Alors que l’orage a cessé moins de deux heures auparavant, les lieux sont un peu désertés. Mais entre les carottes, les poireaux et les roses qu’il cultive depuis des décennies, Bernard Donfut, 72 ans, fait volontiers visiter les jardins de la Rhodia. Cet ancien routier y est responsable de section, élu par ses pairs pour faire respecter les règles du jardin. Sur les pentes raides de la colline desservie par la montée de l’Observance, les parcelles se découvrent les unes après les autres, toutes différentes mais distribuées sur le même modèle : un petit cabanon, quelques chaises et un espace potager planté de légumes bien alignés au pied d’arbres d’âge vénérable.

Visibles depuis l’autoroute, avant d’entrer par l’ouest sous le tunnel de Fourvière, les 3,6 hectares de jardins de la Rhodia couvrent une bonne partie de la colline qui domine Vaise. Soit 91 parcelles de 100 à 200 mètres carrés chacune, cultivées depuis 1935. Créés à l’époque pour les ouvriers de la Rhodiacéta, fleuron lyonnais de la soie industrielle, ils ont survécu à la fermeture de l’usine en 1981. Comme nombre de « jardins ouvriers », les voici désormais « jardins familiaux ». La métropole de Lyon compte une quinzaine d’espaces comme celui-ci, qui regroupent près de 4000 parcelles. Ils perpétuent une tradition datant de la fin du XIXe siècle dans le cadre strict de la charte des jardins ouvriers lyonnais : chaque lopin doit être destiné à produire une nourriture de subsistance.     

« Ici les gens cultivent pour avoir un plus dans leur alimentation, pas seulement pour faire du jardinage »

Cette dimension nourricière, Bernard Donfut y tient. Des pergolas de la Rhodia, débordent de généreuses grappes de raisins. « Sur les 91 jardins, une quarantaine appartient à des Portugais qui fabriquent eux-mêmes leur vin et le boivent parfois au jardin. Le raisin ne sort pas d’ici !, lance le chef de section. Ils cultivent aussi du chou pour Noël, font du pain, consommé directement dans les jardins. Ici les gens cultivent pour avoir un plus dans leur alimentation, ils ne viennent pas seulement pour faire du jardinage. »

« La plupart ont des boulots difficiles, dans le bâtiment par exemple, ça leur permet de décompresser, poursuit le jardinier. Tout le monde s’entraide et se connaît. » Même très bien parfois… Il n’est pas rare de voir des cousins installés côte à côte. Étrange, alors que décrocher une parcelle d’un jardin familial dépend en théorie d’une liste d’attente par ordre d’arrivée (comptez au minimum un à deux ans) ! Y aurait-il des passe-droits au potager ? L’ancien routier sourit. « Moi j’essaie d’éviter, élude-t-il. Après je ne gère pas tout ! »

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Bernard Donfut, chef de section aux jardins de la Rhodia. Photo : B.Flipo.

Les jardins de la Rhodia dépendent de l’association des Jardins lyonnais et de la Xavière (du nom de deux associations créées respectivement en 1897 et 1927), qui regroupe un millier de parcelles dans la métropole. Contacté par Mediacités, sa secrétaire Sylvie Léveillé confirme : « Normalement, c’est chacun son tour, mais on ne peut pas empêcher certains chefs de section de privilégier leurs connaissances. » Car les listes d’attente ont une certaine tendance à s’allonger, singulièrement depuis la crise sanitaire. « C’est bien simple : les demandes ont été multipliées par cinq et les départs ont été divisés par deux ! Je n’arrive plus à fermer mon classeur... », confie Sylvie Léveillé. Et tous les postulants ne sont pas nécessairement ouvriers.

Redevance annuelle 

L’envie de verdure ne date cependant pas d’hier. Des jardins familiaux, qui n’ont jamais eu de vocation ouvrière, recouvrent d’autres pentes de Lyon, comme ceux de Fontanières. Fondés en 1940 par un particulier le long de la Saône, ils surplombent le quartier de la Confluence. Laissés à l’abandon dans les années 1990 avant leur rachat en 2006 par l’architecte-paysagiste Frédéric Reynaud, ils sont à nouveau cultivés par des particuliers, sans condition de revenus. François Watellier, paysagiste, a participé à leur renaissance. « Il y avait un côté patrimonial à sauver, sans l’aspect philanthropique des jardins ouvriers, raconte-t-il. Ces terrains sont pour des gens qui vivent en appartement et souhaitent disposer d’un jardin plutôt potager mais cultivé de manière souple. Aucune obligation d’opter pour telle ou telle culture comme dans les jardins ouvriers. »

Autre différence notable : le prix. Quand les adhérents aux jardins ouvriers s’en tirent avec une redevance annuelle d’une centaine d’euros, les jardiniers de Fontanières cotisent près de 60 euros par mois pour 100 mètres carrés. Soit 2160 euros par an pour les plus grandes parcelles de 300 mètres carrés ! Un budget pas franchement à la portée de toutes les bourses.

« Les gens qui postulent pensent qu’il suffit de jeter une graine pour que ça pousse »

Mais il existe pour les amateurs toujours plus nombreux de potager une troisième option : les jardins partagés. Bernard Maret est co-président du Passe jardins, association qui regroupe tous les jardins partagés d’Auvergne-Rhône-Alpes. Ce jeune retraité connaît très bien le sujet pour avoir occupé le poste de référent des jardins familiaux et partagés à la mairie de Lyon. « Quand j’ai commencé dans les années 1970, on avait du mal à recruter des jardiniers car les gens avaient perdu le contact avec la terre, se souvient-il. Il n’y avait que les immigrés, qui eux venaient de la campagne, qui savaient cultiver. Puis les vagues migratoires, après avoir joué le même rôle que l’exode rural, se sont taries. Maintenant les gens qui postulent pour un jardin familial pensent qu’il suffit de jeter une graine pour que ça pousse. Il y a énormément de candidats, ils disent vouloir faire de la permaculture, mais peu s’y connaissent vraiment. » Ni s’intéressent à la dimension nourricière du jardin.

« Ceux qui se gonflent de principes, d’agriculture urbaine, sont dangereux, estime carrément Bernard Maret. Cela crée des conflits et met en danger la pérennité du jardin. » A ce point ? Le président de l'association donne l’exemple d’un jardin familial où un adepte de biodynamie tendance mystique s’est mis tous les autres jardiniers à dos pour avoir « osé » cultiver ses légumes en rond au lieu de les aligner. L’affaire a duré dix ans et s’est terminée au tribunal, pour harcèlement moral !

A l’inverse, le mode de gouvernance très démocratique des jardins partagés a contribué à leur succès. Tout le monde décide ensemble des cultures et on peut inviter les copains. Résultat, il en pousse de partout. Le paysagiste François Wattelier a ainsi participé à la création d’un jardin partagé à Gerland, associé avec un projet artistique : « Les habitants ont récupéré le projet pour eux et ils le font vivre. »

Frontière floue 

L’avenir des jardins familiaux, trop fermés aux usages actuels, passe-t-il par le modèle des jardins partagés ? Bernard Maret en doute. « Des jardins familiaux comprennent une part de jardin partagé, et des jardins partagés comptent des parcelles à usage privé. La frontière est plus floue qu’on l’imagine et c’est très bien. » Question organisation, les « familiaux » ont à apprendre des « partagés ». Lesquels ont rarement le savoir technique des jardiniers qui œuvrent sur les parcelles familiales.

De fait, le rapport à la production n’est pas le même. Dans un jardin partagé, le but est moins de s’offrir un complément de nourriture que - comme son nom l’indique aussi - de partager un espace extérieur et des aliments avec d’autres personnes ou avec les enfants du quartier. Une autre façon de se nourrir.