclure : « Les choses sont claires, nous incarnons la véritable gauche ».

Belkacem
Sandrine Runel, tête de liste PS aux municipales à Lyon, avec Najat Vallaud-Belkacem, lors d'une conférence de presse commune le 5 février 2020. Photo : Mathieu Périsse

« Nous avons un bilan », poursuit Sandrine Runel, élue en 2014 dans le 8e arrondissement et au conseil métropolitain sur les listes de Gérard Collomb, tout en veillant à prendre ses distances avec un « modèle Collomb » perçu comme trop centré sur l’attractivité du territoire et inégalitaire. « Il y a des dérives sur lesquelles nous avons tiré la sonnette d’alarme : le refus de devenir une ville vitrine, la gentrification, les travaux du quartier de la Part-Dieu… Nous ne voulons pas d’une ville qui ne soit agréable que pour trois jours en Airbnb », énumère la candidate.

L’exercice est périlleux pour la Gauche unie. S’inscrire dans la lignée de Gérard Collomb, même prudemment, c’est risquer d’endosser le maillot du sortant. Rompre avec les mandats précédents, c’est atténuer sa différence avec les écologistes et les autres candidats de gauche. La marge de manœuvre est étroite. « Bien sûr qu’il y a eu des réussites. Mais moi je n’ai jamais été élu, je ne dois rien à Collomb ni à Kimelfeld », élude Renaud Payre.

Se distinguer des écologistes

Investi de longue date dans la vie politique locale , le directeur de Sciences Po Lyon a pris à l’automne la tête d’une coalition de gauche bâtie dans la douleur après de longues tractations entre appareils et brigue la présidence de la Métropole. « Nous sommes en mesure de proposer une alternative au modèle actuel, dont on voit les effets pervers. Il y a urgence à régler la question des inégalités sociales. La collectivité est hypercentralisée, la ville sature, la métropole s'asphyxie. Nous proposons au contraire un pacte métropolitain pour relier les 59 communes », résume le chef de file.                     

Ces derniers mois, la coalition de gauche s’est efforcée de se distinguer des écologistes, pourtant considérés par Renaud Payre comme ses « alliés naturels » dans l’hypothèse – très probable – d’un accord au second tour. « Certaines annonces d’EELV sont séduisantes mais pas toujours réalistes », estime ainsi Sandrine Runel qui évoque l’exemple du 100% bio dans les cantines, impossible à mettre en œuvre dans l’immédiat d’après elle, faute d’un nombre suffisant de producteurs et à cause de la nécessité de garantir des tarifs abordables. « Nous mettons plus en avant la solidarité. Il y a un public modeste auprès duquel on ne pourra pas imposer une écologie soudaine. Nous, les socialistes, nous avons été gestionnaires, en responsabilité », fait valoir la tête de liste lyonnaise.

Renaud Payre
Renaud Payre, chef de file de la Gauche Unie pour les élections métropolitaines à Lyon. Photo : Nicolas Barriquand

« Je ne pense pas qu’il y a d'un côté la question écologique et de l'autre la question sociale », abonde Renaud Payre. « Je ne suis pas pour l'écologie péremptoire. On ne supprimera pas la voiture en claquant des doigts. Nous sommes face à une transition écologique inéluctable, mais nous devons embarquer tout le monde autour d'un nouveau pacte social comme au moment de la Libération. Sinon nous laisserons les plus fragiles sur le carreau », prévient-il.

Renaud Payre détaille son programme : encadrer les loyers, construire 6000 logements sociaux par an, créer un « métro léger » pour relier la périphérie de la métropole, investir près de trois milliards d’euros dans les transports et la transition écologique (dont un milliard financé par un grand emprunt citoyen), développer des plans de végétalisation et de rénovation thermique... Pas de « promesses gadgets », assure-t-il.

Une union à géométrie variable

La Gauche unie cherche aussi à faire porter aux écologistes la responsabilité de la division de son camp. « On aurait pu sécuriser beaucoup plus vite le fait que cette métropole retourne à gauche », estime Cédric Van Styvendael, tête de liste à Villeurbanne pour les municipales et pour l’élection métropolitaine. « Ne nous trompons de pas de combat. L'enjeu c'est de faire en sorte que Gérard Collomb ne soit plus président de la Métropole. Les verts se sont trompés en voulant individualiser ce scrutin », regrette-t-il.

L’analyse est un peu rapide. Si la Gauche unie a réussi à collectionner les logos des partis sur ses tracts, elle est loin d’avoir réussi le grand rassemblement entre-aperçu l’été dernier avec l’initiative Génération Z, quand la gauche lyonnaise – écologistes inclus – appelait à une grande alliance au nom de l’urgence climatique. A géométrie variable selon les communes et les circonscriptions, l’alliance proposée ressemble plus à un grand rafistolage qu’à une plateforme solide.

A Lyon, l’union s’est d’abord heurtée au “cas” Nathalie Perrin-Gilbert. Figure d’opposition à Gérard Collomb contestée dans son propre camp [lire son portrait ici], la maire du 1er arrondissement part de son côté aux élections municipales avec le mouvement Lyon en commun, et aligne même des listes métropolitaines dans cinq des quatorze circonscriptions du Grand Lyon. Une « aventure individuelle », regrette Renaud Payre, son ancien collègue au sein du Gram, aujourd’hui en froid avec l’élue des Pentes de la Croix-Rousse.

« La Gauche Unie est une vaste supercherie »

Sur le fond, Nathalie Perrin-Gilbert estime être la plus à même de porter l’étendard de la gauche lyonnaise. « Moi, j’assume une forme de décroissance. Bruno Bernard [tête de liste EELV à la Métropole] a dit qu’avec lui il n’y aura pas de rupture.  Les socialistes, comme les écologistes, ont voté pour le nouveau plan local d’urbanisme qui place l’attractivité comme objectif prioritaire devant la cohésion sociale », pointe-elle. Pour la maire du 1er arrondissement, « il n’y a finalement que Gérard Collomb qui a le mérite d’assumer son bilan et sa vision politique, que je combats. Les autres retournent leur vestes six mois avant les élections ».

Sa démarche a divisé les membres de La France insoumise. Alors que la direction nationale du mouvement soutient officiellement Nathalie Perrin-Gilbert, des militants lyonnais ont publié en janvier une tribune incendiaire pour prendre leurs distances avec la candidate. « Pour Madame Perrin-Gilbert, le citoyen n’est conçu que comme une vitrine pour masquer d’éternelles tambouilles boutiquières d’arrière-salle et comme marchepied de ses ambitions personnelles », écrivent-ils.

« Au contraire, je suis cohérente », balaie Nathalie Perrin-Gilbert, qui dézingue tous azimuts. Les écologistes ? « Ils sont dans tous les exécutifs depuis 2001. Le bilan de la métropole est aussi le leur », estime-t-elle, rappelant l’alliance d’EELV avec Gérard Collomb en 2014. Les socialistes de Sandrine Runel ? « Elle a parrainé Emmanuel Macron lors de la présidentielle 2017 et elle se présente aujourd’hui en alternative au macronisme !? » Quant à Renaud Payre, « il n’est pas crédible, la Gauche unie est une vaste supercherie (…). J’ai eu six rencontres avec le PCF. Ils ne parlaient que de places sur les listes. Nous ne sommes pas des marchands de tapis ».

Raphaël Debü, secrétaire départemental du PCF, analyse : « Le problème, c’est qu’il y avait deux concurrentes pour le fauteuil de candidate à Lyon, Sandrine Runel et Nathalie Perrin-Gilbert. Son vrai fonds de commerce, c’est de durer. Nathalie Perrin-Gilbert en sera à son quatrième mandat, ça n’est pas conciliable avec notre discours sur le renouvellement ».

« La stratégie du coucou ça va bien cinq minutes ! »

A côté de Lyon, Villeurbanne contraste par la force du rassemblement impulsé par Cédric Van Styvendael. A 46 ans, l'ex-directeur d’Est Métropole Habitat, le plus gros bailleur social de la métropole, a été adoubé par le maire socialiste Jean-Paul Bret pour lui succéder. Dans ce bastion socialiste, érigé en totem national, celui qui arbore une éternelle écharpe bleue a réussi à entraîner dans son sillage la quasi-totalité des partis de gauche à l’exception d’EELV. « Nous avons donné le “la” du rassemblement dans l’agglomération », veut croire le candidat.

CVS
Cédric Van Styvendael, tête de liste à Villeurbanne, lors de son meeting le 15 janvier. Photo : Nicolas Barriquand

Face à des macronistes divisés – avec une candidature dissidente de Bruno Bonnell - et à une droite moribonde, Cédric Van Styvendael peut concentrer ses efforts sur ce qui le distingue des écologistes de Béatrice Vessiller, la candidate EELV dans la commune. « Oui nos programmes sont proches, mais nous avons une capacité de rassemblement plus forte », assure-t-il, tout en estimant que beaucoup de propositions des Verts ne feraient que surfer sur des mesures déjà mises en place ces dernières années. « La ville la mieux gérée de France, c’est nous ; le développement durable cité en exemple par l’Ademe, c’est nous ; la construction des écoles primaires aussi, énumère-t-il. La stratégie du coucou ça va bien cinq minutes ! »

Pour Cédric Van Styvendael, « EELV reste parfois dans cette posture de gens qui auraient tout compris ». Une posture que cristalliserait selon lui la question de l’urbanisme, l’un de ses « gros points de désaccord » avec les écologistes, qui prônent un coup de frein à la construction immobilière [2]. « Moi non plus, je ne veux pas d'une ville livrée aux promoteurs. Mais faire plaisir aux électeurs en promettant de mettre la ville sous cloche, ça ne fonctionnera pas et conduira même à une hausse des prix, prévient-il. Rien que dans le quartier de Saint-Jean, 2 000 logements doivent sortir de terre. Si on ne les construit pas, ce quartier n’aura pas de tramway, il stagnera. »                    

Contestée à Vénissieux, absente à Vaulx-en-Velin

Dans le reste de la Métropole, la gauche espère préserver quelques-uns de ses bastions. A commencer par les communistes, recroquevillés sur les reliques de l’ancienne banlieue rouge lyonnaise, Vénissieux et Givors. A Vénissieux, aux mains du PCF depuis 1935, la maire Michèle Picard a finalement obtenu le soutien du PS après de longues tergiversations. Mais le secrétaire de la section socialiste de Vénissieux et conseiller municipal d’opposition Lotfi Ben Khelifa, désigné tête de liste par les militants locaux avant que le bureau national du PS n’ajourne ce vote, a préféré rejoindre Yves Blein, ancien maire socialiste de Feyzin devenu député LREM, qui se verrait bien faire tomber la citadelle rouge.

« On me parle de la Gauche unie, ça me fait bien rigoler, tance Lotfi Ben Khelifa. Renaud Payre, je ne sais même pas qui c’est. Nous n’avons eu aucun échange. Je suis responsable du PS de la ville, j’ai fait 22% aux dernières municipales et je n’ai été convié à aucune réunion. Ils nous parlent gratuité des transports en commun, de régie publique de l’eau. J’aurais préféré qu’ils nous expliquent comment ils allaient répartir les logements sociaux à l’Ouest de Lyon. C’est une gauche extrême qui n’est pas dans la réalité. »

A Givors, le PCF, affaibli par les affaires de l’ancien maire Martial Passi (lire ici et ici), espère conserver une ville dans son giron depuis 1953. Son principal adversaire sera Antoine Mellies le candidat du Rassemblement national, qui mise beaucoup sur l’ancienne commune industrielle du sud de Lyon pour s’implanter dans la métropole.

https://www.mediacites.fr/enquete/lyon/2017/07/11/lent-crepuscule-banlieues-rouges-lyonnaises/

D’autres villes symbolisent les ambiguïtés de la gauche vis-à-vis de ses élus tentés par le macronisme. A l’image de Feyzin, ou la maire sortante Murielle Laurent a reçu l’investiture du PS… mais aussi le soutien de LREM.

La situation tourne même à la cacophonie à Vaulx-en-Velin, où la maire Hélène Geoffroy conserve sa carte au PS tout en étant soutenue par la direction nationale de LREM, en s’alliant avec David Kimelfeld pour les métropolitaines et en nouant un accord avec d’anciens élus Les Républicains passés chez Agir. Résultat : la Gauche unie ne présente pas de liste officielle dans la circonscription Rhône-Amont, qui comprend Vaulx-en-Velin, Décines, Jonage et Meyzieu.  

« Ce que les gens attendent, c’est le prolongement du métro. Qu’on s’appelle socialistes ou pas, c’est secondaire ! »

« Il y a eu des rencontres avec le PCF pour discuter d’une liste de gauche unie, mais la discussion était impossible à leurs yeux à cause de mon passage au gouvernement Valls », explique Hélène Geoffroy. La maire de Vaulx-en-Velin, infréquentable à cause de sa proximité avec les macronistes ? « On ne peut pas être à la fois marcheur et critique de LREM », estime de son côté Renaud Payre, pour qui « l'ambiguïté d'Hélène Geoffroy est in fine celle de David Kimelfeld ».  

« Depuis trois ans le Parti socialiste connaît des difficultés évidentes, mais je pense qu’il reste une envie de social-démocratie à réinventer, estime Hélène Geoffroy. La mutation du PS n’est pas achevée. A Vaulx-en-Velin, nous souhaitons surtout qu’on arrête de nous considérer uniquement comme une réserve foncière bon marché. On peut me parler d’écologie, mais je n’ai pas encore le tramway. Ce que les gens attendent, c’est le prolongement de la ligne A du métro. Qu’on s’appelle socialiste ou pas, c’est secondaire ! »

Union sacrée à Bron

A Bron, autre terre socialiste, le maire sortant Michel Longueval conduit une liste mêlant le PS, le PCF, Génération.s… et EELV qui a fait une exception à sa stratégie d’autonomie observée partout ailleurs. Et ce alors même que Michel Longueval se montre très « Collomb-compatible » au Grand Lyon, loin de la rupture prônée par la Gauche unie et EELV. Une union sacrée pour contrer la menace François-Xavier Pénicaud, tête de liste Modem-LREM, qui se verrait bien faire main basse sur la commune de 40 000 habitants ?

A moins que cette particularité ne s’explique par l’influence d’Annie Guillemot, sénatrice socialiste qui fut maire de Bron pendant seize ans. Un temps candidate pour prendre la tête de la Gauche Unie à la place de Renaud Payre, elle n’aurait pas digéré d’avoir été mise sur la touche, comme le soulignent nos confrères de Tribune de Lyon. Qu’importe ! L’essentiel est de mettre en avant un rassemblement solide, qui ressemble de plus en plus à une assurance vie pour une gauche plus fragile que jamais.