Rendez-vous est pris au pied des composteurs. Malgré le besoin de se raconter les dernières nouvelles et son expérience du confinement, une quinzaine d’habitantes du Clos Toreau veille à bien respecter les distances de sécurité sanitaire. Un bon mètre au moins entre chacune, elles guettent Nicolas, producteur de légumes des Sorinières, au sud de Nantes, qui vient leur apporter le panier de légumes commandé il y a trois jours. Cette relation directe du producteur au consommateur n’est pas née au temps du Covid-19. Depuis plusieurs années, à l’initiative de l’association des centres socio-culturels de Nantes (ACCOORD), cet agriculteur livre ses produits tous les quinze jours à la maison de quartier. Une aubaine pour bénéficier de légumes frais à moindre coût. Mais depuis le confinement, finis les marchés et les allées et venues dans la maison de quartier.

Pas de quoi décourager Anne Gruand. Dès les premiers jours, alors que tout bat un peu de l’aile, cette militante associative de longue date (habitante du quartier et candidate à l’élection municipale sur la liste EELV de Julie Laernoes) prend la décision d’organiser elle-même la distribution. « Je comprends qu’une institution comme l’ACCOORD ne puisse pas aller à l’encontre des règles fixées par le gouvernement. Mais en tant qu’habitante, j’estimais pouvoir prendre le relais, tout en respectant les consignes de prévention », raconte-t-elle. Un appel téléphonique au producteur plus tard, là voilà donc qui prend les choses en main. A l’aide d’un ordinateur et d’une simple imprimante, elle sort des bons de commande, les affiche dans les halls d’immeuble ou les envoie par mail à ses connaissances du quartier.

Oser se prendre en main

Portée par les valeurs de l’éducation populaire, Anne Gruand ne manque pas de proposer aux autres habitants de prendre le relais. « C’est important de former des référents dans chaque immeuble, et pas uniquement pour cette distribution de légumes. Pour moi l’enjeu, c’est la prise en main de chaque personne ! » assène-t-elle.

Passée les premiers tâtonnements, la vente hebdomadaire est désormais en place. Tout est pris en charge en amont par les habitants. Une seule commande est envoyée au producteur trois jours avant la livraison et les chèques de règlement sont déposés dans des boîtes aux lettres identifiées par immeuble. Le producteur n’a plus qu’à déposer les colis au centre du quartier, près des composteurs, un soir de la semaine, et il repart aussi sec avec ses paiements. Ça ne manque jamais : à chaque livraison, des habitants non informés demandent par la fenêtre le moyen de participer. Ainsi, ceux qui ne se sentaient pas légitimes à agir dans le quartier commencent-ils à s'autonomiser… Des fruits du confinement qui ne sont pas pour déplaire à Anne Gruand.

Autre quartier, autre initiative. Nous voici cette fois au Breil, avec Nathalie (prénom d’emprunt), 54 ans et en recherche d’emploi. Seule avec ses trois enfants, cette ancienne journaliste vit depuis deux ans et demi dans un HLM du quartier. A peine le confinement décrété, elle voit son lieu de vie « se vider » des services publics, tandis que germe la sensation d’être abandonnée. « Dans le quartier, nous nous sommes sentis soudainement délaissés à partir du 16 mars, au lendemain du premier tour des élections municipales. La semaine d’avant, les élus et les militants se bousculaient pour nous rencontrer. Du jour au lendemain, ils ont disparu. Personne pour venir nous informer de la situation », déplore-t-elle.

« On n’arrête pas une aide nécessaire lorsque les plus démunis en ont le plus besoin ! »

Pire, les services aux personnes disparaissent sans plus d’information. « Le point d'accueil local de Nantes Métropole Habitat a fermé et son numéro d’astreinte d’urgence n’était pas joignable. Le café associatif « Le p’tit bonheur », financé par la mairie, a lui aussi fermé ses portes sans explication dès le 16 mars, avant l’annonce du confinement, alors qu’il proposait habituellement de l’aide alimentaire. On n’arrête pas une aide nécessaire lorsque les plus démunis en ont le plus besoin ! » s’énerve Nathalie. On peut l’entendre. Mais l’urgence et les difficultés à organiser la continuité de la vie municipale sous confinement peuvent expliquer ces premiers temps difficiles. D’ailleurs, depuis, la plupart des services ont repris. Pas l’aide alimentaire du « P’tit bonheur »…    

Pour autant, cette femme de combat ne veut pas en rester aux reproches. « C’était naturel pour moi d’apporter une aide aux personnes qui pouvaient être dans le besoin, explique-t-elle. J’ai déposé un petit mot dans les boites aux lettres de mon immeuble pour proposer aux personnes âgées de faire leurs courses alimentaires et leur éviter de sortir. » Deux habitantes ont répondu positivement.

Des masques pour ses voisins

affichette Breil
Dans un immeuble du Breil, les affichettes apposées par les habitants. / Photo : Antony Torzec

En voyant son voisin agent d’entretien partir au travail sans masque, Nathalie a ensuite l’idée d’en fabriquer un et de lui déposer dans sa boite aux lettres, accompagné d’un petit mot. Même chose avec une voisine aide-soignante. Au total, Nathalie a confectionné une quinzaine de masques pour ses proches et ses voisins. Comme si cela ne suffisait pas, elle a affiché dans le hall de l’immeuble la liste des associations et les numéros de téléphone des services publics à l’écoute de toutes les détresses pendant ce confinement. Des petits gestes de solidarité, parmi les milliers d’autres qui parsèment le quotidien des Nantais confinés. Mais aussi une rupture avec l’anonymat régnant habituellement dans l’immeuble, qui lui a permis de tisser des relations privilégiées avec ses voisins. De pouvoir évoquer notamment le problème récurrent des pannes de chauffage. « Habituellement, les gens n’osent pas coopérer pour demander ensemble une réparation du chauffage, explique-t-elle. Avec le confinement et les liens tissés entre nous, nous nous sommes dits que nous pourrions poursuivre le combat déjà engagé contre Nantes Métropole Habitat pour que ces problèmes cessent. »

Direction La Croix Bonneau, en bordure du quartier prioritaire de Bellevue. C’est là qu’est installée l’association nantaise AlterSoins 44, qui permet aux personnes dont le quotient familial est inférieur à 700 euros d’accéder à des consultations de psychologie ou de médecines douces (ostéopathie, shiatsu, art-thérapie…). Avec le confinement, elle avait été obligée de mettre un coup d’arrêt à ses activités du jour au lendemain. Depuis deux semaines, elle propose à ses 700 contacts une ligne téléphonique gratuite de soutien psychologique. Le principe est simple : il suffit de laisser son numéro et un créneau horaire sur une messagerie, et l’un des 4 psychologues bénévoles de l’association rappelle la personne en détresse.

« Ces personnes nous disent que le confinement et la solitude, elles connaissaient déjà... »

« Il est très important que ce soient des professionnels au bout du fil et pas seulement des écoutants, explique Malika Darmoungar, la directrice de l’association. Ils sont ainsi en mesure de les guider vers d’autres structures si nécessaire. » Au bout du fil, certains en profitent simplement pour se confier sur leur isolement. « Ce sont des personnes seules qui ont besoin de parler à quelqu’un, décrit Jean-Philippe Magnen, psychothérapeute et bénévole à l’association. Dans ce cas, ce n’est pas une séance psy en tant que telle mais un moment d’écoute et d’échanges. Ces personnes nous disent que le confinement et la solitude, elles connaissaient déjà... »

Bouée de sauvetage

Pour d’autres (femmes battues, personnes suicidaires...), c’est une vraie bouée de sauvetage. « La plupart des personnes qui appellent ont déjà un cumul de fragilités : isolement social, handicap, traitement psychiatrique… Ces personnes en grande détresse psychologique ont besoin de notre mobilisation. » D’autant que les contraintes du confinement ajoutent de la difficulté aux difficultés. « Ce sont des personnes qui avaient pour habitude de se rendre dans diverses associations et structures pour faire leurs courses et s’en sortir à la fin du mois, illustre la directrice. Ce n’est vraiment pas évident de se retrouver privé de ses liens et de ses ressources habituelles. »

D’autres structures nantaises ont pris des mesures similaires, comme la permanence téléphonique de l’association de soutien à la parentalité Les pâtes aux beurre (02 40 16 06 52) ou celle des conseillères conjugales et familiales de CLER Amour et famille (06 09 83 36 30). Enfin, la ville de Nantes a lancé depuis samedi 4 avril une cellule de soutien psychologique accessible sept jours sur sept. Il suffit d’écrire à l’adresse ecoute.confinement@mairie-nantes.fr pour être rappelé par des professionnels de santé de la ville. « Il y a beaucoup d’initiatives et c’est génial, commente Malika Darmoungar. Elles sont toutes complémentaires. »

Pas si loin de là, dans le quartier Zola, l’animateur d’une maison de retraite se démène pour maintenir le lien avec ses 82 résidents, cloîtrés dans leur chambre la majeure partie de la journée. Depuis deux semaines, Christophe Letexier s’improvise animateur radio de l’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) Sainte-Famille de Grillaud. Habituellement coordinateur de la vie sociale dans cet établissement fondé par une congrégation religieuse, il a été obligé de « réinventer complètement » son métier depuis la mise en place du confinement.

« Une résidente m’a confié avoir chanté et dansé toute seule autour de son lit »

« En raison de son histoire, chaque chambre dispose d’une enceinte permettant d’entendre la messe célébrée dans la chapelle sans avoir à se déplacer, explique-t-il. J’ai profité de cette installation pour m’adresser à tous les résidents sans leur faire courir de risque ». Chaque matin, vers 11h30, il prend donc son micro pour annoncer le menu qui sera servi dans leur chambre, le saint et le dicton du jour. « C’est aussi l’occasion de leur rappeler quelques consignes de sécurité, explique-t-il. Comme l’autorisation de sortir par roulement de leur chambre, pendant trente minutes. »

Retrouver le goût de chanter

Dès 13h30, il reprend l’antenne pendant une heure. Au programme : des exercices de mémoire, de relaxation, des chansons. « Je chante tout seul des tubes des années 1950 dont ils connaissent les paroles, raconte-t-il, citant des chansons comme La Java bleue ou Méditerranée. Tout ce que j’espère, c’est qu’ils chantent en même temps que moi dans leur chambre ! » Autre activité très appréciée : le « blind test ». Il consiste à reconnaître une chanson tirée d’un répertoire musette. « Ils doivent prendre leur téléphone pour me donner le titre, explique-t-il. Ca a bien marché. La prochaine fois, je ferai un test de culture générale… et j’ai aussi proposé des dédicaces entre résidents. » Si l’absence de visites et de liens physiques pèse sur le moral de tous – « on ne peut même plus tenir la main d’un résident », se désole l’animateur – sa voix enjouée adoucit la monotonie des jours. « Une résidente qui d’ordinaire participe peu aux activités collectives m’a confié avoir chanté et dansé toute seule autour de son lit », confie une psychologue de l’EHPAD.

Confinés à la maison, des artistes et illustrateurs nantais mettent leur talent au service des autres. A l’image de Mathieu Haas, story-boarder dans le cinéma et la publicité (c’est lui qui fait les dessins préparatoires à un tournage), installé à Nantes depuis deux ans. La mobilisation du personnel soignant lui a inspiré un premier dessin, largement partagé sur les réseaux sociaux. Celui d’une infirmière perchée sur la trompe de l’éléphant des Machines de l’île. « J’espérais que ce soit vu, car j’avais vraiment à cœur de montrer mon soutien. Mais j’étais loin d’imaginer que ça serait autant partagé ».

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Le dessin de Mathieu Hass, en soutien aux soignants. / Mathieu Hass

A tel point que l’illustrateur a imaginé d’autres visuels, pour saluer d’autres professions mobilisées sur le front du coronavirus (pompiers, ambulanciers, commerçants et employés, travailleurs sociaux…). Sur les conseils d’une amie, qui possède une plateforme de vente en ligne, il monte une campagne de financement participatif, pour vendre ces affiches et verser les dons à plusieurs destinataires : le fonds de dotation du CHU de Nantes, l’oeuvre des pupilles des pompiers, l’association des transports urgents du 44 (CSA 44), l’Autre Cantine et le Secours populaire de Loire-Atlantique. « La destination des dons a été le fruit d’une intense réflexion, confie-t-il. Comme mes dessins s’adressent aux Nantais, je me suis dit que je n’allais pas diluer la cagnotte dans le national mais rester sur le local. » Partie sur un objectif de 1 000 euros, la campagne dépassait 6 500 euros mercredi 8 avril. « J’aimerais maintenant toucher des entreprises pour aller plus loin encore », indique-t-il.

« Faire du bien » aux soignants

Ce qui le touche le plus, dans cette histoire, c’est la réaction des personnels soignants, qui ont affiché son image au CHU ou se prennent en photo devant pour le remercier. « Je me dis qu’a priori, ça a leur fait un peu de bien. » A l’échelle nationale, il a enjoint d’autres story-boarders à sortir leurs crayons dans le cadre du coronavirus. Leurs créations sont à retrouver sur les réseaux sociaux sous le hashtag « #crayonavirus ».

Autre campagne, celle du collectif Arty Show, qui réunit une soixantaine d’artistes nantais.

Coloriage Yassin Latrache
Un coloriage du dessinateur nantais à destination d'enfants confinés au Maroc.

Ils ont choisi de vendre une œuvre par jour (toile, sculpture, photo…) sur les réseaux sociaux au profit du fonds de dotation du CHU de Nantes. D’autres illustrateurs ont sorti leurs crayons pour occuper les plus jeunes, en offrant des coloriages en téléchargement, à l’image d’Antoine Corbineau, Mathilde Cabanas ou Docteur Paper, qui propose de créer une ville imaginaire géante. Le caricaturiste Yassin Latrache, impliqué dans le monde associatif, dessine lui aussi pour les autres. Il vient de préparer des dessins pour expliquer les gestes barrières aux enfants pauvres du Sénégal, via l’association nantaise La goutte d’O, qui lance d’ailleurs une campagne d’appel aux dons. Il imagine aussi des coloriages pour occuper les enfants confinés au Maroc, via une autre association (La fabrique du futur).

« On a eu des demandes de quatre hôpitaux parisiens, de centres de soins à Valence, Lille, Perpignan... »

Un détour le long de l’estuaire de la Loire jusqu’à Saint-Nazaire s’impose pour évoquer la solidarité inédite des « makers » - les fabricants, dans le langage start-up - en direction des soignants. C’est dans cette ville que s’est lancé un mouvement qui se développe désormais partout en France. Tout commence par un appel sur les réseaux sociaux de l’association nazairienne A vos soins, en quête de matériel de protection pour ses infirmières face à la progression de l’épidémie.

« Beaucoup de particuliers ou d’entreprises nous ont contactés pour nous en donner ou nous en prêter, raconte Nicolas Blouin, directeur de l’association, qui multiplie les initiatives en matière de prévention santé (elle est notamment à l’origine du camion médicalisé « le Marsoins », qui sillonne les quartiers de Saint-Nazaire pour proposer consultations et conseils gratuits aux habitants). Puis un ‘maker’ nous a proposé des visières de protection en impression 3D. Comme on aime bien ce qui est nouveau, on lui en a commandé quelques-unes. »

Plus de 8000 visières de protection fabriquées

Ce « maker », c’est Alexandre Grière, un développeur web touche-à-tout installé à Saint-Nazaire. « On a testé ses visières, on les a trouvé super et tout s’est emballé sur les réseaux sociaux », raconte Nicolas Blouin. Le Fab lab de Saint-Nazaire (le Blue Lab) et la start-up Third entrent dans la boucle pour enclencher la vitesse supérieure et fournir davantage de soignants, dans la région comme ailleurs.

« On a eu des demandes de quatre hôpitaux parisiens, de centres de soins à Valence, Lille, Perpignan, énumère-t-il. C’est bien simple, à nous quatre, venant d’horizons différents, on a eu l’impression de lancer une start-up ». Au total, 90 « makers » ont rejoint l’aventure, qui a déjà permis de produire 8 000 visières. Et les demandes affluent. « Les éducateurs d’un établissement d’aide et service d’aide par le travail (ESAT) de Pont-Château nous ont appelé à l’aide, tout comme un service d’aide aux personnes en difficulté psychique à Saint-Sébastien-sur-Loire. Tous ces professionnels n’ont aucun matériel de protection alors qu’ils ont des résidents atteints par le Covid-19. »

Partout ailleurs en France, les initiatives similaires se multiplient. A Nantes, l’université et l’entreprise Armor ont formalisé cette production à plus grande échelle. « Nous, on a bricolé ça en quelques jours en se répartissant les rôles dans la chaîne de solidarité. On a montré que c’était pertinent et on est ravi que des industriels se saisissent du sujet », conclut le Nazairien, qui s’inquiète pour le devenir de son association, par nature fragile. « Paradoxalement, notre activité a baissé de 50 % et nous n’avons que trois mois de trésorerie devant nous. Si la crise dure, cela risque de remettre en cause nos projets de l’année à venir. »

Les restaurateurs aux fourneaux

Retour au centre ville de Nantes, où de plus en plus de restaurateurs se remettent aux fourneaux pour égayer les pauses des équipes soignantes, au CHU comme ailleurs. L’idée est partie d’un grossiste du marché d’intérêt national (MIN) de Nantes et du chef du Pickles, un restaurant apprécié des gastronomes : cuisiner gratuitement des bons plats pour les soignants du CHU. Elle a rapidement fait tache d’huile et réunit désormais une trentaine de patrons d’établissements ayant pignon sur rue à Nantes (L’U.NI, par exemple).

Chacun d’eux s’engage à cuisiner une journée par semaine pour 50 à 60 personnes. Ils imaginent des recettes en fonction des denrées proposées gratuitement par des fournisseurs du MIN et un grossiste (qui préfère rester anonyme) s’occupe bénévolement de toute la logistique, de la fourniture des contenants à la distribution aux soignants, tous les après-midi de la semaine.

« On mise surtout sur le goût pour offrir un peu d’évasion aux soignants »

Guillaume Maccotta, chef du restaurant Lamacotte, dans le centre ville de Nantes, fait partie de l’aventure. « On fait habituellement un métier très chronophage, qui peut nous faire passer 12 à 16 heures dans notre établissement, confie-t-il. Avec le confinement, l’arrêt de notre activité a été brutal et ça fait vraiment du bien de retourner en cuisine. Essayer d’offrir un peu d’évasion aux soignants, c’est une bonne manière d’occuper son temps. »

Les contraintes de préparer des portions à emporter (cuisson pour des raisons d’hygiène, barquettes en lieu et place des assiettes…) poussent à l’inventivité. « J’ai transformé un tartare de veau en veau cuit, assaisonné d’une mayonnaise au thon, câpres et basilic, décrit-il. On adapte le dressage au contenant et on mise surtout sur le goût pour offrir un peu d’évasion aux soignants. S'ils peuvent se vider la tête avec des préparations qui les changent de l’ordinaire... »

Le restaurateur joue également la solidarité avec ses fournisseurs. « Mes producteurs locaux travaillent presque exclusivement avec des restaurateurs, explique-t-il. Ils sont en vrai détresse depuis le confinement. » Le chef a donc imaginé un système de commande par mail pour les particuliers, qui viennent une fois par semaine récupérer leur panier de légumes, viande, miel ou vins locaux au restaurant, en déposant un chèque dans une boîte.

Soutenir, aussi, les petits producteurs

Les mini-légumes d’Eric Roy, d’ordinaire prisés des chefs et les viandes de la ferme du Pis qui chante, aux Pins-en-Mauges (races anciennes qui ont quasiment disparu car pas assez « rentables ») trouvent ainsi de nouveaux débouchés. « Je n’ai pas l’intention de me transformer en supermarché mais je vend au prix d’achat une trentaine de paniers par semaine, calcule-t-il. Le retour à la normale sera long. Il va falloir se montrer particulièrement inventif dans les prochains mois. Ce qui est sûr, c’est que ce ne sera pas l’euphorie à laquelle on s’attendait les tous premiers jours du confinement. »

D’autant que ce jeune chef, qui venait d’ouvrir son nouveau restaurant en octobre dernier, ne peut pas miser sur sa trésorerie pour les jours d’après. « Tout a été investi pour l’ouverture et financièrement, je suis au plus bas confie-t-il. J’ai actionné tous les dispositifs d’aide possible et si, aujourd’hui, je ne vis pas la période la plus compliquée car on n’a pas d’achats ni de dépenses, je sais que la reprise sera très difficile. Alors que l’été représente traditionnellement une saison importante, on navigue totalement vers l’inconnu. »

« On n’allait de toute façon pas arrêter notre activité... »

Achevons cette tournée solidaire dans les cuisines d’une association nichée rue Cornulier, en plein quartier d’affaires de la gare Sud. C’est ici qu’officie L’Autre Cantine, qui distribue quotidiennement 400 repas aux migrants et personnes sans abri. Dans cette période où tout fonctionne au ralenti, l’aide alimentaire des plus démunis s’est trouvée fortement désorganisée.

A L’Autre Cantine, si certaines activités ont été fermées (pas d’accueil de jour ni de distribution de vêtements), les bénévoles continuent à cuisiner des plats qui sont offerts le soir même, à 18h30 devant les halles de Talensac, tous les jours de la semaine (seuls les plats du lundi soir sont préparés par une association de Clisson). « Quand les mesures de sécurité se sont renforcées, on a été la seule association à continuer comme avant, explique Christophe Jouin, co-fondateur de L’Autre Cantine. Ce qui facilite les choses, c’est que nos militants sont assez jeunes, contrairement à d’autres structures dont les bénévoles malades ou âgés de plus de 60 ans ont été forcés de s’arrêter. »

Naissance de l’Autre Hangar

Contacté par la mairie de Nantes pour faire partie intégrante du dispositif d’aide alimentaire piloté la ville en ces temps de confinement, le militant (condamné en justice pour avoir « enfariné » le maire Johanna Rolland et candidat sur la liste EELV de Julie Laernoes) n’a pas hésité une seconde. « Cela nous semblait évident de dire oui. On n’allait de toute façon pas arrêter notre activité. » Grâce au prêt de véhicules d’autres associations, L’Autre Cantine distribue également des plats ou des denrées aux personnes confinées dans des lieux éloignés du centre ville « comme cinq familles logées dans un hôtel à Saint-Sébastien, qui doivent éviter de se déplacer trop loin », illustre Christophe Jouin.

Cette période particulière a donné naissance à L’Autre Hangar, une nouvelle structure de stockage de denrées alimentaires ou de première nécessité. « Aucune association n’avait la place d’accueillir plusieurs tonnes de produits, poursuit-il. Or de nombreux producteurs sont prêts à nous donner des choses qu’ils ne peuvent plus vendre à cause du confinement. » Le Bureau d’études spatiales (BES) – un collectif artistique – a donc prêté son entrepôt de 300 mètres carrés situé quai Magellan, dans le centre ville, pour stocker ces provisions (fruits, légumes, produits secs, produits d’hygiène...).

« Un industriel des Côtes d’Armor nous a offert cinq palettes de savon, raconte Christophe Jouin. Elles ont pu être stockées et redistribuées à une vingtaine d’associations et de collectifs pour que les personnes vivant en squat ou les camps de roms puissent disposer de savon pour se laver les mains correctement. » Une initiative que la ville de Nantes répertorie là encore parmi les dispositifs de solidarité. Signe que cette période de confinement permet d’institutionnaliser des structures qui étaient loin de bénéficier d’une telle reconnaissance quelques mois plus tôt.

Les jeunes sont restés dans la coloc

Dans la bien nommée rue du Refuge, à Nantes, une autre structure d’aide aux plus démunis n’a pas connu d’interruption : la colocation Lazare, qui réunit une famille avec enfants, des jeunes professionnels et d’anciennes personnes sans abri. « Ce qui nous a touché, c’est qu’aucun jeune n’a quitté la colocation pour rejoindre sa famille par exemple. Tous sont restés avec les anciens de la rue, ce qui valide notre modèle solidaire », salue Loïc Luisetto, délégué général des maisons Lazare (elles sont huit en France).

Mieux, depuis le confinement, la colocation reçoit mille et une attentions de particuliers comme d’entreprises locales : dons de chocolats de Pâques, pizzas gratuites, soutien psychologique, prêt d’une cour pour permettre aux résidents de s’aérer. « Beaucoup de gens nous appellent pour nous demander quels sont nos besoins, poursuit le délégué général. Et nous en avons. Comme pour toutes les familles confinées, préparer des repas midi et soir fait exploser le budget consacré à l’alimentation. »

Dernière initiative en date, celle de l’entreprise horticole Bigot Fleurs, basée au Mans. Durement éprouvée par le confinement – tous les fleuristes ayant baissé le rideau –, elle a choisi d’envoyer gracieusement des bouquets de tulipes dans les huit colocations Lazare françaises. Preuve qu’en ces temps tourmentés, la solidarité... fleurit !

Floraison d'initiatives

La mairie de Nantes a lancé la page Facebook Nantes Entraide pour mettre en relation propositions et besoins d’aide en ces temps de confinement. Dans ce groupe de 3 400 membres, on trouve pêle-mêle, un étudiant qui cherche des cours de soutien, un habitant qui propose de faire des courses aux plus âgés ou un site pour prêter gratuitement son vélo aux soignants. Le Bonbon, média d’initiatives et bons plans, a lui aussi lancé sa page Facebook « Tousse ensemble », qui compte 1 200 membres.

Le bimestriel local Les autres possibles s’est quant à lui transformé en webzine en avril pour recenser les initiatives solidaires mises sur pied à Nantes et dans l’agglomération et offrir ses anciens articles en accès libre. Enfin les quotidiens locaux Presse Océan et Ouest France offrent deux mois d’abonnement gratuits à leur publication web.

Florence Pagneux  et  Antony Torzec
Après avoir débuté comme journaliste spécialisée en éducation à Paris, elle a débarqué à Nantes pour devenir correspondante du quotidien La Croix. C'est devenu son port d'attache, entre reportages pour toutes les rubriques du journal et enquêtes au long cours sur des sujets de société. Présidente du Club de la presse de Nantes, elle donne aussi des cours de journalisme à Audencia SciencesCom.