Nantes vue du ciel : les possibilités d’une île

[5/6] Pendant tout l’été, Mediacités brosse le portrait du département de Loire-Atlantique, à base d’images d’archive et de photos satellites. Des chantiers navals au Machines de l’île, du tribunal au futur CHU, zoom cette semaine sur les transformations majeures que connaît l’île de Nantes depuis 40 ans.

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«L’île de Nantes au départ c’était une sorte d’aventure. Après, la règle du jeu change. Peut-être que quelque chose s’est perdu, oui, en tous cas une part de cette possibilité du voyage, du dépaysement. » C’était en janvier 2020. A la demande de Mediacités, Alexandre Chemetoff revenait sur les évolutions récentes de l’île de Nantes, vingt-cinq ans après avoir contribué à révéler et transformer ce morceau de ville, dix ans après avoir largué les amarres, quitté Nantes et son île.

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L'extrémité est de l'île de Nantes. / Image : Google Earth

Sur le sujet la parole de l’architecte, urbaniste et paysagiste est rare, mais en quelques phrases il donnait la mesure de ce qu’il s’est passé là, sur la Loire, sur ce chapelet d’îles finalement réunies par les hommes au fil des siècles. Une aventure. Une histoire dans l’histoire, qui raconte le rapport de la ville à son fleuve, la lente urbanisation de Nantes, son avènement industriel, son déclin, sa reconversion autour de la culture et sa poussée de croissance actuelle. Une aventure et mille métamorphoses.

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Vue de l'île de Nantes en 2021. / Image : IGN

Depuis plusieurs décennies, c’est sur cette île de 337 hectares (5% de la superficie communale) que se concentrent les plus importantes transformations que connaît la ville. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, c’est là que s’invente une grammaire urbaine moderne, une nouvelle manière de construire la ville. Là que, sur les ruines de son passé industriel, s’est construit la nouvelle image de Nantes, tournée vers la culture, le tourisme et l’innovation. Là que se cristallisent la plupart des enjeux qui animent le débat politique, à l’image de la construction du nouveau CHU ou de celle de deux lignes de tramway.

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Passage piéton, non loin de la nef des Machines, sur l'île de Nantes. / Image : Google Earth

Avant d’en arriver là, petit retour en arrière. Les images vues du ciel ne remontent pas jusqu’à ces temps lointains et la plupart des visiteurs actuels de la cité des Ducs l’ignorent sans doute : au départ il n’y avait pas une île de Nantes, mais plusieurs. Pour se faire une idée de la situation d’alors, il existe aux archives municipales de nombreuses vues cavalières.

Vue cavalière IdN © Région Pays de la Loire, Inventaire général
Vue cavalière IdN © Région Pays de la Loire, Inventaire général

Et puis il y a les cartes. Un coup d’œil sur celle de Cassini, datée de 1740 ou sur une carte d’état-major, un siècle plus récente, permet d’appréhender la situation de départ. Ce n’est pas une île qui occupe la Loire entre la rive droite et la rive gauche de Nantes. C’est un archipel.

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Détail de la carte de Cassini, première carte topographique et géométrique établie à l'échelle de l'ensemble de la France, au XVIIIe siècle.

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Les îles de Nantes sur une carte d'état-major datant de 1846.

C’était avant que la ville ne se lance dans une longue et vaste campagne de construction de digues et de comblement de bras de la Loire, afin de garantir la circulation sur le fleuve toute l’année et d’unifier cet archipel où un faubourg a commencé à se développer autour de tanneries et de mégisseries. Les travaux colossaux débutent en 1753, quand le gouverneur, les États de Bretagne et le roi confient à l’ingénieur de la marine Magin la mission de réduire la Loire à deux bras entre l’île de la Madeleine et la forteresse de Pirmil. Étape par étape, ils dureront près de deux siècles.

Il faudra attendre 1918 pour que l’île Sainte-Anne soit reliée à la prairie aux Ducs, et encore 1945 pour que les derniers bras du fleuve irriguant l’archipel soient comblés. Sur cette première photo aérienne, datant de 1923, on les aperçoit encore, serpentant au cœur de l’île.

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Vue aérienne de l'est de l'île de Nantes en 1923. / Image : IGN

Sur cette même image, on distingue parfaitement que la partie amont de l’île - celle que l’on nomme désormais l’île Beaulieu - reste dans son état quasi naturel. Depuis 1835, c’est en aval que s’est concentré l’essentiel des efforts. A cette date le conseil municipal décide de lotir la prairie aux Ducs et celle de la Madeleine, afin d’agrandir le port et de permettre à l’activité industrielle de se développer. On perce bassins et canaux ; on lance un pont de chemin de fer au dessus de la Loire pour desservir la gare de l’État ; ateliers et usine sortent de terre en même temps qu’un quartier ouvrier. Sur cette image, la nature industrielle du secteur saute aux yeux.

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Vue de la partie Ouest de l'île de Nantes en 1923. Image : IGN

En les plissant un peu, on peut même apercevoir le pont transbordeur construit par l’ingénieur Ferdinand Arnodin en 1903. Sur le même modèle que celui de Rochefort, cher à Jacques Demy et à ses demoiselles, il permettait de traverser la Loire entre le quai de la Fosse et la prairie aux Ducs, à hauteur de l’actuel pont Anne-de-Bretagne. Quelques années d’existence lui avaient suffi pour devenir un symbole nantais, à l’instar des deux tours des usines LU. « Le pont transbordeur de Nantes était aussi inséparable de l'image du port que l'est la tour Eiffel de la perspective du Champ-de-Mars : il la cadrait parfaitement », écrivait ainsi Julien Gracq dans La forme d’une ville.

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Le pont transbordeur de Nantes en 1923. Construit en 1905, il sera détruit en 1958. / Image : IGN

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Carte postale ancienne du pont transbordeur de Nantes.

Las. Jugé désuet et peu efficace, il est finalement détruit en 1958. Cette année là, Nantes perd sa Tour Eiffel. Depuis, la ville semble s’en chercher une nouvelle. Au point que c’est encore une fois aux mannes de la Dame de fer parisienne qu’en appellent certains lorsqu’il s’agit de défendre le projet très controversé d’Arbre aux hérons, censé s’élever sur le site de l’ancienne carrière Misery, dans le quartier du bas Chantenay, à l’horizon 2026...

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L'ancienne carrière Misery, aujourd'hui transformée en "jardin extraordinaire", où devrait s'implanter l'Arbre aux hérons. / Image : Google Earth

Avec la création de cette nouvelle et immense machine (30 mètres de haut pour un budget désormais évalué à 52 millions d’euros minimum) sur la rive droite de la Loire, les Machines de l’île s’affranchissent de leur port d’attache originel, cette île où Jean-Marc Ayrault leur a accordé l’asile, au début des années 2000. Avec sa nef gigantesque, son éléphant et son carrousel des mondes marins, la Compagnie dirigée par François Delarozière et Pierre Oréfice deviennent alors l’un des symboles du renouveau de Nantes par la culture, engagé par le prédécesseur de Johanna Rolland.

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Le "coin" des Machines sur l'île de Nantes en 1985, avant la fermeture des chantiers navals, quatre ans plus tard. / Image IGN

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Le "coin" des Machines en 1987, après la fermeture des chantiers navals. / Image : IGN

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Le "coin" des Machines aujourd'hui, avec la nef, antre de l'éléphant et le carrousel des mondes marins. / Image Google Earth

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La petite tâche blanche ? Le toit de l'éléphant nantais de sortie sur le parvis. / Image : Google Earth

Plus spécifiquement, ils incarnent aussi avec leurs attractions monumentales la réinvention de l’île de Nantes. Car à partir des années 1990, cette dernière connaît de nouvelles métamorphoses. Le lancement du Bougainville, dernier navire construit à Nantes et la fermeture des chantiers Dubigeon, en 1987 sonnent le glas des activités industrielles liées à la construction navale. Une histoire s’éteint : celle des 8000 ouvriers qui, à l’apogée de la navale dans les années 1950, s’activaient autour des bassins et des immenses grues Titan.

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Le lancement du car-ferry Dragon au chantier Dubigeon en 1967. / Image : Samoa

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Activité sur le chantier Dubigeon de l'île de Nantes en 1970. / Image : IGN

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Ballet de grues jaunes en 1981 au chantier Dubigeon, sur l'île de Nantes. / Image : IGN

Bassin, entrepôts, halles et usine occupant jusqu’alors tout l’Ouest de l’île, que faut-il faire de ces immenses friches qui incarnent à la fois une histoire glorieuse et un traumatisme social d’autant plus profond qu’il est récent ?

Les possibilités sont immenses, les écueils nombreux, les enjeux complexes. Le débat occupe toute la campagne électorale municipale de 1989, qui voit Jean-Marc Ayrault l’emporter pour la première fois. Sous sa houlette, la réflexion durera encore près de dix ans avant qu’en novembre 2020 ne soit publié le Plan guide à partir duquel va s’engager la transfiguration de l’île en un nouveau centre-ville nantais.

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Architecture nouvelle sur l'île de Nantes. / Image : Google Earth

A l’Est, les travaux ont en réalité déjà commencé depuis les années 1960. Une fois remblayées, les anciennes prairies inondables de l’île Beaulieu cèdent la place au béton et au bitume. Une seconde ligne de ponts est inaugurée en 1966, tandis qu’un quartier résidentiel sort de terre pour accueillir près de 20 000 habitants. Le bucolique cède place à l’urbain et aux symboles de la modernité. Le Tripode en était l’un des symboles. Monumental et brutal, le bâtiment conçu par l’architecte Jean Dumont accueille de 1972 à 1994 près d’un millier de fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères, de l’Insee et du Trésor public. Truffé d’amiante, il est abandonné une vingtaine d’années seulement après son inauguration, et finalement détruit en 2005.

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L'est de l'île de Nantes en 1970, au début des grands chantiers. / Image : IGN

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L'est de l'île de Nantes en 1985, après la première phase d'urbanisation. / Image IGN

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Le Tripode en 1985. / Image IGN

D’autres témoins de cette époque sont en revanche toujours debout : le palais des sports, inauguré en 1973, deux avant le centre commercial Beaulieu, mais aussi le siège du conseil régional et d’autres immeubles de bureaux ou d’activité. Avec ces équipements emblématiques et structurants, un nouveau centre-ville émerge au milieu de la Loire.

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Le palais des sports de Nantes, inauguré dans les années 1970 et dont la rénovation s'est achevée en 2020. / Image : Google Earth

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Le conseil régional des Pays de la Loire, sur l'île de Nantes. / Image Google Earth

Cette même logique va se poursuivre à l’Ouest de l’île à partir de la fin des années 1990. Les friches et les ruines du passé industriel nantais s’y transforment en champs des possibles. Architecte et urbaniste y dessinent une ville nouvelle, respectueuse de l’histoire du site et organisée là encore autour de grands équipements structurants. Le premier d’entre eux, le Palais de justice œuvre de l’architecte Jean Nouvel, ouvre ses portes en 2000. Controversée au départ, l’esthétique de cet immense paquebot noir a fini par être acceptée par les Nantais. Les nombreuses malfaçons et le coût exorbitant de l’entretien de ce bâtiment mal né, ont en revanche beaucoup plus de mal à passer chez les professionnels de la justice contraints, eux, de se serrer continuellement la ceinture, ainsi que Mediacités l’avait raconté dans une précédente enquête.  

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L'île de Nantes en 1989, avant la construction du Palais de justice. / Image IGN

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Le palais de justice de Nantes, signé Jean Nouvel, sur l'île de Nantes. / Image Google Earth

Après la Justice, c’est au tour de la Culture et de la Création d’investir les anciens équipements industriels. Avec l’ouverture de plusieurs salles de spectacle mais aussi de bars, restaurants, théâtre et boîte de nuit, dans l’ancien Hangar à Bananes ; l’implantation des Machines de l’île, dans l’ancienne nef des halles Dubigeon, ou encore celles de l’école des Beaux-Arts et d’un pôle universitaire dédié aux cultures numériques dans les anciennes halles de l’entreprise Alstom.

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Les anciennes halles Alstom, devenues l'épicentre du quartier de la création. / Image IGN

Mais sur cette île en plein renouveau, on ne se contente pas de réhabiliter. On construit aussi. Un écrin flambant neuf, conçu par les architectes Anna Lacaton et Jean-Philippe Vassal, pour l’école d’architecture, mais aussi des bureaux ou des immeubles d’habitation. C’est le cas notamment boulevard de la Prairie aux Ducs ou un îlot complet est sorti de terre ces dernières années. Un « éco-quartier » très dense et très minéral que certains jugent même franchement raté et contraire à l’esprit initial qui prévalait sur l’île de Nantes, comme Mediacités le racontait en janvier 2020 dans une longue enquête.

Prairie aux ducs
Prairie-au-Duc, un nouveau quartier sur l'île de Nantes. / Image IGN

Et l’île de Nantes n’en a pas fini avec les grues et les travaux. Toute à sa volonté d’y créer un nouveau centre-ville, la municipalité a décidé en 2010 d’y faire déménager un autre équipement majeur : le Centre hospitalier universitaire. Très largement controversé (lire l’ensemble de notre dossier consacré au transfert du CHU) et désormais évalué à 1,2 milliard d’euros (soit le double de ce qui avait été annoncé lors du lancement), le chantier a aujourd’hui débuté, sur le site qui accueillait auparavant le Marché d’intérêt National (MIN), désormais transféré à Rezé. Censé s’achever en 2026, il s’accompagne de la création de deux nouvelles lignes de tramway et de la transformation du pont Anne de Bretagne.

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Sur l'île de Nantes, le chantier du futur CHU a démarré. / Image IGN

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Sur l'île de Nantes, le chantier du futur CHU est censé s'achever en 2026. / Image IGN
Benjamin Peyrel
Co-fondateur de Mediacités et rédacteur en chef de son édition nantaise. Avant de me lancer dans cette aventure, j'ai débuté au quotidien La Croix et suis passé par différentes rédactions (L’Humanité, Le Parisien, etc), avant de rejoindre L’Express et d'écumer préfectures et sous-préfectures pendant dix ans. Je m’intéresse notamment aujourd’hui aux montagnes de données que les collectivités comme les citoyens produisent quotidiennement et aux moyens de les utiliser pour faire avancer l'information.