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#DansMaVille
Cet article fait partie de notre enquête collaborative
Transformons nos villes après le coronavirus

Des roses trémières, du lierre ou même du chiendent… Depuis plus de quinze ans, à Lyon, la municipalité perce des trous dans les trottoirs pour permettre aux habitants d’y planter un peu de verdure. L’initiative, semblable au « permis de végétaliser » de la ville de Paris, a un nom : « la micro-implantation florale ». Et un acronyme : MIF. Alors que les huit semaines de confinement ont rappelé à nombre de citadins le besoin vital de nature, ces entailles dans le bitume représentent-elles plus qu’une solution anecdotique en faveur de la biodiversité et de la végétalisation de nos villes ?  

⬜ Comment « micro-planter » son trottoir ?

Les petits trous sont à la demande. Mais pour végétaliser le trottoir en bas de chez soi, il faut monter un véritable dossier sur le site internet de la mairie afin que ses services viennent percer des fosses de quelques dizaines de centimètres dans le bitume.

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Rue d’Anvers, dans le quartier de la Guillotière. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Une charte établie par les espaces verts de la ville de Lyon encadre la pratique. Elle engage les administrés qui en font la demande à entretenir leurs MIF. Mieux, la municipalité ne sort sa pioche que si plusieurs Lyonnais s’investissent sur un dossier, de sorte qu’il y ait toujours quelqu’un de présent pour s’occuper des plantations. Ensuite, libre aux habitants de faire pousser ce qu’ils veulent. Et charge à eux d’entretenir les végétaux. « On casse l’enrobé, on met de la terre et les citoyens sèment leurs graines », résume Alain Giordano, adjoint au maire de Lyon chargé des espaces verts lors de la précédente mandature.

« Près de neuf kilomètres »

Les MIF rencontrent un certain succès. Bout à bout, les entailles atteignent « près de neuf kilomètres » de trottoirs fleuris, avance l’ancien élu. Bernard Maret en est l’instigateur. Ce retraité, ancien jardinier de la ville, s’intéresse depuis longtemps à la végétation en milieu urbain via son association le Passe-Jardin, même s’il a aujourd’hui pris du recul sur le projet de micro-plantations. Au début des années 2000, il s’intéresse à la « nature interstitielle » ou comment profiter du moindre espace au profit de la flore. Mais il faut attendre la deuxième moitié de la décennie, pour que les premières MIF soient réalisées dans les rues de Lyon.

« Le but était de faire comprendre aux gens que la nature et la ville ne sont pas incompatibles. A l’époque, on était loin de ces préoccupations », se remémore-t-il. Dès le départ, la mairie de Lyon ambitionne d’inciter les habitants à s’approprier le projet. « On a disséminé des micro-plantations dans la ville, comme des modèles d’exposition, afin de donner envie aux gens de faire pareil », continue Bernard Maret.

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Une des « MIF » les plus abouties, rue Chalopin (7e arrondissement). Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Les Parisiens également réclament des petites fleurs : dans la capitale, « le permis de végétaliser » a été décerné plus de 3 000 fois depuis 2015. « Cela permet un embellissement des rues et favorise la biodiversité, en particulier les insectes pollinisateurs », se félicite Pénélope Komitès, ancienne adjointe aux espaces verts à la maire de Paris, désormais chargée de l’innovation et de l’attractivité. 

Depuis septembre 2019, la municipalité d’Anne Hidalgo propose d’aller un peu plus loin avec un « permis de dé-bitumer » qui doit permettre de planter à même la terre sur de plus grands espaces. L’initiative reste encore balbutiante. Son objectif, outre la végétalisation : rompre avec la trop forte « minéralité » de la ville. « Le but c’est aussi d’améliorer la perméabilité des sols », souligne, pour Lyon, Alain Giordano.

⬜ Quels enseignements tirer des premières années de micro-implantations ?

Par petites touches, les MIF déminéralisent les rues de Lyon. Un enjeu majeur pour lutter contre « les îlots de chaleur », de plus en plus redoutables avec le réchauffement climatique.

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Dans la rue de la Thibaudière, à Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

« Mais c’est loin d’être suffisant, déplore Hugues Mouret, directeur scientifique de l’association de défense de l’environnement Arthropologia. Nous militons pour que ce soit fait à une tout autre échelle. » Dans leur programme, les écologistes Bruno Bernard et Grégory Doucet, respectivement nouveau président du Grand Lyon et nouveau maire de Lyon, ont promis des « forêts urbaines » de 3 à 4 hectares, y compris dans le quartier de la Part-Dieu, et un nouveau parc de 80 hectares sur les Balmes de Fourvière.

En attendant, Alain Giordano voit dans les « micro-implantations florales » un moyen de pérenniser la trame verte – le réseau connectant les différentes formes de biodiversité entre elles – de la ville. « C’est avant tout un premier pas. Mais en matière de végétalisation urbaine, il n’y a pas de petit pas, argumente-t-il. Il n’y a pas que les parcs et jardins pour végétaliser les villes. »  Pour lui, ces MIF participent d’une stratégie globale visant, à terme, à non plus « mettre de la nature en ville » mais à façonner une « ville-nature ».

« S’assurer que les services de nettoyage ne les prennent pas pour des mauvaises herbes ! »

L’ancien « Monsieur espaces verts » de Gérard Collomb met aussi en avant la dimension participative du projet. « Les citoyens se le sont approprié et ça les pousse à en vouloir encore plus », constate Alain Giordano pour qui les micro-implantations florales permettent d’éduquer les populations à l’écologie et à la biodiversité. L’ex-adjoint renchérit : « Dans les quartiers où il y a des micro-implantations florales, on observe même qu’il y a moins de dépôts sauvages. Très peu de fleurs ont été vandalisées. Notre plus gros problème est de s’assurer que les services de nettoyage ne les prennent pas pour des mauvaises herbes ! ».

Agrégée de géographie, Amélie Deschamps effectue sa thèse sur les micro-implantations florales de Lyon. « Le lien social est effectivement ce qui revient le plus quand on interroge les habitants », note-t-elle. Mais elle nuance rapidement le discours idyllique d’Alain Giordano : « Les plantations créent également de nombreux conflits de voisinage. Le principal problème des MIF reste le nombre important de vols de plantes et de dégradations ». Bernard Maret se souvient qu’au départ, le projet comptait des détracteurs pugnaces : « À la Guillotière, on s’était fait casser toutes nos plantes ! ». Il suffit aussi de baisser les yeux en arpentant les rues lyonnaises pour s’apercevoir que certaines brèches dans le trottoir se limitent au rôle de cendrier ou de toilettes canines…

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Rue d’Anvers. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Montchat, quartier à MIF

Autre constatation, les MIF restent très inégalement implantées selon les quartiers, comme on le constate grâce à la carte interactive de la ville de Lyon ci-dessous, qui recense les projets de plantation.

Voir la carte en plein écran

Percer le bitume n’est pas forcément possible dans toutes les rues. Certains espaces publics sont protégés, trop petits ou encore à risque à cause des réseaux urbains enfouis. Amélie Deschamps pointe une autre raison : « Les personnes les plus actives et concernées sont celles qui sont déjà sensibilisées aux questions de la nature en ville ». La présence de ces « leaders », selon le mot de la thésarde, dans tel ou tel quartier expliquerait la concentration de MIF. Pour étayer son propos, Amélie Deschamps cite l’exemple de Montchat, concerné par un nombre important de projets. À l’initiative du collectif Montchat Nature, le quartier est de plus en plus jonché de petits trous fleuris.

Investie dans le collectif, Ninon Voutay se souvient des premières implantations de Montchat : « Les premiers à s’être lancés sont des gens qui avaient déjà un jardin et aimaient s’en occuper ». Dans ce quartier « aux allures de village », les bénévoles de Montchat Nature accompagnent les habitants durant le processus. « On aide les gens à monter les dossiers de demande, on les pré-valide, puis on essaye de les former à l’entretien de leurs plantes pour qu’enfin ils prennent conscience des enjeux de la nature en ville », raconte Ninon Voutay.

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Dans la rue Sébastien-Gryphe, à Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Dans le 7e arrondissement, l’association Brin d’Guill’ joue le rôle de moteur de la micro-végétalisation des rues de la Guillotière via son projet des Petits brins zurbains. « Tous les âges et toutes les classes sociales » se retrouveraient autour de ces projets de plantations florales, se réjouit Alain Giordano. « J’ai plutôt l’impression de voir, en majorité, des retraités issus des classes moyennes et aisées », rectifie Amélie Deschamps.

⬜ Quelles sont les limites de l’initiative ?

Les entailles dans le bitume n’ont beau se limiter qu’à des rectangles de quelques centimètres, les marguerites et les coquelicots sont loin d’avoir envahi tous les trottoirs lyonnais. « À mesure qu’on s’approche du centre on doit faire face aux lobbys des automobilistes, des cyclistes ou des commerçants qui veulent tous une part plus importante de la voirie », souligne Alain Giordano. C’est aussi ce qui explique le fort succès des micro-implantations à Montchat, quartier résidentiel à l’écart de l’hyper-centre.

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Dans la rue Montesquieu, à Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

« Là où on rencontre de réelles difficultés, c’est quand la décision de lancer le projet appartient aux copropriétés. Il y a toujours des gens qui ne sont pas d’accord », rapporte par ailleurs la bénévole Ninon Voutay. Le charme des petites fleurs plantées dans le trottoir peut pourtant devenir un élément attractif. « Dans la rue Paul Bert [dans le 3e arrondissement], ce sont les commerçants qui se sont entendus pour demander des MIF afin de rendre leur rue plus sympathique », raconte Amélie Deschamps.

« On n’a plus le temps. Il faut agir à grande échelle »

« Je veux bien entendre que l’initiative implique les citoyens, mais le souci, c’est qu’on n’a plus le temps. Il faut agir à grande échelle, tout de suite », s’alarme Hugues Mouret, d’Arthropologia. Principale limite des micro-implantations, leur côté… micro ? Le naturaliste préconise de « tout re-naturer », de dé-bitumer des espaces entiers afin que les arbres fassent également partie d’un projet plus ambitieux. De son côté, Bernard Maret porte également un regard critique sur l’initiative qu’il a vu naître. Il regrette qu’elle n’aille pas plus loin que de planter des fleurs.

« Quand on arrive à neuf kilomètres de plantation, c’est tout de même loin d’être anecdotique », défend Alain Giordano. L’ex-adjoint lyonnais confie par ailleurs que le succès des micro-implantations lui a facilité la tâche pour convaincre sa mairie d’accorder plus d’argent aux espaces verts à l’heure de la bataille des budgets. Le pouvoir des fleurs en quelque sorte.

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Rue Chalopin (7e arrondissement de Lyon). Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Pour notre série d’articles #DansMaVille « Transformons nos villes après le coronavirus », nous enquêtons sur des réponses locales aux problèmes révélés par la crise du coronavirus, en nous appuyant sur des initiatives que vous avez repérées dans nos villes. Nos journalistes cherchent à savoir comment ces initiatives fonctionnent sur le terrain, comment elles pourraient être reproduites dans d’autres villes et quelles sont leurs limites.

Nos lecteurs Marie-Odile, Myrtille, Alex et Christophe [lire leurs témoignages ci-dessous] nous ont fait part de leurs envies de nature en ville. Nous nous sommes donc interrogés : les petites plantations dans nos rues, qu’encouragent de plus en plus de villes, peuvent-elles combler ce manque ?

> Myrtille : « La biodiversité, ce n’est pas juste le rouge-gorge qui chante et le bouleau planté devant chez soi. Nous faisons partie de la biodiversité. On a aussi mieux intégré le lien entre l’environnement et la santé. Tous les aménagements du cadre de vie devraient donc prendre systématiquement ces deux éléments en considération, et pas juste inscrire “des mesurettes” pour pouvoir dire qu’on a fait quelque chose pour la biodiversité. Il faudrait des plantations vivrières au pied des immeubles et des espèces comestibles (haies avec baies, arbres fruitiers, fruits à coques…) dans les parcs et jardins publics. Je préconise également des plantations mellifères [dont le nectar est utilisé par les abeilles pour produire du miel] au pied des arbres, dans les rues. Nous pourrions aussi imaginer que des sachets de graines soient distribués gratuitement aux habitants disposant d’un jardin ou d’un balcon ».

> Marie-Odile : « Il y a un manque de nature en ville surtout quand on est confiné au milieu d’une ville de périphérie. Il existe des jardins partagés et personnels, mais le confinement en a bloqué le développement. Il faudrait développer des jardins aux pieds des immeubles ».

> Christophe : « Plus d’espaces de nature, d’espaces verts accessibles à tous ».

> Alex : « Il faut plus de plantes. Partout. Toutes sortes de plantes, d’origine locale. Intégrées de toutes sortes de manière. On est fait pour vivre dans la nature, pas dans le béton. On devrait voir du vert partout ».

Pour aller plus loin, lire aussi sur Mediacités l’interview de la géographe Flaminia Paddeu : « Il faut multiplier les expériences d’agriculture pirate en ville ».

https://www.mediacites.fr/interview/national/2020/04/27/il-faut-multiplier-les-experiences-dagriculture-pirate-en-ville/

Si vous souhaitez nous adresser des documents en passant par une plateforme sécurisée et anonymisée, rendez-vous sur pals.mediacites.fr

Point final.
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