«C’est rigolo de jouer à l’épicière une fois par mois. Je m’ennuyais chez moi », sourit Marie-Ange. Ce jeudi 16 septembre, au centre social du Grand Vire à Vaulx-en-Velin, c’est jour de distribution pour l’association « Vrac », acronyme de « Vers un réseau d’achat en commun ». Les bénévoles s’affairent pour disposer les bouteilles d’huile, peser les pâtes, le sucre, les amandes et préparer les commandes des adhérents. Jeune retraitée, Marie-Ange, Vaudoise du quartier de la Soie, s’est investie depuis quatre ans au sein de l’association. D’abord pour rencontrer du monde. Puis, peu à peu, elle a changé ses habitudes de consommatrice. « Désormais, je n’achète plus que des pâtes demi-complètes ici, elles sont bien meilleures, confie-t-elle. J’ai toujours eu l’habitude d’éplucher mes comptes, et là je trouve que le prix est très compétitif. C’est parfois moins cher qu’au supermarché. »

Même réflexion du côté de Céline, employée du centre social qui profite d’être sur place pour inaugurer la distribution à 10 heures pétantes. Elle arrive avec ses boîtes en plastique, prêtes à être remplies de riz ou de farine, et avec une bouteille vide pour la lessive. « C’est vraiment intéressant financièrement. En vrac, on prend ce dont on a besoin, alors qu’en grande surface on en a toujours trop et il y a du suremballage, souligne-t-elle. Et ce n’est que des produits bio ou locaux ! » Isabelle, assistante maternelle, approuve : « Ici, je trouve de bons produits, des jus de fruits et des compotes que mes enfants adorent ! Et la lessive, c’est royal, elle lave bien et sent la lavande. » « Aujourd’hui, je vais essayer le café. Paraît-il qu’il est très bon… », conclut-elle.

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Lors d'une distribution de Vrac, à Vaulx-en-Velin. Photo : B.Flipo.

Du miel de sapin « contre le rhume »

C’est très probable car l’association Vrac ne travaille qu’avec des producteurs de qualité, bio ou locaux dans la mesure du possible. Ainsi, ce jour-là, on trouve sur les rayons du miel de sapin et de châtaigne d’un apiculteur de l’Ain. Dans la salle, une dame voilée se montre intéressée. Mathilde Farrusseng, jeune stagiaire de l’association, lui présente les pots, explique qu’ici on vend des produits bio et locaux. « Tu sais qui fait le miel, c’est ça ? », l’interroge la femme d’origine tunisienne. Le produit est scruté par un œil connaisseur. Le choix se porte finalement sur un miel de sapin, pour ses propriétés médicinales, « contre le rhume, vous voyez ». La femme demande si elle peut l’acheter. « Le fonctionnement, c’est de commander à l’avance, mais on peut voir s’il y a du surplus », lui répond Mathilde Farrusseng. Son interlocutrice repartira avec un pot de 500 grammes à 8 euros et le réseau gagnera une nouvelle adhérente, passée au centre social par hasard.

« Le but de Vrac, c’est de privilégier les gens des quartiers prioritaires de la politique de la ville, sans exclure les autres, expose Elsa Duperray, chargée de communication pour l’association. Pour préserver la mixité sociale, 70% de nos adhérents sont issus des zones prioritaires et 30% sont des adhérents solidaires, qui payent un peu plus cher les produits. » Elle tient à préciser que « contrairement aux banques solidaires, nous travaillons sur la confiance. Nous ne demandons pas de justificatif, et cela fonctionne bien comme ça ».

Et même très bien : lancé en 2016 par des usagers du centre social, le point de distribution du Grand Vire à Vaulx-en-Velin compte désormais plus de 80 adhérents. C’est l’une des quinze implantations de Vrac dans la métropole lyonnaise. « Nos adhérents sont souvent des mamans au foyer soucieuses de la santé de leurs enfants, même si elles n’ont pas beaucoup de moyens, reprend Elsa Duperray. On a aussi des jeunes parents qui travaillent, mais ils ne seront pas nombreux à venir aujourd’hui. Avec les vacances et la rentrée, ils n’ont plus beaucoup d’argent. »             

« Après tout, l’agro-industrie est largement aidée par l’Europe, via la Politique agricole commune ! »

L’idée de Vrac a germé en 2014 dans la tête de Boris Tavernier. Ce ch’ti originaire du Pas-de-Calais, après avoir travaillé pour une Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne), a souhaité s’attaquer à l’injustice alimentaire. Sa recette ? Acheter de grands volumes directement auprès des producteurs et ne pas répercuter sur la marchandise le coût des salariés de l’association, couvert par des subventions [lire plus bas]. « Même si les produits bio sont à prix coûtant, ils restent toutefois chers, reconnaît-il. On voit des travailleurs pauvres, des retraités… Mais les très pauvres ne sont pas très nombreux à venir à nos distributions. »

Comment toucher ce public ? « Il faut bien sûr baisser les prix. Au lieu de 6 euros le litre d’huile d’olive bio, le proposer à 3,50 euros en le subventionnant, rétorque Boris Tavernier. Cela n’aurait rien de choquant : après tout, l’agro-industrie est largement aidée par l’Europe, via la Politique agricole commune ! » Mais le fondateur de l’association insiste sur un point : « La base, c’est de pouvoir choisir et de payer afin que cela reste une alternative à la grande surface et non de l’aide alimentaire. »

Dernièrement, Vrac a reçu le soutien inespéré du plan de relance gouvernemental. Soit 1,34 million d’euros. L’enveloppe a notamment permis d’embaucher des salariés pour accompagner le développement du réseau. L’association fonctionne aussi grâce à des subventions des collectivités (villes, métropoles, régions) et au soutien de bailleurs sociaux ou de fondations (celle du Groupe Seb, celle de Daniel et Nina Carasso en faveur de l’alimentation durable, ainsi que la fondation européenne pour le climat). Mais pas n’importe lesquelles, dixit Boris Tavernier : « On refuse l’argent de l’industrie agro-alimentaire. On ne peut pas critiquer la main qui nous nourrit ! » « On veut changer le système, accepter leur argent nous rendrait pas crédibles, voire malhonnêtes », revendique-t-il.             

Les « déserts alimentaires »

Le succès de Vrac traduit un constat : dans nombre de quartiers populaires, les commerces alimentaires se limitent très souvent à la grande distribution et aux fast-food. Dans ces « déserts alimentaires » (un concept américain qui désigne une zone dans laquelle les habitants n’ont pas accès à un commerce alimentaire dans un rayon de 1,6 kilomètre en zone urbaine, comme le détaille un récent article du Monde), les distributions de l’association font figures d’oasis. Suffisant pour impulser un changement des habitudes de consommation ?

Patricia Bruzac, diététicienne, est bien placée pour répondre à la question. Au sein de Nutry Boogy, une action de prévention menée en partenariat avec le Réseau de prévention de l’obésité pédiatrique en Midi-Pyrénées (RePPOP), elle organise des ateliers de dégustation dans le quartier du Mirail, à Toulouse. « Nous travaillons en partie avec Vrac mais aussi avec d’autres acteurs sociaux sur ce thème. La prévention auprès des enfants, cela passe bien sûr par les parents lors d’ateliers. Mais il est difficile de leur demander de consommer autrement s’il n’y a aucun aliment de qualité à disposition et à prix raisonnable ! D’autant plus que les habitants du Mirail ont peur de sortir du quartier et qu’ils ne se sentent pas légitimes pour pousser la porte d’un magasin bio », observe-t-elle. « L’offre de Vrac ou les paniers de Cocagne  [des légumes bio cultivés par des personnes en difficulté], ce sont de bonnes initiatives mais modifier les habitudes prendra du temps », considère la diététicienne.

« L’objectif, c’est de changer de système, de sortir de l’aide alimentaire »

Alexandra Pech, doctorante en géographie à l’École urbaine de Lyon, travaille sur l'éducation à l'alimentation. Elle partage l’analyse de Patricia Bruzac et met en garde contre le côté « solution magique » que pourrait représenter l’association Vrac pour les décideurs. « On peut faire le parallèle avec la lutte contre le tabagisme, précise-t-elle. Pris isolément, ce n’est pas la hausse des prix, la prévention ou l’absence de publicité qui réduit le nombre de fumeurs. C’est tout cela à la fois. » Lutter contre l’injustice alimentaire nécessite « un changement d’échelle, avec des décideurs prêts à modifier réellement les choses », plaide l’universitaire.

« Bien sûr que le réseau Vrac n’est pas suffisant ! Il faut une synergie de tous les acteurs, approuve Boris Tavernier. Il faut aussi des cours d’alimentation à l’école, comme ce que le propose le réseau Marguerite. L’objectif, c’est de changer de système, de sortir de l’aide alimentaire. » Pour le créateur de l’association, le levier est national, « voire européen » : « Tant que les paysans seront payés à l’hectare comme c’est le cas avec la Pac [Politique agricole commune], on ne s’en sortira pas. Changer notre façon de produire passe par une réorientation de l’aide publique sur les petites surfaces bio de proximité. »

Boris Tavernier salue la volonté affichée des élus écologistes de Lyon et du Grand Lyon de favoriser la polyculture locale. « Mon rêve, c’est que dans dix ans, on n’ait plus besoin des réseaux Vrac, espère-t-il. Cela signifierait qu’on aurait enfin mis en place une sécurité sociale de l’alimentation, avec des citoyens qui décideraient eux-mêmes de ce qu’ils veulent consommer ! » En attendant, au centre social du Grand Vire, bénévoles et adhérents se sont donnés rendez-vous le mois prochain, avec la possibilité de commander des épices en plus. De quoi mijoter de bons petits repas.