Lille vue du ciel : les mondes parallèles des habitats de la MEL

[2/6] Pendant tout l’été, Mediacités brosse le portrait de Lille et de sa métropole à partir d’images satellite. Des quartiers les plus chics de Croix ou Lambersart aux interminables rangées de barres HLM lilloises du Faubourg de Béthune, nous vous proposons, dans ce deuxième volet de notre série d’été, un voyage à travers des mondes qui se côtoient sans se croiser…

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Un million cent soixante-quatorze mille deux cent soixante-treize. C’est la population des 95 communes de la Métropole européenne de Lille (MEL), selon les données les plus récentes diffusées par l’Insee. Avec près de 1 748 habitants par kilomètre carré en 2018, celle-ci est l’une des plus densément peuplées et urbanisées de France. Quatre de ses communes comportent plus de 60 000 habitants : Lille (233 098 en 2018), Roubaix (98 089), Tourcoing (97 442) et Villeneuve d’Ascq (62 727).

Une concentration urbaine flagrante, vue du ciel, quand on survole les habitations. L'œil repère d’abord les célèbres courées, ces rangées de petites maisons basses construites de part et d’autre d’une ruelle privée à laquelle on accède par un passage étroit. S’il en existe ailleurs que dans le Nord, dans le quartier de l’Estaque à Marseille par exemple, cette forme d’urbanisme s’est particulièrement développée au XIXe siècle dans les villes industrielles de Lille, Roubaix et Tourcoing. En 1912, près de la moitié des 122 723 habitants de Roubaix vivaient dans des courées, observe l’historien Jacques Prouvost dans un article de La Revue du Nord.

Ce type d’habitat répond à une progression démographique très rapide, liée aux besoins de l’industrie. Les bâtisseurs de courées sont issus de la classe moyenne, très minoritaire à l’époque, « possédant un peu d’argent et qui désirait le placer pour avoir un rendement sûr et profitable », note Jacques Prouvost. « Pour tout le monde, le problème se posait de la façon suivante : comment construire le plus de maisons possible sur le plus petit terrain possible, avec le moins de matériaux possible, le plus économiquement possible. La courée fut la solution de ce problème. »

D’après un rapport de 1869, la plus petite courée roubaisienne était large de 2 mètres 10 pour 22 maisons, dans lesquelles logeaient 123 personnes… Gages de promiscuité entre les familles, foyers d’épidémies, souvent humides et mal isolées, les courées entament un lent déclin tout au long du XXeme siècle.

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Alignement de maisons à Roubaix, rue des Parvenus, rue Ma Campagne et rue de Denain. Image Google Earth.

Innovations urbaines à Villeneuve d’Ascq

Née de la fusion des trois villages d’Annappes, d’Ascq et de Flers-lez-Lille le 25 février 1970, la commune de Villeneuve d’Ascq s’est construite autour des universités mais aussi pour pouvoir accueillir une partie de la population lilloise poussée hors les murs. La ville nouvelle de Lille-Est est un terrain de jeu privilégié pour différentes innovations urbaines et techniques, comme le métro automatique. C’est également le cas côté habitat. Sorties de terre en 1976, les résidences Vaucluse, Vercors et Vendée, situées à proximité du métro Pont de Bois, forment un ensemble de 600 logements, constitué de différents immeubles, qui illustre parfaitement les expérimentations architecturales de l’époque. Les logements collectifs à faible loyer prédominent, pour loger des familles populaires. En 2018, 48,9% de la population du quartier Pont de Bois vivait encore sous le seuil de pauvreté.

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Résidences Vaucluse, Vercors et Vendée à Villeneuve d’Ascq, à proximité du métro Pont de Bois. Ces barres d’immeubles sont typiques des expérimentations architecturales de la ville nouvelle de Villeneuve-d’Ascq. Elles rassemblent 600 logements. Image : Google Earth

Les Pyramides du Lac sont construites à la même période. Chacune comporte 109 logements, prolongés par des terrasses accessibles par des escaliers extérieurs. Au centre, des voies de circulation et des parkings.

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Les Pyramides du Lac, constructions pyramidales achevées en 1978. Elles sont constituées de trois pyramides comportant chacune 109 logements et reposant sur des parkings. Elles sont un modèle d'intégration de la voiture dans les logements collectifs. Image Google Earth.

Tours et détours à Mons-en-Baroeul

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Ilôts de maisons individuelles à Mons-en-Baroeul. Image Google Earth.

Dans la ville de Mons-en-Baroeul (21 017 habitants en 2018), limitrophe de la capitale des Flandres, on remarque des îlots de petites maisons individuelles, mais aussi et surtout la très imposante résidence de l’Europe, le long de l’avenue Robert Schuman, et ses quatre tours de vingt étages chacune, entrecoupées de quatre autres plus petites (7 étages) . Il s’agit de l’un des éléments majeurs de la plus grande zone à urbaniser en priorité (ZUP) au Nord de Paris, construite sous l’impulsion de l’État dans les années 1960 pour répondre à la demande croissante de logements et éviter une urbanisation sauvage des terrains vacants.

La construction des tours de l’Europe, imaginées notamment par l’architecte Henri Chomette, démarre en 1964. Celles-ci comprennent 4 000 logements, construits à très grande vitesse. Elles culminent à 66 mètres de haut.

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Les quatre tours de 20 étages chacune de la résidence de l'Europe, à Mons-en-Baroeul. Image Google Earth.

D’autres lieux emblématiques de la métropole, comme le secteur Concorde, construit dans les années 60 au sein du quartier Faubourg-de-Béthune à Lille, rassemblent plusieurs milliers d’habitants. Enserré entre le boulevard de Metz et l’autoroute A25, celui-ci se compose de 1 544 logements collectifs (environ 4 000 habitants), répartis sur 23 hectares. La rénovation des barres détériorées qui jalonnent le boulevard de Metz fait partie des engagements de Martine Aubry pendant la campagne municipale 2020. Un vaste chantier de renouvellement urbain à 200 millions d’euros a été lancé fin 2020 - il devrait durer au moins 15 ans, et déboucher sur une métamorphose profonde du quartier (logements reconstruits ou rénovés, espaces verts revisités, etc.).

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Le secteur Concorde, quartier Faubourg de Béthune à Lille, composé de plus de 1 500 logements construits dans les années 1960. Image Google Earth.

À la recherche de l’or vert

C’est un tout autre paysage qu’on découvre en survolant les municipalités aisées de Lambersart ou Croix. Au-delà de la taille des seules surfaces d’habitation, c’est celle des jardins privatifs qui forme le contraste le plus frappant. Ce qui n’est pas très étonnant : Bondues, Mouvaux, Marcq-en-Baroeul et Croix se classent dans le top 5 des communes accueillant les très riches dans la région, d’après la carte des très hauts revenus dans les deux départements nordistes publiée par Mediacités en septembre 2020. Sans surprise, la plupart de ces villes figurent aussi parmi celles qui se voient infliger chaque année des pénalités par l’État pour n’avoir pas respecté leurs obligations en matière de logements sociaux, comme nous le révélions récemment.

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Maisons de différentes tailles à Lambersart. La route arborée située sur la droite est l'avenue de l'Hippodrome.

Dans Sociologie de Lille (La Découverte, 2017), le collectif Degeyter pointait déjà l’intense « ségrégation socio-spatiale » qui marque l’agglomération. Vu du ciel, quand on observe l’habitat et sa répartition, c’est encore plus évident : les classes populaires se concentrent à Roubaix et Tourcoing et dans plusieurs quartiers lillois ; les plus aisés résident autour du Grand Boulevard (Croix, Marcq-en-Barœul, Mouvaux, Wasquehal) ou de l’avenue de l’Hippodrome (Lambersart). Les habitants des quartiers huppés et ceux des quartiers les plus défavorisés de la métropole ne se rencontrent jamais, pointent sociologues, politistes et géographes qui ont travaillé pendant deux ans pour proposer un « autre récit de la ville ».

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Villa Cavrois à Croix. L’image est traversée en diagonale par une allée privée, semblable aux gated communities de Los Angeles. Image Google Earth.

À Croix, plusieurs des plus grandes fortunes du département résident dans le quartier Beaumont, où ces familles vivent coupées du reste de la ville, dans d’immenses propriétés boisées auxquelles on accède souvent par des allées privées. C’est ici, sur le chemin de la Vacquerie, à proximité du siège social d'Auchan Retail et d'Auchan E-Commerce France, que se dresse le domaine des Mulliez, protégé des regards indiscrets par un grand portail électrique et nombre de caméras de vidéosurveillance.

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Une partie de la propriété de la famille Mulliez, située chemin de la Vacquerie à Croix. Sur la partie gauche de l'image, on voit le siège social d'Auchan Retail et d'Auchan E-Commerce France. Image Google Earth.

Poches d’extrême pauvreté

Dans les interstices de la métropole lilloise nichent encore d’autres types d’invisibles. Comme les Roms, le plus souvent venus de Roumanie ou de Hongrie. Leur présence se fait plutôt discrète dans la MEL ces dernières années : leur nombre a presque été divisé par trois entre 2012 et 2018. Selon la préfecture du Nord, près de 1 200 personnes, soit 365 familles, vivaient dans des « campements illicites », la plupart du temps dans l’agglomération lilloise, début 2019. Six ans plus tôt, la préfecture dénombrait près de 3 000 personnes en bidonvilles, soit 500 familles.

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Camp de Roms situé entre le boulevard Carnot et Lille Europe, encadré par la rocade nord de Lille. Image Google Earth.

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Camp Rom situé sous la rocade est de Lille, à proximité de la Porte de Valenciennes. Image Google Earth.

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Emplacement du futur camp Rom situé sous la rocade est de Lille, à proximité de la Porte de Valenciennes, en mai 2012. mage Google Earth.

Faute d’aires d’accueil aménagées en nombre suffisant, un grand nombre de familles de gens du voyage - le terme désigne des personnes, en grande majorité de nationalité française, qui ont un mode de vie nomade depuis plusieurs générations - stationnent encore de façon illicite à travers la métropole lilloise. Parmi les solutions à l’étude pour remédier à cette situation : la création de logements adaptés, comme des maisonnettes adossées aux caravanes, avec un accès à l’eau et à l'électricité. Ou encore des terrains familiaux, locatifs et privés, qui pourraient être investis à l’année.

Début juillet, le conseil municipal de Croix a validé une modification du plan local d’urbanisme (PLU) afin de réserver un emplacement pour la construction de logements destinés aux gens du voyage sur la friche Rechim, rue du Creusot. Un projet envisagé depuis déjà plusieurs années : la loi Besson du 5 juillet 2000 impose en effet aux communes de plus de 5 000 habitants d’aménager une aire permanente d’accueil de 25 à 40 places. En contrepartie, les maires qui respectent la loi ont plus de pouvoirs pour lutter contre les stationnements illicites.

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Camp de gens du voyage à Wambrechies. Il est enserré par l'aérodrome de Marcq-en-Baroeul et le supermarché des plantes Les Compagnons des Saisons, fréquenté par une clientèle aisée. Image Google Earth.

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Aire d'accueil des gens du voyage à Seclin, vide, en juin 2006. Image Google Earth.

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Aire d'accueil des gens du voyage à Seclin, en avril 2018. Image Google Earth.

Connaissez-vous votre ville ?

Tout au long de notre série « Lille vue du ciel », nous vous proposons de deviner ce qui se cache derrière une image satellite. De quel bâtiment de la capitale des Flandres s’agit-il cette semaine ? Vous pouvez nous envoyer vos propositions dans les commentaires de l’article ci-dessous. Nous vous donnerons la réponse vendredi prochain, pour le troisième volet de notre série d’été !

Batiment surprise

Réponse de la semaine dernière :

Il s’agissait bien de la mairie de Lille, comme plusieurs d’entre vous l’ont justement deviné - en plongée et sans le beffroi, parce que sinon c’est vraiment trop facile ! Merci à tous ceux qui ont participé et bon été ☀️