Derrière le haut portail bleu dressé face à l'un des bras de la Loire, l'activité aurait dû cesser. À partir du 17 mars, le confinement suspendait tous les événements prévus dans les Ateliers Magellan, friche d'un ancien chantier naval que la métropole de Nantes a mis à disposition du Bureau d'études spatiales (BES), un collectif de création artistique. Pourtant, ces mètres carrés ne sont pas restés vides. Car dès le début du confinement, à quelques centaines de mètres de là, au local de L'Autre Cantine, c'était le branle-bas de combat.              

Depuis sa création à l'été 2018, l’association cuisine et distribue environ 350 repas par jour à des personnes migrantes ou sans abri, relogées ici ou là, vivant à la rue ou dans des squats. Pas question pour elle de s'interrompre. Or après avoir dû fermer en urgence, de nombreux restaurateurs et producteurs se retrouvent avec des denrées sur les bras. « Beaucoup de propositions de dons nous ont été faites », se remémore Christophe Jouin, l'un des cofondateurs de l'association. Problème : le local de L'Autre Cantine est trop exigu pour recevoir les quantités proposées.

Parallèlement, de nombreuses structures et associations de distribution alimentaire doivent, faute de bras, ralentir ou interrompre leurs activités. Les besoins n'ont pourtant jamais été aussi forts. Fin avril, les Restos du cœur de Loire-Atlantique voient le nombre de leurs bénéficiaires grimper de 40 %, par rapport à l'année précédente.

⬜ Un espace de stockage commun à toutes les associations

Dès le 17 mars, l'Autre Cantine sollicite alors le BES, avec qui elle collabore déjà régulièrement, pour avoir accès à son local pendant le confinement. « Ils ont accepté le jour même, nous ont laissé les clés et fait totalement confiance », résume Christophe Jouin. Le hangar de 360 mètres carrés est transformé en lieu de stockage. Une plateforme numérique est créée, répertoriant les dons proposés par les grandes surfaces, entreprises et producteurs du coin. Les structures et associations d’aide alimentaire ou autres n'ont plus qu'à consulter les stocks et à passer commande. Sur place, quatre bénévoles s'occupent de l’organisation et de la logistique. Le 23 mars, L'Autre Hangar ouvre officiellement ses portes.

Médecins du Monde est soulagé en découvrant l'initiative. « On s'était vu proposer des dons très utiles : du savon, des solutions hydro-alcooliques et des produits de nettoyage. Mais on était dans l'incapacité de tout stocker dans nos propres locaux. On a pu réceptionner à L'Autre Hangar une douzaine de palettes », raconte Christine Le Corvec, membre du collège régional de l'ONG. Elle se félicite que l'initiative ait « marché dans les deux sens » : « L'Autre Hangar nous a dépanné avec son espace de stockage et cela nous a aussi permis de partager des produits reçus avec d'autres associations ».
Au total, six à huit tonnes de denrées et produits d'hygiène sont reçus et redistribués chaque semaine du confinement. Environ 80 associations, une vingtaine de collectifs citoyens et de lieux de vie en bénéficient.

⬜ De nouveaux liens tissés et à conserver

Pour les bénévoles de L'Autre Cantine, l'opération est réussie. Elle a permis de nouer des liens inattendus. « On a eu l'occasion de travailler avec la Ville, c'était une nouveauté », euphémise Christophe Jouin . La municipalité a notamment prêté un camion frigorifique, très pratique pour pouvoir accepter les denrées nécessitant d'être conservées au froid. Nantes entraide, la plateforme de solidarité développée par la Ville pendant le confinement, a mis en valeur L'Autre Hangar et redirigé des dons vers son local.             

C'était aussi « une occasion inédite de travailler avec des grosses structures avec lesquelles on n'a pas tellement de liens d'habitude », souligne Christophe Jouin. Le cofondateur s'étonne encore que des organismes de la ville ou des associations très subventionnées, avec lesquelles L'Autre Cantine ne parle « pas tout à fait le même langage », se soient tournées vers L'Autre Hangar. Il s'en réjouit et espère que ces liens perdureront.

L’Autre Hangar a également constitué un vrai plus pour de plus petites associations. « Nous avions déjà contacté des grandes surfaces auparavant pour recevoir des invendus, sans obtenir de réponses, ou alors négatives. Là, appuyés à une structure plus grosse, cela a fonctionné », souligne Audrey Dollet, secrétaire de l'association de maraude Les P'tits gilets. Cette solution a aussi permis de ne plus compter seulement sur les invendus du jour et de pouvoir anticiper davantage. De l’autre côté de la chaîne de solidarité, l’existence d’une structure commune a simplifié la tâche des entreprises et producteurs souhaitant faire don de leurs surplus.

⬜ Une initiative qui pourrait se pérenniser ?

Intervenant partout en France, l'entreprise Comerso, spécialisée dans la gestion des invendus, a elle aussi mis au point une plateforme durant le confinement. Baptisée Solidarité associations, elle facilite la mise en relation de ceux qui disposent de denrées à donner (grandes surfaces et entreprises) avec ceux qui en cherchent (associations). Sans lieu de stockage dédié, elle a permis de faire correspondre les besoins et les attentes et de distribuer 300 000 repas.

Depuis, la plateforme est toujours ouverte. Si les associations retrouvent progressivement leurs bénévoles et les entreprises avec lesquelles elles ont l'habitude de travailler, Comerso planche sur sa pérennisation. « Des ruptures de connexions, il peut en arriver d'autres, hors période de Covid-19 », estime François Vallée, directeur marketing et communication de Comerso.

À Nantes, une fois le confinement levé, le Bureau d'études spatiales a réinvesti ses locaux. L’activité de l'Autre Hangar, sous cette forme, n'est donc plus possible. L'association Saint-Benoît Labre, qui intervient auprès de personnes précaires et s'est tournée vers L'Autre Hangar durant la crise, réfléchit à monter son propre espace de stockage, en partenariat avec une structure de l'aide alimentaire. Pour Nathalie Joussaume, son attachée de direction, un espace commun à plusieurs permettrait « d'éliminer des coûts » et d'être ainsi moins dépendants des subventions.

Du côté de L'Autre Cantine, évidemment, on serait partant pour disposer d’un grand local de manière pérenne. « Un lieu sécurisé, avec des mètres carrés disponibles », énumère Christophe Jouin. Mais toujours avec l'agilité du fonctionnement associatif. Du côté de la ville de Nantes, Céline Loup, chargée de mission qui a notamment géré la plateforme Nantes entraide, estime qu'il faut dans tous les cas apprendre de cette période : « Cette crise sanitaire a obligé tout le monde à jouer collectif. Ça serait bien que ça s'entretienne. »

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Avatar de Mathilde Doiezie
Journaliste depuis 2015, je viens des Mauges et travaille à temps partiel pour Brief.me. J’ai également collaboré, entre autres, avec Reporterre, We Demain, Kaizen Magazine, Le Figaro Culture, Le Point, Usbek & Rica, Le Journal du Grand Paris, L'Imparfaite... À côté, je produis également le podcast "Du côté des autrices" pour mettre en valeur des femmes dont les œuvres littéraires ont été invisibilisées et je suis également secrétaire générale adjointe de l'association Prenons la Une, qui milite pour une meilleure représentation des femmes dans les médias et l'égalité femmes-hommes dans les rédactions.