La publication dans nos colonnes des « CHU Leaks », ainsi que nous avons appelé cette fuite de 26 173 fiches détaillant les événements indésirables survenus au CHU de Toulouse entre septembre 2013 et mars 2017, a suscité de très nombreuses reprises chez nos confrères, mais aussi un tir de barrage de la direction de l’hôpital toulousain, de la Fédération hospitalière de France, des conférences des doyens des facultés de médecine, des directeurs généraux de CHU et des présidents de commission médicale d’établissement. Certaines de leurs accusations, complètement injustifiées, nous imposent de réagir. Conformément à notre ligne, nous reproduisons ci-après les critiques telles qu’elles ont été formulées avant d’y répondre en se fondant sur les faits, encore les faits, toujours les faits.

La conférence des doyens des facultés de médecine, la conférence des directeurs généraux de CHU et la conférence de présidents de commission médicale d’établissement contestent « le raccourci selon lequel un grand nombre de dysfonctionnements déclarés serait un traceur de dégradation des soins », dans un article de La Dépêche du Midi daté du 13 avril.

Jamais Mediacités n’a écrit que le nombre de fiches d’incident constituait la preuve de la dégradation de la qualité des soins prodigués au CHU de Toulouse. Il suffit de lire notre enquête pour le constater. Notre rôle a consisté à lire ces fiches, à les classer et à les sélectionner. Ces milliers de témoignages bruts de soignants pointent parfois des problèmes logistiques bénins, parfois des anomalies plus graves. Parmi ces fiches, beaucoup de signalements sont liés au manque d’effectif. La direction du CHU de Toulouse indique elle-même que 1052 signalements concernent la thématique des conditions de travail (effectifs, mais aussi violences envers des soignants, absentéisme, etc.). Dans un contexte généralisé de réduction des coûts au niveau national (7 milliards d’économies ont été réalisés sur le budget de l’hôpital public en dix ans) et local (le déficit du CHU de Toulouse est passé de 30 à 14 millions d’euros entre février 2016 et janvier 2018 sous la direction de Raymond Le Moign), les témoignages de soignants faisant le lien entre manque de personnel et mise en danger des patients constituent une information tout sauf anodine.

Laurent Schmitt, président de la Commission médicale d’établissement du CHU de Toulouse, et Anne Ferrer, directrice générale par intérim du CHU de Toulouse, sont également interviewés par la Dépêche du Midi : « On vit tout ça comme un acharnement envers le service public et le CHU de Toulouse ».

Seul celui qui n’a pas lu notre enquête peut y voir un acharnement envers le service public. Retournons la question : et si « l’acharnement envers le service public et le CHU de Toulouse » venait plutôt du ministère de la Santé et de sa politique d’économies sur le budget de l’hôpital public ? Et si l’acharnement venait plutôt de l’application au sein du CHU de Toulouse de méthodes de management très décriées, empruntées au secteur privé, comme le « Lean Management » (ou gestion « dégraissée », une lutte contre le gaspillage née dans les usines Toyota et désormais appliquée au sein de l’hôpital) ? Ces nouvelles méthodes de gestion, conduisant à une « industrialisation des organisations de travail », sont notamment détaillées dans le reportage d’Envoyé Spécial, « Hôpital public, la loi du marché » (diffusé en septembre 2017 sur France 2). Elles ne sont pas sans conséquence pour les soignants : pour rappel, le cabinet Addhoc, chargé d’une enquête par le Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) à la suite de la vague de suicides qui a endeuillé le CHU au début de l’été 2016, indiquait que de nombreux personnels étaient « en situation de détresse. Les indicateurs d’alerte sont au rouge et les troubles sont visibles et alarmants : burn-out, dépression, tentatives de suicides, suicides ».

La Fédération hospitalière de France réagit dans un communiqué de presse daté du 12 avril : « La FHF condamne fermement la diffusion irresponsable de documents internes au CHU de Toulouse. Elle rappelle que les hôpitaux, en toute transparence avec les représentants des usagers, ont mis en place depuis longtemps des signalements des dysfonctionnements dans un objectif de sécurité des soins et d’amélioration continue de qualité. Les « fiches de signalement d’événements indésirables » en sont un outil indispensable (…) Les professionnels des établissements publics s’engagent de manière continue pour repérer et corriger les dysfonctionnements afin d’améliorer la qualité des soins et des prestations, la sécurité et la satisfaction des patients. »

L’enquête de Mediacités a expliqué, de manière claire, ce qu’étaient les fiches d’incident : des rapports internes aux hôpitaux de Toulouse, rédigés informatiquement par le personnel pour signaler un événement indésirable. Rappelons cette citation du directeur de la communication de l’hôpital, Dominique Soulié, dans notre article : « Tout le personnel du CHU doit déclarer un événement indésirable sans aucun filtre. L’analyse de ces fiches d’incident « permet d’identifier des plans d’action d’amélioration et ainsi de réduire les risques et dysfonctionnements pour les patients, les visiteurs et les professionnels. »

Cette politique de signalement des événements indésirables n’a jamais été remise en cause par nos soins. Mais si les fiches d’incidents ont pour but de « repérer et corriger les dysfonctionnements », force est de remarquer qu’elles demeurent souvent sans réponse. « Nous le constatons au quotidien, les agents n’ont pas de réponse à leurs signalements et la plupart du temps rien n’est mis en place pour que les problèmes matériels ne surviennent plus », accuse la CGT. Invité par Sud Radio le 3 avril, Victor Alava, infirmier hospitalier au CHU de Toulouse et secrétaire adjoint de Sud Santé Toulouse, assure lui-aussi que « l’administration ne règle pas les problèmes (…) Ces fiches, normalement, sont rentrées par les agents eux-mêmes au moment du problème et l’administration est censée les traiter. Mais l’administration les cache sous le tapis, cache les problèmes qui existent à l’hôpital. »

Enfin, si la Fédération hospitalière de France condamne la diffusion « irresponsable » de documents internes, notons qu’elle profite des CHU Leaks pour lancer, dans le Journal Toulousain du 12 avril, un appel à « une relance de l’investissement hospitalier » ! Pour Alexandre Mokede, le responsable des questions sanitaires à la FHF, les pouvoirs publics doivent se rendre compte qu’il y a « un problème de moyens. Il est nécessaire de dégager des marges de manœuvre et d’accorder des dettes aux hôpitaux afin qu’ils puissent investir ». Il ajoute que la qualité de service dans les hôpitaux requiert « plus de moyens financiers pour leur permettre de mieux prendre en charge les patients ». Nous nous honorons donc d’avoir contribué à porter la question de l’hôpital public, de sa situation et de ses moyens auprès du grand public. C’est tout à la fois notre mission et notre devoir.

Si vous souhaitez nous adresser des documents en passant par une plateforme sécurisée et anonymisée, connectez-vous à pals.mediacites.fr

Point final.

2 COMMENTAIRES

  1. Quand nos décideurs politiques doivent faire face aux faits et à la réalité brute, tout comme nos patients victimes de maladies neurodégénératives, nos décideurs politiques changent de sujet, nos décideurs politiques tentent le chantage affectif, se mettent en colère, menacent. Bref, ils éludent, ils nient.

    • …Quelle est donc cette maladie qui fait ainsi s’exprimer nos décideurs qui semblent les victimes d’une désorientation temporospatiale ?

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