« J’ai essayé de créer une ambiance de Noël ! », s’exclame Aline Fleur Mamadou, étudiante de 23 ans, en dévoilant fièrement les boules et les guirlandes qu’elle a minutieusement installées sur un sapin fièrement dressé dans l’entrée de l’appartement. Le vert de l’arbre en plastique forme un étrange contraste avec le blanc de murs presque vierges de décoration. Seules les habillent une petite croix en bois peinte d’un Jésus aux couleurs vives et une carte des départements français. Nous sommes à Villeneuve d’Ascq, aux abords de l’université de Lille. « Dans ce quartier, toutes les résidences se ressemblent », souffle la jeune femme avec regret.

Sa grande sœur de 28 ans, dont le prénom, Lumière, fait drôlement écho au sourire qu’elle arbore constamment, s’installe à ses côtés sur le canapé du salon. Regard espiègle, souligné d’un trait de crayon noir. Elle ne vit plus avec ses parents, comme Aline Fleur et Deogracias, le petit dernier, encore collégien. Mais en ce début décembre, la jeune femme a fait le déplacement depuis le village de Seine-et-Marne où elle réside désormais avec son conjoint pour célébrer en famille les 56 ans de leur mère, Marie-Jeannette.

Celle-ci ne tarde pas à rentrer, les bras chargés de courses, après une journée de travail comme conseillère clientèle chez Zara. Un foulard aux teintes claires couvre ses cheveux. « Ce soir, on mange local », annonce la mère de famille avec entrain, avant de se lancer dans la préparation d’un plat mijoté. Elle enfile un tablier à motifs fleuris puis sort des gombos de sa besace. « Des légumes verts tropicaux qui ne poussent pas ici », précise-t-elle. Aline Fleur, spontanément, vient l’aider. Peut être que son frère Dieudon-Joris, qui loge dans un petit studio à Tourcoing et suit un BTS Transports et logistique, les rejoindra pour dîner. Une scène familiale assez classique, surtout en cette période de fêtes. La trajectoire de cette famille originaire de Bangui, la capitale de la République centrafricaine, est pourtant tout sauf banale.

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Depuis son plus jeune âge, en Centrafrique, Aline Fleur poursuit le rêve de devenir journaliste. Photo : Marion Rivet

De la cohabitation à l’incompréhension

Quand la troisième guerre civile éclate en Centrafrique, en 2013, la famille Mamadou la prend de plein fouet. Elle est chrétienne, comme 80% des habitants du pays. Leur nom, pourtant, est musulman - ce qui est régulièrement source de malentendus entre les communautés. Les Mamadou habitent dans le sixième arrondissement de Bangui, juste à côté du quartier musulman de la ville. Et se retrouvent malgré eux en plein cœur du conflit religieux qui oppose les rebelles de la Séléka, une alliance de milices ethniques musulmanes lourdement armées, aux anti-balaka, groupes constitués de jeunes chrétiens et animistes centrafricains qui prennent les armes en retour.

Aujourd’hui encore, les trois femmes s’interrogent sur l’origine réelle du conflit. « Jusqu’alors, nous cohabitions parfaitement en paix », souligne Aline Fleur, perplexe, en repensant à sa scolarité dans une école catholique fréquentée par de nombreux musulmans. « Beaucoup de mes connaissances ont fait des mariages inter-religieux », abonde Marie-Jeannette. Son incompréhension, malgré les années, reste toujours palpable.

Les deux sœurs émettent quelques hypothèses, lancées en vain, quand un souvenir revient à la mémoire de Lumière. Trois enfants chrétiens auraient été retrouvés sans vie dans une concession - parcelle de terrain délimitant une propriété à Bangui - au moment des premiers affrontements, après plusieurs jours de recherches dans les quartiers alentours. Le terrain appartenait à un commerçant musulman. « C’était un homme qui vendait des bijoux sur le marché, tu te souviens ? », demande Aline Fleur à sa sœur. Dès lors, l’escalade entre les deux communautés n’en finit plus. « Il y avait toujours quelqu’un à venger… », déplorent les deux jeunes femmes d'une même voix.

« Sur le coup, j’ai pensé à me jeter du cinquième étage de ma résidence universitaire »

Le mois de décembre 2013 marque un tournant dans l’histoire familiale. Les milices de la Séléka pénètrent alors la capitale, se montrant capables d’une extrême violence. « Ses membres faisaient du porte-à-porte pour tuer tous les hommes des familles chrétiennes des quartiers alentour », explique Aline Fleur, dont la maturité face à un tel récit impressionne. Un matin, Dieudonné, le père des sept enfants de la famille, quitte le domicile pour faire une course, poursuit la jeune femme. Nous sommes le 20 décembre, juste avant Noël. La date est gravée à jamais dans la mémoire de chacune.

Lumière se trouve alors à des milliers de kilomètres de Bangui, en Corée du Sud, où elle suit des études de psychologie de l’enfant. Ce jour-là, elle se connecte sur Facebook, comme elle a l’habitude de le faire pour avoir des nouvelles de son pays en guerre. Des messages de condoléances lui sautent aux yeux. « Votre maison a été attaquée par la Séléka, il n’y a aucun survivant », lit-elle. Souffle coupé. Le téléphone familial sonne dans le vide jusqu’à ce que Sadia, son aînée qui vit alors à Dakar, au Sénégal, finisse par l'appeler en pleurant. Elle a reçu les mêmes informations, quelques heures plus tôt seulement. Les deux sœurs finissent par raccrocher, déconfites et meurtries.

« Sur le coup, j’ai pensé à me jeter du cinquième étage de ma résidence universitaire, témoigne Lumière, la voix encore tremblante dans l’évocation de ce souvenir. Je ne pouvais pas porter le poids d’être vivante alors que tout le reste de ma famille avait péri. » L’émotion gagne aussi Aline Fleur, qui la couvre d’un regard intense. Plus de vingt-quatre heures s’écoulent avant que des voisins ne rassurent Lumière : les siens ont réussi à fuir, ils sont sains et saufs. Toute la famille est allée se réfugier dans un camp situé en dehors de la capitale. Faute de réseau téléphonique suffisant, elle ne pourra leur parler que deux semaines plus tard.

Cacher les garçons

Aline Fleur, âgée de 14 ans au moment de l’attaque des hommes de la Séléka, se souvient du 20 décembre 2013 « comme si c’était hier ». Les jours précédents sont marqués par des coups de feu continus. « Ce matin-là, il y avait un silence assourdissant dans le quartier », précise la jeune femme. Et pour cause : face au risque grandissant, beaucoup d’habitants ont préféré déserter leurs habitations. Des rumeurs bruissent, que la famille Mamadou n’entend pas.

Les coups de feu se rapprochent à toute vitesse. Il est trop tard pour fuir désormais. Son grand frère Cristal, ses deux petits frères Dieudon-Joris et Deogracias et un de leurs cousins sont présents dans la maison. Marie-Jeannette les cache dans un faux plafond. Elle et deux de ses filles, Jeannick et Aline Fleur, attendent, rongées d’angoisse, pendant que les miliciens enfoncent le portail de la concession. Elles s'allongent sur le sol, terrorisées, jusqu’à entendre la porte d’entrée céder sous les efforts conjugués d’une trentaine d’hommes armés qui font soudain irruption dans leur maison. « Un nuage de parfum à l’odeur très forte est entré avec eux, se rappelle Aline Fleur avec dégoût. Je me suis dit que c’était fini pour nous… »

Les rebelles déposent leurs machettes ensanglantées sur la table du salon et se mettent en branle pour chercher des hommes à tout prix - ou des garçons, à défaut. Marie-Jeannette tente alors le tout pour le tout, racontent ses filles qu’on sent pleines de fierté face à la dignité de leur mère. Cette dernière tient tête aux rebelles, assure que seules des femmes vivent dans la villa. « Mon mari m’a quittée, je vous le jure ! Je ne fais pas de politique, je travaille dans la santé, nous sommes en dehors de tout cela », implore la mère de famille, qui était comptable à l'hôpital de l’amitié à Bangui. Les miliciens détruisent tout chez eux, avant de faire main basse sur les biens de la famille.

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Après l'attaque de la maison familiale, à Bangui, par des membres de la Séléka, Lumière a passé deux semaines sans nouvelles de sa famille. À l'époque, elle avait quitté le pays pour suivre des études en Corée du Sud. Photo : M.R

Dehors, les forces armées centrafricaines (FACA) tirent sur la maison pour atteindre les membres de la Séléka, ignorant que celle-ci est encore occupée par des membres de la famille Mamadou. Plusieurs rebelles perdent la vie dans ces échanges de tirs, avant que le reste du groupe décide de se replier. « Vous restez ici, on revient vous chercher à 18 heures », ordonne le chef de la milice, qu’Aline Fleur baptise désormais « le diable », en quittant la propriété. Lumière opine du chef. On jurerait qu’elle a vécu la scène - elle se trouvait pourtant à plus de 11 000 kilomètres de là lorsqu’elle s’est déroulée.

Une vie de nomade

Que faire ensuite ? Braver l’interdit en sortant, quitte à retomber sur des membres de la Séléka ? Malgré les risques, la peur, Marie-Jeannette choisit de fuir avec les enfants. Les garçons descendent du plafond, où la chaleur, mêlée de stress, est étouffante. Dehors, un soldat de la FACA accepte de les escorter jusqu’à un séminaire en dehors de la capitale converti en camp pour les réfugiés dont ils font désormais partie. Ils y retrouvent le père de famille, prévenu en cours de route des derniers événements.

Mais le soulagement de retrouvailles inespérées laisse vite la place aux difficultés de la vie quotidienne dans un camp où tous dorment par terre, les uns sur les autres, dans un brouhaha permanent. Ils y resteront près d’un an, sans confort, sans intimité, sans éducation possible pour les plus petits. Aline Fleur se souvient aussi du poids de l’étiquette qu’elle a dû porter. « Tout le monde racontait que ma mère, ma sœur et moi avions été violées pendant l’attaque. C’était horrible car c’était faux et personne ne voulait me croire », narre-t-elle, encore très blessée par cet épisode.

« Nous vivions dans une insécurité permanente »

En quittant la congrégation catholique, les Mamadou expérimentent une vie de nomade pendant près de trois ans. Pour trouver un nouvel hébergement, il faut sans cesse se déplacer chez quelqu’un qui accepte d’accueillir temporairement les membres de la famille. Ces derniers tentent plusieurs fois de revenir habiter leur maison de Bangui, mais les images des événements vécus et l’état général du lieu les dissuadent à chaque fois de rester. « Nous vivions dans une insécurité permanente », confie Marie-Jeannette.

L’arrivée en France

Pendant cette période, son époux, Dieudonné, tombe gravement malade. Il ne peut plus exercer son métier d’assistant de terrain pour le Haut commissariat des nations unies pour les réfugiés (HCR), qui le faisait constamment se déplacer à travers la Centrafrique. « À cause du stress et des conditions de vie précaires du camp, il avait les vertèbres très abîmées. Nous sommes venus en France sur les conseils d’un ami médecin pour qu’il reçoive les soins nécessaires », commente sa femme. Il sera pris en charge à l'hôpital Roger Salengro de Lille en 2017 car le couple connaît quelqu’un sur place. « Nous pensions rester seulement quelques mois, c’est pour cela que j’étais la seule à l’accompagner », explique Marie-Jeannette. L’état de santé de son mari les obligera à rester plus longtemps que prévu.

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Marie-Jeannette et Aline Fleur aiment bien cuisiner des plats locaux de temps en temps, l'occasion de partager une soirée conviviale en famille ou avec leurs nombreux amis rencontrés en France. Photo : M.R

Le couple finit par demander, et obtenir, le statut de réfugié. Une requête de regroupement familial est lancée dans la foulée pour leur permettre de retrouver leurs enfants mineurs - elle mettra plus d’un an et demi à aboutir pour leurs deux plus jeunes fils. « Une éternité, pour des parents… », soupire Marie-Jeannette derrière ses fourneaux. Aline Fleur, pourtant mineure elle aussi à leur départ, ne pourra les rejoindre que bien plus tard, après sa majorité.

Le 8 janvier 2020, la voilà qui atterrit finalement à l’aéroport d’Orly, grâce à la mobilisation de la famille et de leur avocat. Retrouver son père - désormais retraité et en meilleure santé - est un vrai soulagement. « Un moment plein d’émotions », se remémorent les trois femmes. Un mois plus tôt, Lumière a elle aussi posé ses valises dans la capitale des Flandres, après sept ans en Corée du Sud, loin des siens.

« Après tout ce que j’avais vécu, je ne me reconnaissais plus. Je n’arrivais plus à communiquer avec personne »

Pas facile de découvrir un pays en pleine pandémie mondiale. Pas évident, non plus, de se retrouver confinés sous le même toit après une aussi longue séparation. « Après tout ce que j’avais vécu, je ne me reconnaissais plus. Je n’arrivais plus à communiquer avec personne », raconte Aline Fleur, qui s’est alors réfugiée dans le mutisme. Au départ, elle ne sait pas comment renouer les liens avec ses proches et développe avec eux des relations parfois tendues.

Un rêve, déjà présent en Centrafrique, ne la quitte pas même dans ces moments difficiles : celui de devenir journaliste. Quand elle en parle, son visage s’illumine. La reprise des études à l’université de Lille, à la rentrée suivante, sonne comme une libération - même si le chemin à parcourir est encore long. « C’est dur de supporter les regards qui pèsent sur moi dès que j’aborde le sujet de la guerre », observe-t-elle avec pudeur. Une nouvelle étiquette, qui rend parfois difficile son intégration avec ses camarades de cours.

S’intégrer en France

« Comment peut-on ne pas arriver à s’intégrer quand on parle la même langue ? », lance Marie-Jeannette depuis la cuisine, avec l’assurance qui la caractérise. La quinquagénaire n’aime pas revenir sur les événements qu’elle a vécus pendant la guerre, mais fait volontiers l’effort de répondre aux questions de ses collègues les plus curieux pour qu’ils comprennent. Subit-elle parfois du rejet, en tant que réfugiée ? « Quand on entre dans une pièce et que la personne ne veut pas de nous, on le sent tout de suite. Mais j’ai rencontré bien plus de gens accueillants en France que d’expériences de ce type ! », expose la mère de famille, dont le regard est camouflé par de la buée, sur les verres de ses lunettes, à intervalles réguliers.

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En France, Marie-Jeannette se sent apaisée, loin de l'insécurité qui frappe son pays, la Centrafrique. Photo : Marion Rivet

Si Marie-Jeannette est aussi bien entourée, c’est peut-être en partie parce qu’elle est très active dans ses engagements auprès de l’Église catholique. La religion est très importante pour la famille. Un des fils, Cristal, suit même une formation dans un séminaire au Kenya pour devenir prêtre. Aline Fleur, quant à elle, ne fréquente plus tellement les lieux de culte depuis qu’elle vit en France : « J’ai été très choquée et déçue d’apprendre l’ampleur des affaires de pédophilie dans l’Église. » Sa foi, qui l’accompagne dans les moments de doutes depuis son enfance, reste toujours aussi vive. Mais elle a développé un rapport plus intime à sa religion. Elle dit apprécier et défendre les valeurs françaises, comme la laïcité « qui permet à chacun de vivre sa religion dans la tolérance ».

« Je vais enfin pouvoir chercher un emploi »

L’étudiante ne se sent pas toujours à l’aise avec le climat ambiant. « À l’approche de la présidentielle, les questions identitaires prennent beaucoup de place », déplore-t-elle. « Je m’intéresse aux débats, pour essayer de comprendre. Je regarde souvent les interventions d’Éric Zemmour à la télévision par exemple. Ce qui étonne d’ailleurs un peu à chaque fois que je le dis ! », s’amuse Aline Fleur, qui tient à garder son ouverture d’esprit en toutes circonstances.

« En ce moment, nous sommes en plein dans les démarches administratives... », s'inquiète Lumière, revenue auprès d’Aline Fleur après un appel « face cam » passé depuis la Centrafrique, où leurs sœurs Sadia et Jeannick vivent toujours. Une forme de désarroi face à toute la paperasse à effectuer en France s’exprime, mais le réconfort d’avoir enfin obtenu leur statut de réfugié domine. Pour Lumière et Aline Fleur, la bonne nouvelle est arrivée courant octobre. « Un véritable soulagement », pour les deux sœurs. « Je vais enfin pouvoir chercher un emploi, je n’attendais que cela », se réjouit Lumière, qui souhaite toujours travailler auprès d’enfants. « Pourquoi pas éducatrice spécialisée… », se plaît-elle à imaginer.

Aline Fleur, quant à elle, aimerait bien trouver un petit job à côté de ses études. Pour être un peu plus à l’aise financièrement, en attendant de pouvoir devenir journaliste. Sa mère se souvient avec amusement de tous ces moments où, petite fille, en Centrafrique, elle jouait déjà à interviewer toute la famille. La jeune femme a d’ailleurs commencé à coucher sur le papier le récit de sa vie dans son pays d’origine. Une façon pour elle de maîtriser son histoire, et d’aller de l’avant.

Dehors, le jour commence à tomber. Le gris des immeubles tend à se confondre avec le ciel de décembre. Marie-Jeannette quitte la cuisine un instant pour contempler la guirlande clignotante qu’elle vient d’acheter. « Je l’ai choisie multicolore, c’est plus gai ! », lâche-t-elle, rayonnante à la perspective de ce dîner qui réunira les membres de sa famille, loin des dangers.